CD, compte rendu critique. Lully : Persée (version 1770). Le Concert Spirituel. H. Niquet, direction (2 cd Alpha)

PERSEE 1770 grand formatCD, compte rendu critique. Lully : Persée (version 1770). Le Concert Spirituel. H. Niquet, direction (2 cd Alpha). LULLY ASSASSINÉ. Quand le XVIIIè revisitait (défigurait) le XVIIè ou comment à la fin de son règne Louis XV n’hésite pas à transformer Lully. Il le dénature même pour en produire une sorte de « verrue » politiquement grandiose mais artistiquement artificielle, “protubérance” difficile à classer, politiquement spectaculaire, esthétiquement ampoulée. On comprend bien que le producteur Château de Versailles spectacles ait souhaité fixé le souvenir de cette recréation solennelle qui met en lumière l’adéquation idéale entre patrimoine et musique : aucun doute dans l’histoire des grandes célébrations musicales au Château, ce spectacle recréé, datant de 1770, s’imposait… pour autant esthétiquement douteuse, la résurrection suscite plusieurs questions et n’inspire pas que des louanges. Pour l’inauguration de l’Opéra royal, ce Persée 1770 réécrit, reformaté selon la majesté du lieu, son acoustique, son esthétique, et aussi pour convenir à un événement dynastique (le mariage du Dauphin avec l’Archiduchesse d’Autriche) convient parfaitement à une célébration officielle. L’histoire de l’art contient à foison les exemples de remaquillages intempestifs, réaménagements grandiloquents réhabillant un lieu, enrichissant son harmonie originelle ; surtout sous le règne de Louis XV, souverain dépressif auquel les divertissements façonnés par La Pompadour ont apporté un réconfort éphémère mais toujours efficace. Ce que Louis XIV n’avait pas réaliser, Louis XV le fit : édifier un opéra digne de Versailles. Pour autant, pour inaugurer le lieu, en ce 16 mai 1770 donc, on commit un réhabillage abusif, l’adaptation d’une ancienne tragédie en musique de Lully, Persée ; c’est à dire lui retirer la moitié de son matériel musical XVIIè, le réorganiser (de l’ouvrage original avec Prélude et 5 actes, il devient un avatar sans prélude, en 4 actes), rehausser son rythme et sa continuité en y intégrant de nouveaux ballets, une nouvelle ouverture, des pantomimes, intermèdes, choeurs tout à fait XVIIIè. « Pire », on osa retoucher l’orchestration : en ajoutant aux équilibres et harmonies lullystes, flûtes et bassons, …aux côtés des cors et clarinettes présents dans toutes les sections nouvelles. Tout cela à la mesure d’un monstre musical et chorépgraphique riche de ses 40 à 80 danseurs (selon les actes), 15 chanteurs solistes, 80 musiciens, 95 choristes… comme deux pleines pages de la notice nous le rappellent ; le spectacle est donc d’abord celui de la démesure.

 

 

 

L’enregistrement propose une nouvelle catégorie inédite : le “Baroque kitsch”

Versailles 1770 : l’heure de la surenchère pompeuse et maniérée

 

 

Louis_XV_by_Maurice-Quentin_de_La_TourSi Louis XV honore le souvenir de son ancêtre glorieux, il n’hésite pas cependant à dénaturer le legs artistique et lyrique qu’il a reçu en héritage : d’où vient qu’en musique, on pourrait célébrer les ajouts et les reprises quand en peinture par exemple, les repeints sont identifiés puis effacer pour respecter l’équilibre originel ? A chaque discipline artistique, son éthique. Contrairement à la notice qui accompagne cette résurrection officielle, le tour reste anecdotique et documentaire, et les boursouflures et remaquillages sonnent indigestes, révélant dans ce goût pour la retouche à grande échelle, un maniérisme et une pompe inédites alors. On comprend que ce délire grandiloquent n’ait pas eu le destin qu’il prétendait amorcer : la révolution gluckiste allait rapidement dégraisser cet excès de crème musicale et de sophistication démonstrative. Pour l’histoire de Persée, énergisé par le génial Lully, – inventeur de l’opéra français, retournons aux sources : à la tragédie originelle de 1682 et l’intégralité des vers du divin Quinault. L’auditeur puriste y gagnera en prime l’inusable maîtrise de la prosodie du Grand Siècle. Pourvu que les interprètes sachent articuler : ce qui est loin d’être le cas pour nombre de chanteurs ici réunis. On reste même stupéfaits de la participation de certains solistes qui montrent un désintérêt criminel pour la langue de Racine et de Quinault. La question à ce niveau de production est : qui les prépare précisément ? L’articulation et l’intelligibilité du français déclamé et chanté sont fondamentaux dans l’opéra versaillais. Tant d’imprécisions et de perte du texte efface des décennies de révolution baroqueuse. Or ici tous les chanteurs sont francophones. Pour certains, l’auditeur ne comprend pas un mot de ce qu’ils chantent. Un comble. Une lacune étonnante pour un projet de cette importance.

Vocalement, le disparate et le déséqulibre confirment une réussite en demi teintes. Certes on retrouve quelques brillants piliers du jeune chant français baroque, le plus articulé, le mieux chantant : Thomas Dolié, Mathias Vidal (Persée incisif et mordant au français impeccable), Cyril Dubois en tête, sans omettre Zachary Wilder (ici, Euryate, ex lauréat du Jardin des voix qui sous la direction de William Christie a participé à l’étonnant récital de musique française du XVIIIè, l’un des meilleurs à ce jour de l’Académie créée par le fondateur des Arts Florissants : VOIR notre reportage vidéo le Jardin de Monsieur Rameau… mais regrettons l’emploi de l’impossible Marie Lenormand (Cassiope) dont le chant imprécis déborde comme sa diction déforme toute prononciation. Regrettable contre sens. Même Marie Kalinine fait une Méduse (III) gonflée de haine (le caractère est bien campé) MAIS l’émission est engorgée et toujours basse, et le timbre beau et rond, est malheureusement desservi par une articulation approximative bien paresseuse. Aux côtés du Persée de Mathias Vidal, le Phinée de Tassis Christoyannis, même s’il semble avoir perdu un soupçon du brillant de son émission, incarne un rival de très grande classe, et tempérament de feu, vrai rival au preux Persée, prototype du héros lumineux (modèle pour le Souverain). Du beau son mais un chant imprécis aux aigus tirés souvent en difficulté, les autres femmes ne relèvent guère le niveau tracé par Lenormand : l’angélisme de la soprano Hélène Guilmette qui crée une Andromède linéaire, sans grande épaisseur d’autant que ses aigus sont tous tendus et vibrés à peine tenus (dommage) ; l’anglaise Katherine Watson est une Mérope au timbre nasalisé qui traverse son rôle sans vraiment l’avoir compris (duo comme lointain voire maniéré avec Phinée au IV, de surcroit dans une articulation où les consonnes sont lissées…). De ce point de vue, l’intelligibilité de son partenaire Tassis Christoyannis fait en comparaison, miracle (son souci du verbe s’est révélé encore dans l’excellent et récent récital discographique dédié aux mélodies de Saint-Saëns, CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2017). Au chapitre de la surenchère affectée, d’une vulgarité ornementée rarement atteinte, triomphe la Vénus aguicheuse de la soprano Chantal Santon, clins d’yeux et oeillades insistantes (piccolo à l’envi), comme embourbée dans son air final, en rajoute jusqu’à l’écœurement : une démonstration de virtuosité italianisante des plus racoleuses. A vrai dire, cet air trop copieux et délirant, au brio ringardissime reste inimaginable pour les amateurs et connaisseurs du XVIIIè. L’exemple parfait du kitch et du mauvais goût. Du Rameau outré, caricaturé. Un repoussoir pour les mélomanes connaisseur du style élaboré par Lully et après lui, Rameau.

dauvergne antoineMusicalement, ce trop plein d’effets hollywoodiens avant l’heure, souligne les travers d’un art du spectacle en perte d’inventivité. L’ambition des effectifs et l’hyperbole formelle, jusqu’à la boursouflure tenteraient-elles de compenser ici l’absence insigne de finesse et de subtilité ? Cependant les actes I, III et IV sont les plus convaincants (des coupures auraient été bienvenues plutôt que ce plat trop copieux servi dans sa dégoulinante intégralité) : ils ont été repensés et recousus par Antoine Dauvergne (I, IV ; portrait ci-contre) et par Rebel (III, portrait ci-dessous) dont l’intelligence musicale et dramatique saute immédiatement aux yeux : dans l’acte des Gorgones (III), le compositeur du XVIIIè – digne émule de Rameau, sait exploiter les ressources expressives qui peuvent jaillir du contraste entre épisodes lullystes laissés intacts, et ajouts XVIIIè : ainsi l’opposition / confrontation stylistique entre les appels des ministres du Sommeil (Rebel) et la hargne guerrière des Gorgones (Lully) impose un rythme expressif indiscutable, outre l’intelligence que dévoile Rebel dans l’art de jouer avec le style et l’esthétique lullyste dans la résolution de l’action.

rebel_watteau_gravure_musiqueConcluons : voici à la fin du règne de Louis XV et pour les noces du Dauphin, futur Louis XVI (à partir de 1774), une réalisation certes historique mais qui demeure l’exemple le plus glorieux du mauvais goût monarchique français, où l’ornementation maniérée, indigeste à force d’étalage sans mesure ni nuance, annonce très vite, par réaction, ce nouvel ordre néoclassique bientôt réalisé par le Chevalier Gluck à Versailles et Paris, selon le goût nouveau de la jeune reine Marie-Antoinette. Hélas, l’interprétation qui en est donnée dans ce live d’avril 2016, dans le lieu pour lequel le spectacle fut donné (Opéra royal de Versailles), souffre d’une prise de son épaisse, imprécise, compacte (aucun détail instrumental mais une pâte sonore aux grumaux pesants d’où s’extirpe bon an mal an, le détail des voix des solistes et le chant des choeurs, eux aussi gras, épais, à l’énoncé grossier…), autant d’options qui accusent tous les défauts de l’écriture, toutes les limites de l’expérience solennelle, comme les imprécisions nombreuses des solistes. Et ce n’est pas l’orchestration dégoulinante qui affine ce tableau bien peu subtil. L’exemple de Rameau y semble éloigné, absent, à des années lumière. Il était temps d’en finir avec cette veine désastreuse qui marque un point de non retour et certes pas une nouvelle voix de régénération pour le genre de la tragédie lyrique française. Au moins l’enregistrement dans son imperfection rend-t-il compte de cette particularité. La valeur reste documentaire et l’on devra vite oublier cette apothéose du mauvais goût dont fut capable le Versailles de Louis XV à la fin de son règne, avant la réforme gluckiste (si nécessaire).

 
 
 

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CD, compte rendu critique. Lully : Persée (version 1770). Le Concert Spirituel. H. Niquet, direction. 2 cd Alpha — collection « Château de Versailles ».

 
 

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Après le galbe rocaille et le rococo impétueux, Louis XV à la fin de son règne invente le Baroque Kitch… pour preuve ce Persée de 1770, en sa démesure indigeste. Vite Gluck dépoussiérera tout cela après la mort du Souverain, à la demande de Marie-Antoinette…

 
 
 

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