Barber: Concerto pour piano, 3 Essays (Kawka, 2008)1 cd Stradivarius

2010 marque le centenaire de la naissance de Samuel Barber (1910-1981): saluons donc cet enregistrement particulièrement opportun d’autant que la direction de Daniel Kawka sait ouvrager tout ce que la musique du compositeur américain produit d’éloquents contrastes et de séductions de timbres touchant à l’onirisme et à l’énigmatique (au-delà de ce classicisme vain et suranné voire pédant qu’on cherche encore à lui attribuer, en toute méconnaissance de l’homme et du sujet). D’emblée les climats du Concerto pour piano (commandé par l’éditeur Schirmer pour le centenaire de sa maison éditrice en 1962) captivent par leur opulence et leur torpeur méditative: les saillies du piano et l’enveloppe orchestrale n’en ont que plus de force et de relief. Tensions irrésolues et oppositions frontales du premier mouvement, puis tendresse et intimité du mouvement central où se “retrouvent”, piano et orchestre… dans une refonte d’une ancienne pièce, Elegy de 1959, originellement pour flûte et piano, devenue ici, volet axial, “canzone”.
Le pianiste créateur de la partition John Browning sous la direction d’Erich Leinsdorf (à la tête du Boston Symphony orchestra) remporta un vif succès public et le compositeur reçut même son 2è prix Sulitzer en 1963 (l’équivalent du Prix de Rome). L’interprétation du pianiste italien Giampaolo Nuti ne manque ni de finesse ni d’attention aux miroitements multiples, fugaces et imprévisibles qui naissent du rapport soliste/tutti. Le chef réussit l’enchaînement des 3 mouvements (vif lent vif) en éclairant en particulier cette intensité perpétuelle qui bascule soit dans l’étrangeté pure soit dans l’intensité affirmée parfois conquérante.


Miroitements crépusculaires de Barber

Méditation et approfondissement sont encore davantage explorés dans les 3 Essays pour orchestre où le chef tire le meilleur d’un orchestre grave et fluide à la fois. La gravité comme endeuillée est à inscrire dans la fuite de Barber d’une France envahie par les nazis: au début des années 1940 (quand il compose justement les 2 premiers Essays), Barber né en Pennsylvanie à Westchester, rejoint les USA (en compagnie de son ami Menotti avec lequel in composera son opéra Vanessa), et se fixe à New York où il enseigne l’orchestration au Curtis Institute. Daniel Kawka souligne sans appui la succession de climats successifs: relents martiaux des combats vécus ou observés de près, inquiétude et angoisse face à l’agonie d’un monde quitté, trépidation des armées résistantes; espérance et lyrisme plus manifestes dans le 2è Essay.
L’ivresse hors du temps du 3è Essay (1978), en ses éclats solaires et crépusculaires, manifeste dans l’écriture de Barber tout ce qui le rend indéfinissable, inclassable, ni vraiment classique, ni réellement postromantique… Très éloignés de deux premiers Essays, le dernier semble récapituler mais avec le recul de la sagesse et une tentation du renoncement non dénué d’âpreté, des années de labeur et de réflexion sur le fait musical, l’expérience personnelle de la carrière. Serait-ce finalement comme une offrande tardive, en forme de testament artistique? L’idée est séduisante. Et l’approche de Daniel Kawka, si humble et profonde à la fois, contribue à nous le laisser penser.
Barber ouvre des portes dans un langage accessible, jamais creux ou décoratif, ni démonstratif ni complaisant. La précision de l’orchestration, le raffinement sonore de sa palette est un pain béni pour l’orchestre, et le soin qu’apporte Daniel Kawka, dans le miroitement des couleurs et aussi dans cette vision d’architecte qui assure la cohérence spirituelle du triptyque, est un accomplissement qui n’a pu se produire que grâce à la secrète entente du chef et des musiciens italiens. Nous avons donc là l’un des meilleurs témoignages du Barber concertant, surtout éblouissant symphoniste. Daniel Kawka, fidèle artisan de l’interprétation de la musique du XXè et contemporaine (quand il dirige en particulier l’ensemble qu’il a fondé en France, l’EOC, Ensemble Orchestral Contemporain), fait valoir une compréhension vivante et naturelle des partitions choisies. La sensualité et le mystère dévoilés dans ce 3è Essay, (qui jusqu’à la fin et sa résolution improbable, conserve toute sa part d’interrogation) valent pour l’ensemble du programme enregistré: superbe lecture, direction enivrante et enchantée.

Samuel Barber (1910-1981): Concerto pour piano. 3 Essays. Giampaolo Nuti, piano. Orchestra sinfonica nazionale della RAI. Daniel Kawka, direction. 58mn, Mai 2008. Turin, Auditorium de la RAI. 8 011570 338143. 1 cd Stradivarius. parution: novembre 2010.

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