Britten : Owen Windgrave (1971)

bronzino_Owen_windgraveD’aprĂšs Henri James, l’opĂ©ra illustre l’engagement du compositeur antimilitariste. Mais le sujet assemble aussi plusieurs idĂ©es centrales du thĂ©Ăątre de Britten : la mort de l’adolescent et le soupçon de la fascination homosexuelle que le jeune hĂ©ros suscite chez son maĂźtre Coyle. Britten est fidĂšle Ă  la qualitĂ© d’attraction virile qui unit dans le roman de James, le maĂźtre Ă  son Ă©lĂšve. Il y a peut-ĂȘtre aussi dans cette affection rĂ©ciproque, le souvenir du premier amour de James comme en tĂ©moignent les lettres que l’Ă©crivain adressa au jeune sculpteur amĂ©ricain, Henrik Andersen. Sur le thĂšme d’une admiration partagĂ©e, James Ă©crit aussi “L’Ă©lĂšve”, nouvelle qui dĂ©crit sur le mode contemplatif l’affinitĂ© qui unit le prĂ©cepteur et son protĂ©gĂ©.
Mais chez Melville comme chez James, le poison du meurtre est absent : il n’apparaĂźt que chez Britten. Toute attraction homosexuelle semble inĂ©luctablement tourner au meurtre ou au suicide. La quĂȘte de l’absolu et de la beautĂ© doivent-elles inĂ©luctablement mener au chaos? Cette question rĂ©currente sera autrement posĂ©e avec plus de noirceur et de poison, dans “Mort Ă  Venise” (1973).

A l’Ă©cran comme au thĂ©Ăątre
En 1968, Britten travaille Ă  son nouvel opĂ©ra, aidĂ© pour le livret, de Myfanwy Piper. Le sujet, inspirĂ© du roman Ă©ponyme d’Henry James, et publiĂ© en 1892, lui permet d’aborder un sujet cher, qu’il a vĂ©cu lui-mĂȘme au moment de la Seconde Guerre mondiale : la dĂ©nonciation du non fondĂ© de la violence et de la guerre, d’autant plus critiquĂ©es pour les victimes qui en payent le prix fort et que le compositeur s’est rĂ©vĂ©lĂ© un anti-militariste convaincu. En novembre 1970, selon ce qui Ă©tait prĂ©vu, l’opĂ©ra fut d’abord rĂ©alisĂ© pour la tĂ©lĂ©vision, Ă  l’initiative du commanditaire, la chaĂźne BBC : scĂ©nario, montage, distribution, tout fut validĂ© par le compositeur. L’ouvrage fut ainsi crĂ©Ă© en mai 1971, puis reprĂ©sentĂ© sur la scĂšne, en 1973 Ă  Covent Garden. Au final, l’ouvrage devait autant se prĂȘter Ă  l’Ă©cran qu’au thĂ©Ăątre.

AprĂšs avoir adaptĂ© The Turn of the screw, (Le tour d’Ă©crou) Ă©galement d’Henri James, Britten dĂ©couvre la nouvelle de l’Ă©crivain qui correspond exactement Ă  ses engagements pacifistes. Owen Windgrave, hĂ©ritier d’une famille prestigieuse d’illustres guerriers, refuse de poursuivre son Ă©ducation militaire et dĂ©cide, contre les plans du clan familial, y compris sa fiancĂ©e, de cesser ses Ă©tudes. Mais comment montrer son courage dans un combat trĂšs difficile oĂč les tenants de l’ordre et de la tradition n’aiment ni les tire au flanc, ni les lĂąches? Il y a autant de force d’Ăąme Ă  combattre qu’Ă  refuser de tuer son ennemi, et Owen Windgrave le prouvera en payant cependant le prix fort, lui aussi.

Sur le plan musical, le compositeur aborde la gamme dodĂ©caphonique, en concevant un opĂ©ra de chambre qui exige cependant  46 musiciens. La violence et l’efficacitĂ© de l’Ă©criture traite avec grandeur un thĂšme d’autant plus dĂ©licat et sensible qu’il engage l’identitĂ© virile et l’une des valeurs essentielles qui a fait la gloire de l’empire britannique, l’hĂ©roĂŻsme patriotique. Mais au prix de combien de vies humaines ? proclame Britten par la voix de son hĂ©ros, Owen Windgrave.

Solitaire mais entourĂ©, rebelle et diffĂ©rent, Britten est cĂ©lĂ©brĂ© de son vivant comme le plus grand compositeur britannique aprĂšs Purcell. Il est vrai que son gĂ©nie qui s’exprime essentiellement au thĂ©Ăątre, atteint l’universel grĂące Ă  la force de ses Ă©vocations poĂ©tiques. A ce titre, il sera anobli par la Reine en 1953, et fait “Lord”, en 1967.

Illustrations
Bronzino, portrait d’un jeune collectionneur (Florence, musĂ©e des Offices)

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