CD, compte rendu critique. Scriabine par Ludmilla Berinskaya / Berlinskaia, piano (1 cd Melodia / festival La clé des portes 2015)

scriabine ludmila Berlinskaya cd melodia review critque cd classiquenewsCD, compte rendu critique. Scriabine par Ludmilla Berinskaya / Berlinskaia, piano (1 cd Melodia / festival La clé des portes 2015). Enregistré à Moscou en mai et juin 2015, ce somptueux récital Scriabine – qui participait au centenaire du compositeur pianiste (en 2015), affirme le jeu étincelant, intérieur d’une ardente interprète, soucieuse de mesure et de justesse poétique : Ludmilla Berlinskaya. Le geste est d’une sobriété bienheureuse, laisse totalement la clarté et la transparence sonore articuler le discours : ni rubato négocié/outré, ni posture démonstrative sur le plan technique, mais un jeu tout en exquises nuances qui témoigne avant tout d’une relation exceptionnellement investie entre l’interprète et le compositeur choisi, médité, élu, estimé. Pour “rétablir” (exprimer / questionner) la notion même du rubato de Scriabine, pianiste si envoûtant et insaisissable, Ludmilla Berlinskaya propose sa propre intuition qui absolument naturelle, suit la respiration du corps : une notion clé de son approche, d’une évidence convaincante.

Ludmila Berlinskaya cisèle un Scriabine habité, personnel

La lecture des pièces observe un ordre chronologique et offre une vision saisissante de la maturation progressive et de l’évolution de Scriabine, du début à la fin. Les premiers “pas”, sont dans la sphère poétique de Chopin (Préludes opus 11), puis la Sonate n°4 affirme en 1903, dans sa tonalité décisive de fa dièse majeur, ce basculement dans la pensée du Scriabine mûr, approfondissement déjà visionnaire qui jette un point ininterrompu avec les explorations somptueuses à venir. Comme un parcours intérieur jalonné de visions, chacune est l’expression d’une conscience de plus en plus mystique, Scriabine y intègre déjà sa couleur “étoile bleue”, sublime emblème dont fait sienne Ludmilla Berlinskaya. Taillés comme des gemmes aux scintillements particuliers, brefs et denses comme des éclats fugaces mais acérés, chaque partition traduit l’hypersensiblité connectée au cosmos d’un Scriabine poète, prophète, une âme déjà branchée sur l’autre monde et les dimensions parallèles.
Dans cette quête de sens et de correspondances, même la plus terrible Messe noire (Sonate n°9) profite de ce scintillement interne qui évoque une activité permanente et inquiète, comme une mécanique tour à tour déréglée mais minutieusement orientée et active. La force et l’attraction du mal…
Dans “Vers la flamme” (opus 72), sorte de tremplin vers l’extase immatérielle, Scriabine exprime la présence et la conscience de l’irréel, l’irruption incarnée d’une tout autre matérialité / temporalité ; en cela, il annonce ce que Feldman prolongera vers cette suspension qui s’impose dans ses résonances flottantes et en équilibre à l’écoute de l’auditeur. La pianiste, idéale interprète, conçoit le poème ultime comme une porte qui s’ouvre vers l’inconnu : tout un monde inédit, prometteur se profile alors, en particulier dans la dernière lueur finale, frêle pulsion vitale qui est portée jusqu’à incandescence et se consumme jusqu’à l’évanouissement ; l’absence, le désintégration sont les grands accomplissements des subimes magiciens. La magie dont fait preuve Scriabine dans ce poème qui fusionne musique, chaleur, lumière, et l’on dira aussi énergie, réalise comme l’opération d’un alchimiste : toute la matière semble s’aspirer pour disparaître totalement vers un point ineffable hors du temps, hors de tout lieu. Comme deux échos à l’interrogation recréatrice de Scriabine, Ludmilla Berlinskaya joue aussi Deux Préludes de Pasternack, et les Quatre de Julian Scriabin, mort en 1919 à 11 ans et qui juste avant de mourir laisse une écriture elle aussi d’une maturité impressionnante. La fluidité intérieure, l’éclat nourri de subtilité comme de finesse allusive dans le jeu de la pianiste russe portent tout le programme : le chant et les visions de Scriabine s’y révèlent avec une rare intelligence.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Alexandre Scriabine (1872-1915) : 10 Préludes op. 11. Sonate n°4 en fa dièse majeur, op. 30. Poème op. 32 n°1 ; Trois pièces op. 45 ; Sonate n°9, op. 68 ; Poème « Vers la flamme », op. 72. Julian Scriabine (1908-1919) : 4 Préludes. Boris Pasternak (1890-1960) : 2 Préludes. Ludmila Berlinskaya, piano. 1 cd Melodia. Enregistré en mai-juin 2015 à Moscou. Durée : 57mn.

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