Bernstein, Candide (1956)Radio Classique, le 5 août 2007 à 21h

Leonard Bernstein
Candide

, 1956

Le 5 août 2007 à 21h

Edité en 1759, Candide de Voltaire (qui fut mis à l’Index par le Vatican), suscita un immense succès. Son humanisme cynique qui se montre anticlérical, pessimiste, anti-romantique, a pour sujet (en façade), la critique du monde harmonique et positiviste de Leibniz, incarné par la figure de Panglos dont Candide est le disciple forcené. “Non, tout ne va si bien dans le meilleur des mondes”, semble proclamer en retour Voltaire, avec ce réalisme libertaire qui tout en soulignant les ténèbres de notre civilisation, capte et encense toujours les bonnes volontés pour la rendre meilleure. Candide est bien en ce sens un pamphlet, mais Voltaire en fait aussi un roman philosophique qui outrepasse son utilité et son occurrence polémique. L’auteur n’épargne en rien ses personnages: tout s’ingénie à contrarier leur plan, à corrompre leur fragile et pourtant infatigable espérance, leur vaine volonté. Tout conspire à tuer leur aspiration, à vaincre toute idée de bonheur. Réalisme, crudité même cruauté. Cependant, l’écrivain philosophe souligne a contrario non sans admiration, la résistance et le courage que ses héros déploient coûte que coûte pour se maintenir et défendre une certaine idée d’humanité. L’invention foisonnante de l’écriture valorise encore le texte et ses portées critiques. Conte philosophique, Candide est également un superbe drame littéraire qui revisite les formes connues du roman: épopée picaresque et verve rabelaisienne, orientalisme, évasion et marivaudage…
Benrstein a decelé les clés du texte voltairien auquel il offre avec la même satisfaction/réussite de nombreuses correspondances musicales. Citations de Verdi (Don Carlos) d’Halévy (La Juive), de Moussorsgki ou de Donizetti alimentent la force d’une partition qui elle aussi, convoque avec malice l’histoire de l’opéra. Ainsi l’air des bijoux de Cunégonde renvoie à l’air de Marguerite dans le Faust de Gounod (1859)… En définitive, Voltaire puis Bernstein, à force de citations maîtrisées, réalisent une critique du système. Cibler ses tares cycliques, ses échecs et ses névroses à répétition, souligne l’urgence d’en changer.

Tremblement de terre et Maccarthysme
L’opérette de Bernstein exploite aussi la diversité des lieux évoqués. Pas moins de six villes différentes (de Westphalie, Lisbonne, Paris et Venise… et même en Amérique du Sud…). Cette ronde géographique insuffle à la plainte de Candide, sur notre monde, une envolée lyrique d’autant plus intense qu’elle prend acte d’un phénomène étendu, général. Le jeune homme a bien du mal à reconnaître dans le monde qui l’entoure, barbare, injuste, cruel, la vision bienheureuse véhiculée par l’optimisme de son maître à penser, Panglos. Bernstein accentue davantage que Voltaire, la victimisation de Candide. Sa béatitude innée en fait une proie désignée pour les conspirateurs de tout genre. Le compositeur a évidemment évoqué le climat intellectuel de l’Amérique qui est la sienne. Un pays où l’élite musicale et littéraire subit les invectives moralisantes et puritaines du maccarthysme bien pensant. Cette immersion dans le contexte américain des années 1950 n’atténue en rien le propos acerbe et caustique du texte voltairien: racisme, guerre, hypocrisie politique… rien de nouveau en définitive comparé à notre époque, tout aussi violente et injuste.
N’oubions pas que le projet du texte germe dans l’esprit de Voltaire après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 … dont les 20.000 victimes suscitent horreur et indignation de l’écrivain.
Ambivalent, autant critique que compatissant, Candide est un roman à tiroirs. Ses clés sont diverses et contradictoires. Rien de plus excitant et de plus vain que de vouloir “diriger” sa vie. Mais en définitive, peut-on décider de son destin? La vie terrestre ne passe ni par l’optimisme de Panglos, ni par le pessimisme de Martin. Candide doit trouver sa propre voie. “Cultivons notre jardin”, nous dit Voltaire, philosophe. C’est après tout le seul bien qui, de notre vivant, peut offrir quelques plaisirs et quelques consolations… Voici donc après le Candide voyageur, la figure apaisée d’un Candide jardinier, porteur d’espérance…

Illustrations

Voltaire
Leonard Bernstein (DR)

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