Cilea: Adriana Lecouvreur. Gheorghiu, Londres 2011Arte, samedi 7 mai 2011 à 20h30

Cilea
Adriana Lecouvreur

Grand retour d’Adriana à Londres… L’événement lyrique de la saison au Covent Garden Royal Opera House : un véritable triomphe pour Angela Gheorghiu et Jonas Kaufmann, deux stars lyriques dans les rôles principaux de la nouvelle production d’Adriana Lecouvreur signée David McVicar, un opéra qui n’avait pas été donné au Royal Opéra de Londres depuis… 1906.

Adriana Lecouvreur est le maître ouvrage du compositeur calabrais Francesco Cilea. Son livret est basé sur l’histoire vraie de la tragédienne française du 18ème siècle Adrienne Lecouvreur. Considérée comme la plus grande comédienne de son temps, elle doit sa postérité à sa vie amoureuse et à sa mort mystérieuse par empoisonnement, sans doute commandité par sa rivale la duchesse de Bouillon. Voltaire lui écrivit épîtres, tragédie et épitaphe. Eugène Scribe lui consacra une pièce en 1849, puis Francesco Cilea en fit un opéra, créé à Milan en 1902.

Angela Gheorghiu est particulièrement attachée au Covent Garden. C’est sur cette scène qu’elle a commencé sa carrière internationale en 1994 avec une Traviata demeuré légendaire: une étoile nouvelle s’était révélée dans son ardente féminité, un timbre de braise et des aigus diamantins. C’est aussi à Londres, en novembre 2004, que Gheorghiu et Kaufmann se sont rencontrés, dans La Rondine de Puccini. Depuis, ils ont chanté ensemble dans La Traviata (New York 2006, Scala 2007 et Munich 2009) et ont enregistré, à Rome à l’été 2008, la grande version moderne de Madame Butterfly. La production nouvelle d’Adriana Lecouvreur exige de la soprano choisie dans le rôle-titre, dramatisme, subtilité, tempérament. Le timbre raffiné et les talents d’actrice née de la diva Gheorghiu relèvent tous les défis d’un personnage envoûtant qui porte le style vériste à un point d’excellence au tout début du XXème siècle…

Arte, samedi 7 mai 2011 à 20h30

Opéra en quatre actes, créé à Milan en 1902. Musique : Francesco Cilea. Livret : Colautti, d’après la pièce de Scribe et Legouvé. Avec : Angela Gheorghiu (Andriana Lecouvreur), Jonas Kaufmann (Maurizio), Maurizio Muraro (le Prince de Bouillon), Olga Borodina (la Princesse de Bouillon), Alessandro Corbelli (Michonnet), Bonaventura Bottone (l’Abbé de Chazeuil), Iain Paton (Poisson), David Soar (Quinault), Janis Kelly (Madame Jouvenot), Sarah Castle (Madame Dangeville)
Mise en scène : David McVicar
Direction musicale : Mark Elder
Réalisation : François Roussillon (2011, 2h35). Coproduction : ARTE France, BBC, François Roussillon et Associés. Enregistré en décembre 2010 au Royal Opéra de Londres

Notre avis. Sur la scène pour le premier acte, la présence du buste de Poquelin indique que nous sommes à la Comédie Française mais backstage. Dans la coulisse, l’agitation du premier tableau évoque le milieu du théâtre et les loges des acteurs, où les aristocrates comme le prince de Bouillon épris de la Duclos, viennent s’encanailler. La plus grande interprète, Adriana Lecouvreur aime le Comte de Saxe… Elle joue Roxane, déclame Phèdre. Ses premiers mots sont déclamés (Au pouvoir du Sultan… je me livre)… et en un renversement sublime, l’actrice jouera en fin d’action, son propre air tragique et fatal.
Dès le début, Adriana répète son rôle mais n’est pas satisfaite: “je suis l’humble servante du génie créateur…” Ardente et sensible, d’une féminité souveraine, tempérament sombre et radical, Adriana Lecouvreur est un personnage taillé pour les plus grandes cantatrices (Magda Oliveiro dans les années 50 et 60, et plus récemment l’inoubliable Mirella Freni), c’est comme Tosca de Puccini (ouvrage contemporain), une amoureuse entière et passionnée, victime et soupçonneuse à tort que la mort rend éternelle.

Cilea écrit un opéra sur le théâtre, la magie que suscitent la scène et ses étoiles-sirènes, les actrices tragiques…

Gheorghiu choisit le bon moment pour chanter Adriana: l’opulence crémeuse de son miel vocal a gagné une coloration ample et sombre, idéale pour le rôle… la cantatrice embrase littéralement le rôle, exprimant la sincérité d’une âme ardente à la sensualité rayonnante (duo avec Maurizio au I)… Entre jeu théâtral feint et vérité du chant, son Adriana compte indiscutablement.
En Saxe, Kaufmann est capable de la même intensité, scénique et vocale (chant incandescent parfois appuyé mais aux aigus nuancés)… Rivale de l’actrice Adriana, Borodina offre au personnage de la Princesse de Bouillon (qui aime Maurizio), sa stature léonine et fauve, force haineuse et amère… Autant dire qu’Arte a bien raison de couronner sa journée spéciale Opéra avec cette production du Covent Garden, enregistré en décembre 2010. La mise en scène de Mc Vicar sait respecter l’époque de l’action et joue habilement des effets des costumes… d’époque. Soirée événement.

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