Arnold Schönberg: Moïse et Aaron (1954)

Arnold Schönberg
Moïse et Aaron
, 1954

Opéra en deux actes
Troisième acte rédigé, non mis en musique
Livret du compositeur d’après La Bible
Créé en concert à Hambourg
Le 12 mars 1954

Né en 1874, Schönberg a 36 ans lorsqu’il réfléchit à la composition d’un opéra de grand format, dès 1930, interrogeant le sens des Ecritures et la force du message divin, transmis par la voix des prophètes. L’idée de Dieu est-elle fidèlement restituée dans la langue de ses prêtres? En 1932, le compositeur qui a rédigé l’ensemble de son livret, s’arrête à la fin du deuxième acte. Laissant le troisième et dernier acte à l’état d’un texte qui est aujourd’hui parlé ou lu, il ne reviendra plus jamais sur la composition du sujet. Fut-il pris par la question de son propre ouvrage? Si Moïse avoue penser mais ne pas pouvoir parler car les “paroles lui manquent”, le compositeur aurait-il éprouvé en définitive l’impasse des notes et du langage musical pour exprimer/expliciter son propre projet?

Dans le premier acte, Schönberg suit l’action de l’Exode. Moïse reçoit de Dieu la mission de libérer les Juifs de la tyrannie de Pharaon et de les mener hors d’esclavage. Mais ne pouvant pas transmettre la parole divine dont il est investi, il demande à son frère Aaron, de l’aider à se faire comprendre. Celui-ci, fin séducteur, détourne le sens primitif du message divin en usant des artifices de la langue, images, rêves, paraboles…
Au second acte, Moïse a quitté son peuple pour recevoir les tables de la Loi. Livré à lui-même, le peuple doute et prend pour argent comptant les paroles d’Aaron, maître à bord. Orgie, chaos, adoration du Veau d’or et des images païennes: l’humanité abandonnée se détourne de la parole divine, en l’absence de Moïse. A son retour, ce dernier brise les idoles, casse les tables de la Loi, accable son frère pour son esprit pernicieux et manipulateur.
Dans le troisième acte, dont la musique n’est pas écrite, Moïse accuse son frère de manipulation. Aaron s’écroule, mort. Triomphe de Moïse, sans que l’on sache comment il réussira plus tard à parler au peuple d’Israël et transmettre sans la trahir, la parole divine.

Opéra dodécaphonique

Le format de l’oeuvre est exceptionnel: choeur, orchestre, solistes sont écrits dans le système du dodécaphonisme sériel, fixé par Schönberg depuis 1923. Ici une série de 12 sons sructurent la forme musicale de l’oeuvre, lui assurant sa profonde unité. La forme musicale est choisie selon les caractères de chacun et la situation des personnages: le rôle de Moïse est pour baryton. Il ne s’agit pas d’un être faux mais il est tiraillé en permanence, confronté aux obstacles qui se dressent pour mener son peuple. Tout le rôle est écrit en sprechgesang (parlé-chanté), une articulation proche de la parole, naturellement chantante, qui montre ce point d’équilibre qui lui manque, tendant entre la parole et le chant, forme instable en rapport avec la tension qui le traverse du début à la fin de l’opéra. Car Moïse incarne un conflit irrésolu: comment peut-il être à la fois proche de son peuple, et aussi contenir et diffuser la parole divine qui les dépasse tous? ” Dieu irréprésentable, Dieu inexplicable”… chante Moïse à la fin de l’acte II. Solitude et questionnement du meneur…
A lui, s’oppose la ligne vocale brillante et lyrique d’Aaron, ténor caressant dont la fluidité virtuose exprime l’art de la séduction et de la volubilité qui évoque la langue du serpent. Le choeur réunit toutes les styles d’écritures connus. Un groupe de 6 solistes est la voix de Dieu: polyphonie, murmures, séquences parlées… le choeur est un personnage capital. L’orchestre de son côté, ose des timbres et des effets inédits: cordes frappées à vide, célesta, harpe, nombreuses percussions, mandoline, mais aussi tambourin et triangle pour la scène chaotique du Veau d’or. C’est une texture crispée, parcourue d’éclairs, tendue jusqu’à la rupture, l’image d’un peuple en errance, habité y compris chez celui qui en est le meneur, par le doute et la question fondamentale de la destination de l’être et de sa spiritualité.

Illustrations
Nicolas Poussin, l’adoration du veau d’or
Portrait d’Arnold Schönberg (DR)

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