CD, compte-rendu critique. ELSA GRETHER : Kaleidoscope (1 cd Fuga libera 2017).

grether elsa kaleidoscope Bach fuga libera review critique cd par classiquenewsCD, compte-rendu critique. ELSA GRETHER : Kaleidoscope (1 cd Fuga libera 2017). ”Kaleidoscope”
 avec le cylindre des illusions visuelles Ă©phĂ©mĂšres, renouvelĂ©es, la musique partage cette magie, ce caractĂšre insaisissable. LĂ  s’arrĂȘte la comparaison, car la seconde, fruit d’une volontĂ©, expression d’une pensĂ©e, d’une sensibilité  qui nous parle, nous ouvre un tout autre univers. AprĂšs PoĂšme mystique, puis French Resonance, Elsa Grether nous offre Kaleidoscope., dont les fils conducteurs semblent bien la spiritualitĂ© et la maĂźtrise musicale, avec un tropisme pour le rĂ©. En un peu plus d’une heure de violon seul, nous parcourons plus de trois siĂšcles de musique et de nombreux pays,  toutes les ressources de l’instrument Ă©tant mobilisĂ©es au service exclusif de la pensĂ©e et de l’expression  musicales.

Great Elsa Grether !

Pour commencer, le Graal des violonistes, suivi du cortĂšge de ses adorateurs, dĂ©clarĂ©s ou non. On ne prĂ©sente plus « la » Chaconne  de la deuxiĂšme partita de Bach, dont Elsa Grether nous offre une lecture forte et inspirĂ©e. Point n’est besoin de rappeler les problĂšmes  que soulĂšve chaque approche : « l’interprĂ©tation de ces pages  [
] est plus que bien d’autres conditionnĂ©e par des questions de rythme, de dynamique, de tempos, d’ornementations, doigtĂ©s, intonations, liaisons, coups d’archet, de « rĂ©solution »  de polyphonies, de forme enfin.  [
] Incroyable enchaĂźnement d’artifices, figures, passages, techniques, qui font de ce chef-d’Ɠuvre un monument, une sorte de charte du violon transcendantal » (Basso, II. pp. 640 & 645). PlĂ©nitude, puissance et lĂ©gĂšretĂ©, avec une large palette de couleurs, le jeu d’Elsa Grether se hisse au plus haut niveau : le propos relĂšve de l’évidence, avec une sensibilitĂ© vraie qui nous atteint au plus profond.

EtrangetĂ© de « MĂ©talTerre Eau » de TĂŽn-ThĂąt TiĂȘt, qui nous livre une ample partition, surprenante par son Ă©criture, par les inflexions de son Ă©mission, ses frĂ©missements, ses unissons-pĂ©dale obsĂ©dants (rĂ©) contrastant avec les arrachements, la plus Ă©tonnante des polyphonies, et une fantaisie singuliĂšre. De la fluiditĂ© onirique, Ă©vanescente Ă  la vivacitĂ© aĂ©rienne, Ă  l’éclat et Ă  la robustesse du mĂ©tal, c’est un univers envoĂ»tant, magique, auquel nous sommes conviĂ©s.

EugĂšne YsaĂże fut l’humble et ardent dĂ©fenseur des suites et partitas de Bach, en des temps oĂč cela rĂ©clamait du courage. ObsĂ©dĂ© par l’Ɠuvre du Cantor, YsaĂże Ă©crit : « j’ai laissĂ© voguer une libre improvisation. Chaque sonate constitue un petit poĂšme oĂč je laisse le violon Ă  sa fantaisie. J’ai voulu associer l’intĂ©rĂȘt musical Ă  celui de la grande, de la vraie virtuositĂ©, trop nĂ©gligĂ©e depuis que les instrumentistes n’osent plus Ă©crire et abandonnent ce soin Ă  ceux qui ignorent les ressources, les secrets du mĂ©tier. » En rĂ©, comme la Chaconne de Bach, la note-pivot de la piĂšce de TĂŽn-ThĂąt TiĂȘt, puis, bientĂŽt la sonate d’Honegger, ses mouvements enchaĂźnĂ©s, les Ă©clairages changeants apparaissent singuliĂšrement modernes, servis avec une conviction et une sincĂ©ritĂ© qui forcent l’admiration. « Je fouille en moi-mĂȘme pour jeter Ă  l’ñme des foules les impressions les plus sincĂšres d’une Ăąme propre » confessait YsaĂże. Comment ne pas Ă©tablir le parallĂšle avec le jeu inspirĂ© d’Elsa Grether ?

David OĂŻstrakh permit Ă  Khachaturian de dĂ©couvrir les limites du violon, et d’en enrichir la littĂ©rature. Dans la Sonata-Monologue comme dans tout son Ɠuvre, la forme et le langage traditionnels se trouvent mariĂ©s Ă  des Ă©lĂ©ments mĂ©lodiques des traditions transcaucasienne et armĂ©nienne. Joie dĂ©bridĂ©e, gravitĂ©, lyrisme inspirent cette belle page, rare au concert comme au disque.

Quant Ă  Honegger, nourri de Bach, son ultime Ɠuvre de musique de chambre en constitue une forme d’hommage. MĂȘme si les mouvements portent les indications traditionnelles, c’est une suite qu’il nous propose : allemande, sarabande, gavotte et gigue. A la gavotte, trĂšs française par sa rythmique et son Ă©lĂ©gance, malgrĂ© sa virtuositĂ© d’écriture, succĂšde un presto Ă  couper le souffle, tant son jeu nous donne le vertige.

Sans doute le plus exotique, car on ne l’attendait pas transcrit pour violon seul : Albeniz. Force est de reconnaĂźtre le tour de force que constitue le travail de Xavier Turull Ă  partir d’Asturias. Incandescente, Ăąpre, tourbillonnante, la version que nous propose Elsa Grether emporte une adhĂ©sion sans rĂ©serve.

Ce disque original et riche, oĂč au plus familier succĂšde le plus rare, est un bijou prĂ©cieux, dont on ne se lasse pas. Le jeu libre, Ă©panoui, d’une exceptionnelle maĂźtrise, toujours sensible, relĂšve du grand art.  De programme en programme, d’enregistrement en enregistrement, Elsa Grether s’affirme comme une des plus douĂ©es et des plus inspirĂ©es de nos jeunes violonistes.

La notice d’accompagnement du CD – bilingue (anglais-français) – comporte toutes les informations nĂ©cessaires. On regrette simplement que le luthier du magnifique instrument que joue Elsa Grether n’y soit pas mentionnĂ©.

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CLIC_macaron_2014CD, critique, compte-rendu, Kaleidoscope : BACH, TÔN-THÂT TIÊN, YSAšYE, KHACHATURIAN, HONEGGER, ALBENIZ, Elsa Grether, violon – 1 cd Fuga libera, enregistrĂ© en janvier 2017 – durĂ©e : 1h05mn.

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ELSA GRETHER, violon. Kaleidoscope

Johann Sebastian Bach : Chaconne de la 2Úme partita pour violon seul, BWV 1004

TÎn-Thùt Tiet : Métal Terre Eau

EugÚne Ysaÿe : Sonate pour violon seul n°3 « Ballade », op 27 n°3

Adam Khachaturian : Sonata-Monologue, pour violon seul

Arthur Honegger : Sonate pour violon seul en ré mineur, H.143

Isaac Albanie : Asturias, des Cantos de España, op 232, (arrangement pour violon seul de Xavier Turull)

1 CD Fuga libera, FUG 742, durĂ©e : 1h05mn, enregistrĂ© en  janvier 2017, Ă  l’Abbaye de Fontevraud

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