CD, critique. VIVALDI : Judith Triumphans, 1716 – Savall (2 sacd Alia Vox, oct 2018)

vivaldi-judith-triumphans-jordi-savall-alia-vox-cd-review-cd-critique-classiquenews-opera-review-critique-opera-9200000118447280CD, critique. VIVALDI : Judith Triumphans, 1716 – Savall (2 sacd Alia Vox, oct 2018) – Depuis 1714, en Méditerranée : voilà 7 fois que Venise mène une campagne contre les musulmans. Une catastrophe pour les européens catholiques jusqu’à ce que les Habsbourg participent à l’effort de guerre ; le 5 août, le Prince Eugène de Savoie mate les musulmans à Petrovaradin. Puis ce fut l’éclatante victoire vénitienne sur Corfou. Vivaldi témoin vénitien de ce « prodige » inespéré, compose pour l’Ospedale della Pietà dont il a été en mai 1716 confirmé dans son poste de maestro de’ concerti, compose un oratorio spectaclaire, d’un luxe instrumental inouï alors, créé in loco en novembre 1716 : Judith Triumphans. Le livret de Cassetti renforce l’angélisme féminin des héroïnes (Judith / Abra) et évoque avec grande poésie l’exploit de la juive, prête à tout pour libérer son peuple des barbares Assyriens menés par le général Holopherne. Âgé de 38 ans, le Pretre Rosso livre alors l’une de ses partitions les plus inspirées qui doit être mise en relation avec sa carrière à l’opéra. Les troupes réunies ans ce live d’octobre 2018 par Jordi Savall à Paris, relèvent les multiples défis d’un ouvrage ambitieux, très demandeur pour les chanteuses, tout autant redoutable pour les instrumentistes qui caractérisent chaque séquence et chaque portrait dramatique, les vénitiennes comme les Assyriens. Tout en annonçant Haendel par sa verve et son imagination pastorale, Vivaldi inaugure alors une collection d’oratorios sur le thème de la ville de Béthulie libérée dont Jommelli (napolitain cité par Balzac dans sa nouvelle musicale Sarrasine) puis Mozart seront les interprètes particulièrement inspirés eux aussi (La Betulia Liberata sur un texte de Métastase).

Distinguons d’abord l’une des deux cantatrices d’exception qui illuminent le live parisien de 2018. Pour le rôle de Vaghaus, le serviteur d’Holopherne, se déploie le chant souple et angélique, ductile et inspiré sans affèterie, et d’une très belle couleur dramatique, de la soprano écossaise Rachel Redmond. Sa conception du rôle qui est celui d’un témoin face au bras armé, vengeur de Judith, demeure plus que convaincante ; quand elle constate la mort de son maître au II, le serviteur bascule dans un air terrifié (lire ci dessous la partie II) : le timbre, le style, l’aisance et la brillance de la voix expriment au plus juste ce cœur ardent et si tendre, complice de l’héroïne («  Umbrae carae », où elle dessine le destin guerrier certes mais surtout humain de la « Judith triomphante »).

Hélas, moins sûr et moins affirmé, d’une caractérisation instable à notre avis, l’Holopherne de Marina de Liso, d’autant que l’aplomb dramatique et expressif, plus évident en seconde partie, nuisent à l’intelligibilité et l’articulation du texte.
Et la Judith de Marianne B. Kielland ? Le début est bas, et très peu juste, plus mezzo serré que militante illuminée par son exploit à venir. Même en cours de représentation, la chanteuse reste en deçà du rôle : elle n’a ni le rayonnement moral, ni la détermination combattive ; et manque trop d’implication. D’une façon générale, le chant est lointain, distancié et très serré, avec des graves écrasés. Dommage.
Heureusement Abra (le soprano fin et mordant de Lucia Martin-Cartón), dans sa couleur androgyne de petit garçon,  affirme une tout autre tempérament, plus naturel et bien articulé, d’autant plus que son premier air l’expose particulièrement, – avec seulement le continuo réduit à la basse de viole… Engagement plus subtil confirmé par son air suivant avec choeur. Voici avec Vaghaus, l’emploi le plus méritant de la soirée.

 
 

Judith triomphante
Tendresse guerrière des femmes…

 
 

Dans la réalisation orchestrale, malgré le manque de précision comme de fièvre de la mezzo dans le rôle-titre, Jordi Savall soigne les détails, couleurs, timbres, accents d’une partition qui touche souvent pas sa tendresse féminine ; comme si les personnages en cours d’action étaient les premiers à se surprendre par leur courage insoupçonné. On relève de beaux moments comme ce monologue de Judith, à la fois féminine (elle s’adresse à sa suivante Abra) et pourtant femme forte, très déterminée pour sauver son peuple : du Vivaldi à son meilleur ; ainsi le chalumeau / clarinette, aux couleurs déjà romantique, pastorale et hautement inspirée (qui exprime la hauteur morale de l’héroïne  : « Veni veni ma sequere fida”, plage 25). Là encore, on regrette le manque de relief linguistique ; l’absence de mordant expressif de la part de la mezzo qui chante, désimpliqué et plutôt lisse.

judith-triumphans-oratorio-vivaldi-oratorio-critique-cd-alia-vox-opera-critique-review-classiquenews-jordi-savallLa seconde partie, dévoilant la situation du camp des « barbares » assyriens en Thrace (Holopherne / Ozias) est plus dramatique, nerveuse, évolution très palpable dans la tenue affinée de l’orchestre dans certains airs, à la couleur sombre et virile (air d’Holopherne : « Nox obscura tenebrosa », dont la partie plus grave convient mieux à Marina de Liso). Face à l’ardent désir qui brûle le cœur d’Holopherne, Judith exprime un autre feu, celui moral et spirituel exigé par son âme, prête à verser le sang de l’infâme (air sur continuo de cordes en piz et mandoline : « Transit aetas, volant anni » : où  MB Kielland fait surgir une sincérité jusque là absente qui relève du génie dramatique et poétique de Vivaldi. D’ailleurs sur ce même registre de la sensibilité vivaldienne, il est tout autant pertinent de mettre en valeur comment Vivaldi nous transmet l’humanité du général Holopherne, virilité capable de s’adoucir et de ciseler son désir / amour pour la belle juive (superbe air pour hautbois et orgue obligés, en duos concertant : « Noli, o cara, te adorantis » : chanson amoureuse des plus tendres et suaves). Un chant de plénitude et d’extase amoureuse auquel répond l’appel à la paix pour une Béthulie pacifiée, sans guerre, entonnée par une Judith transfigurée par cet humanisme pacifique et fraternel (« Vivat in pace »)… Le compositeur sait se renouveler, subimant une partition qui n’aurait pu n’être qu’œuvre de complaisance et strictement circonstantielle. Rien de tel.
Emblèmes d’une action musicale ciselée dramatiquement par Vivaldi, on sera passé par des moments très raffinés eux aussi, comme celui du choeur de la soldatesque ivre (« Plena nectare »), d’une élégante et souple caractérisation par Savall. Et quand la main droite assène son coup tranchant, de délivrance (contre Holopherne, « l’impie, l’indigne tyran »), les instruments cisèlent le plus poétique des continuos, dans cet accomplissement à la fois tragique et espéré (air de Judith, plage 19 du cd2 : «  In somno profundo »), où le violon solo indique clairement la peur de Judith et aussi sa volonté de la dépasser face à l’horreur de son acte, et l’urgence à accomplir son destin pour le bien de son peuple.

 
 

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Malgré les limites de la chanteuse dans le rôle titre (petite voix, graves écrasés), l’architecture dramatique et le traitement musical de l’exploit de Judith relèvent du génie musical et poétique de Vivaldi. Dans la continuité de la séquence centrale, les deux airs qui suivent, celui d’Abra, incandescent, de libération (« Si fulgida per te » par Lucía Martin-Cartón, exaltée, articulée, troublante), puis le vertigineux et très mélismatique « Armatae face, et anguibus a cae » (Rachel Redmond, aux vocalises fouettées, précises, en panique… car son maître a été outrageusement décapité pendant son sommeil) ferment ce noyau tragique, dramatique, essentiel dans le déroulement de l’action. Les deux chanteuses -déjà distinguées, hissent haut le niveau de l’incarnation vocale ; faisant de ses deux instants, de vraies fulgurances opératiques. Les perles de l’oeuvre et de la distribution.
La suite est plus convenue, et strictement de complaisance, par la voix d’Ozias, qui révèle alors la clé sémantique de cet oratorio que d’aucun aurait trouvé éloigné de la geste héroïque vénitienne : en réalité, Cassetti a écrit un txte célébrant la gloire des Vénitiens victorieux ; comme est invincible Béthulie, libérée par Judith, Venise la sérénissime est elle aussi imprenable : l’oratorio de 1716 célèbre la victoire de Venise contre les turcs, grâce au triomphe du Maréchal  Matthias von Schulenburg à Corfou en juillet 1716.

La distribution reste inégale voire déséquilibrée, le maillon faible étant la Judith, serrée, poitrinée et peu articulée de MB Kielland. Galvanisées par la finesse élégante des instrumentistes dirigés par Jordi Savall, les deux sopranos, Rachel Redmond et Lucía Martin-Cartón, nous régalent toutes deux de chacun de leurs airs, dont ceux si difficile de la seconde partie (« pars altera »). La vision de Savall apporte un éclairage vivifiant sur le texte et la parure vivaldiens. Les couleurs et le rythme tragique de cet oratorio de pleine maturité résonnent ici comme ceux d’un opéra sacré. La tendresse qui rayonne par et autour du personnage de Judith, la gloire instrumentale qui lui est promise, acquise face à sa force morale et l’accomplissement de l’acte, les couleurs tendres et humaines de l’action sont clairement déployés sous une direction détaillée et aérée ; clairement, ce Vivaldi de 1716 annonce directement par la caractérisation poétique des situations et le portrait vocal des protagonistes… les meilleurs oratorios de Haendel. En dépit de nos réserves, la lecture est exaltante et dramatiquement idéalement caractérisée.

 
 

 
 

 
 

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CD, critique. Antonio Vivaldi : Judith Triumphans / Judith triomphante (2 sacd ALIA VOX, live oct 2018)
Le Concert des Nations
La Capella Reial de Catalunya
Jordi Savall, direction

distribution :
Marianne Beate Kielland, mezzo-soprano (Judith)
Rachel Redmond, soprano (Vagaus)
Marina De Liso, mezzo-soprano (Holopherne)
Lucía Martín-Cartón, soprano (Abra)
Kristin Mulders, mezzo-soprano (Ozias)
Lluís Vilamajó, chef de chœur
Manfredo Kraemer, concertino

Illustrations :
Judith (August Riedel, 1840, illustration ci-contre) ·
Judith tient la tête d’Holopherne par Cristoforo Allori – le visuel du cd Alia Vox ne représente pas la meilleure version de l’oeuvre qui est conservée aux Palazzo Pitti à Florence (DR).

 
 

 
 

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