CD, compte-rendu critique. Reicha Rediscovered : Ivan ILIC, piano (1 cd Chandos, mars 2017)

REICHA rediscovered chandos review presentation by par classiquenews cd review critique cd sur classiquenews iva ilich piano CH10950CD, compte-rendu critique. Reicha Rediscovered : Ivan ILIC, piano. 1 cd Chandos, mars 2017. Le disque a cette vertu d’éclairer de nouveaux pans de la musique romantique : ce disque REICHA (compositeur praguois né en 1770), héritier des Lumières, de la manière élégante, inventive de Haydn (fréquenté à Vienne entre 1802 et 1808), et de Beethoven (qu’il approche à Bonn), comme de Mozart, ouvre le siècle de …Berlioz, Gounod et jusqu’à Franck dont il fut le professeur à Paris. Justement fixé à dans la capitale parisienne, le compositeur de 38 ans (1808), est alors au sommet de son invention, transmettant en France, l’excellence du classicisme germanique, apprise à Bonn et à Vienne. Onslow (dit le Beethoven français) saura recueillir à ses côtés, les secrets du romantisme allemand le plus abouti… Nous sommes donc au cÅ“ur de la redécouverte du continent romantique français, suivant les passeurs clés entre Lumières et aube romantique, ceux qui ont assuré à la France son statut de premier foyer Romantique européen – prééminence que lui conteste toujours les Germaniques, car en France c’est bien connu, ne règnent, – y compris dans les programmes des salles de concerts et de la part des orchestres qui réduisent fatalement leur jeu à leurs seules partitions : Haydn, Mozart, Beethoven…
reicha-antoine-compositeur-portrait-Or la France cultive bien depuis la mort de Rameau, via les Gossec, Méhul (auteur de symphonies très sérieuses), et depuis le Gluck parisien (propre aux années 1770), un style frénétique bien particulier que peu d’interprètes osent encore proposer. Il est donc opportun de dévoiler le cas de Reicha, assimilateur non seulement de la forme beethovénienne, mais de son esprit : défricheur, innovateur, expérimental (et aussi facétieux voire ludique, dans le sillon de Joseph Haydn). Lire notre entretien ci après avec le pianiste Ivan Ilic, artisan de ce coup de projecteur opportun.

« Rediscovered / redécouvert », Reicha l’est bien dans cet album décisif dont la diversité choisie, démontre admirablement la puissance de l’invention, la liberté du défricheur, comme l’exigence du théoricien, soucieux d’harmonie comme de contrepoint.

 

 

REICHA : le laboratoire romantique

 

 

En ouverture, les 7 sections d’« Harmonie » précisent l’ambitus expérimental du génie de Reicha : un questionnement d’abord sur la réalité des possibilités de la musique, à partir des accords du début, à partir desquels le compositeur maître du contrepoint et de l’art fugué (dans la tradition des Bach, père et fils, JS et CPE) échafaudent diverses voies expressives et poétiques, résolutions et élargissement du spectre sonore ; il en découle l’impression saisissante d’un monde en construction, comme mis en distance, qui questionne le sens de la musique, les directions possibles de son développement, parcourant styles, manières, formes… jusqu’à la magistrale exposition d’un thème parfaitement équilibré et abouti à 6mn42, sorte d’apothéose du cadre classique.
Apothéose mais pas finalité, car le propre de Reicha, – proche en cela de l’esprit Beethovénien, sait toujours défricher et explorer. Ainsi le second mouvement de la Grande Sonate (circa 1805), dont l’ampleur du questionnement lui aussi ne cesse de nous tenir en haleine ; si Haydn sait renouveler le cadre par une facétie sans borne et d’une délicatesse extrême, … Reicha régénère lui aussi la forme en ouvrant toutes les pistes possibles, soignant ici des contrastes en intériorité qui s’avèrent schubertiens.

Il faut toute la digitalité suggestive et onirique d’Ivan Ilic pour mesurer et exprimer la texture à la fois poétique et expérimentale de Reicha ainsi magnifiquement restitué. Le pianiste qui a longuement interrogé la notion de temps élastique, psychologique et introspectif chez Cage et Feldman, prolonge ainsi son propre questionnement de la forme et du déroulement musical. C’est une approche très aboutie sur le plan de l’architecture, révélant outre l’apparente versatilité d’une inspiration fougueuse, très imaginative, sa profonde cohésion interne, l’unité de son plan structurel malgré l’écheveau de son parcours harmonique, la prodigieuse armure de son contrepoint fugué.

Le Capriccio n°7 de 1803 semble parcourir plusieurs actions et paysages à la fois, rêveur et onirique, mais aussi nerveux et déterminés, affirmant la volonté d’une vive ardeur. La profusion pourtant idéalement articulée, expose l’imagination d’un Reicha délibérément inventeur : chercheur plus que provocateur. Un de ces maîtres dont on dit ordinairement que la vive invention fait progresser la technique pianistique et l’écriture pour clavier : alors Reicha, aussi fulgurant que CPE Bach, Beethoven, Mozart, Haydn ?

CLIC_macaron_2014La suprême révérence à Mozart, le dernier, celui de La Flûte enchantée telle qu’elle se déploie dans la Sonata sur un thème de Mozart (1803) reprend le même canevas, entre diversité d’écriture, imagination harmonique, et à travers l’approche d’Ivan Ilic gagne une nonchalance enivrée, une liberté inventive proche des Variations Diabelli de Beethoven. L’inquiétude du Menuetto, en son balancement d’une finesse haydnienne, enchante par sa justesse d’intention. Le Finale (Rondeau) qui vient d’une pièce extérieure (l’original étant perdu pour cette Sonate), est de loin la plus riche en intentions troubles (fa majeur) avec des traits d’octaves et de tierces qui indiquent directement la facture d’un pianoforte anglais… (une piste à creuser ? … bientôt explicitée dans les volumes suivants ? A suivre).

reicha piano ivan ilich reiche rediscovered piano cd critique cd review par classiquenewsComme s’imaginant à distance de son propre jeu et de sa composition, Reicha poursuit cet esprit de défrichement et d’invention sans limite dans la Fantaisie sur un seul accord, extrait du recueil essentiel pour comprendre l’essence expérimentale de sa musique : « Practische Beispiele » circa 1805, cheminement exploratoire, à la fois chevauchée et recherche radicale sur l’harmonie, la sonorité, la continuité… même trait de génie dans l’Étude qui conclut le cycle de ce volume 1 : l’opus 97 n°1 à la manière d’une élégie funèbre, une prière (déploration) de plus en plus murmurée, touche par sa mesure, son sens de l’épure, du vide et du silence. Le tact et la finesse du pianiste servent idéalement l’une des musiques les moins bavardes. Qui cherche, explore, ouvre des pistes… sait se renouveler, sans se diluer, mais en développant suffisamment. Bel équilibre. Belle révélation. A quand le volume suivant ? CLIC de CLASSIQUENEWS.COM de novembre 2017.

 

 

 

——————————

 

 

CD, compte-rendu critique. Reicha Rediscovered : Ivan ILIC, piano. ANTOINE REICHA (1770 – 1836) : Practische Beispiele (1803), première mondiale : Harmonie n°20, Capriccio n°7, Fantaisie sur un seul accord n°4. Grande Sonate (c 1805), Sonate sur un thème de Mozart (La Flûte enchantée (c 1805), Etude opus 97 n°1 (extrait de l’Étude dans le genre fugué pour le piano-forte [...] à l’usage des jeunes compositeurs (c1815-17). 1 cd Chandos — enregistré en Suisse en mars 2017 – Parution : octobre 2017. CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2017

 

 

 

 

ENTRETIEN avec Ivan Ilic à propos de ce premier cd Reicha …

 

CLASSIQUENEWS : Comment se situe l’originalité de REICHA par rapport à HAYDN et BEETHOVEN ? D’une façon générale, et précisément à travers la collection de pièces ici choisies ?

ILLIC Ivan-Ilic-2©DH-Kong-BD-400x266Les œuvres les plus expérimentales de Reicha datent – pour la plupart – de sa jeunesse, lorsqu’il gagnait sa vie en donnant des cours particuliers à Hambourg (1794-1799), à Paris (1799-1802) et à Vienne (1802-1808), avant son installation définitive en France. En cherchant à créer une nouvelle méthode d’enseignement, il a cherché de plus en plus loin à travers ses expériences musicales. Un exemple frappant est la « Fantaisie sur un seul accord », extrait de son ouvrage « Observations philosophiques et pratiques sur la musique, avec des exemples ». La Fantaisie n’utilise que trois notes pendant quatre minutes, preuve d’une démarche conceptuelle et abstraite de la musique, par ailleurs plus proche des compositeurs du vingtième siècle que du romantisme. Pour résumer de façon un peu schématique, Beethoven a présagé le dix-neuvième siècle et Reicha, le vingtième. Je suis persuadé que si Beethoven avait composé une œuvre aussi « minimaliste » et moderne avant l’heure, elle serait dans tous les livres d’histoire de la musique. Mais comme elle est restée en manuscrit à la Bibliothèque Nationale de France pendant 200 ans, sans être jouée, ni publiée, ni enregistrée, et comme elle fait partie d’un traité destiné aux jeunes compositeurs, et que son statut de « vraie » pièce est ambiguë, jusqu’à présent c’était comme si l’œuvre n’existait pas.
Pareil pour l’œuvre « Harmonie » qui ouvre le disque, et qui fait partie du même recueil. Elle comprend des variations (« fantaisies ») dont une qui utilise une mesure asymmétrique (5/8), chose extraordinaire pour l’époque. Ni Haydn ni Beethoven n’avaient fait des choses pareilles. De plus, les œuvres sont pétillantes, drôles et raffinées, pleines de charme et de vivacité.

Comment avez-vous choisi le piano, selon quels critères ? Pour quelle sonorité ? Pourquoi avoir choisi un piano et non un pianoforte ?

 

Plutôt que de choisir l’instrument et la salle, je me suis adapté au piano et à la salle qui m’ont été proposés par la Radio Suisse RTS. Le point de départ de ce projet était en réalité une série d’émissions radiophoniques sur Reicha pour la chaîne suisse Espace 2. Avec Catherine Buser, nous avons produit cinq heures d’émissions sur Reicha en janvier 2016, une expérience très enrichissante. Bien entendu, il fallait connaître le sujet parfaitement pour préparer les émissions et c’est en me plongeant dans les documents et les partitions inédites de Reicha que j’ai pu découvrir et mesurer la richesse de ce patrimoine délaissé. Le service public suisse est d’une qualité remarquable, et c’est grâce à leur ouverture et leur indépendance éditoriale que j’ai pu entamer cette série discographique sur Reicha dans des conditions fantastiques.

La Radio Suisse a mis à ma disposition leur studio Ernest Ansermet à Genève, une salle magnifique et très calme, dotée de deux Steinways de concert bien entretenus et stables. Ce qui a plus joué dans mes choix d’interprète pendant l’enregistrement était l’acoustique de la salle, très particulière, très sensible, notamment dans les harmoniques aiguës. Les tempos, les nuances, l’utilisation de la pédale, et d’autres paramètres encore ont été modifiés en fonction de l’acoustique du Studio Ansermet. Par exemple, à la fin du mouvement lent de la Grande Sonate en Ut, les arpèges qui se succèdent en cascades douces étaient sèches, alors j’ai découvert qu’en gardant la résonance de façon subtile, avec un quart de pédale, cela crée une ambiance singulière, baignée dans les harmoniques.
Dans une autre salle, je n’aurais jamais eu l’idée. Tout ce travail de recherche s’est fait en collaboration avec deux ingénieurs du son passionnés de la Radio Suisse, Renaud Millet-Lacombe et Thibaut Maillard, qui ont pris un plaisir évident à enregistrer ces oeuvres et qui ont largement contribué au son que l’on entend sur le disque.

Je n’ai jamais envisagé d’enregistrer ces œuvres sur un instrument d’époque. Il y a quelques années les spécialistes d’instruments anciens ont injecté un dynamisme incroyable dans la pratique des instruments à clavier, notamment en nourrissant leurs interprétations avec une lecture assidue des textes et des recherches musicologiques.
Mais aujourd’hui de telles recherches sont dissociées du choix de l’instrument. Nous pouvons prendre des partis pris tout aussi forts, tout en jouant un Steinway de concert. Cela dit, la suite de la série discographique Reicha comprendra les Etudes opus 97, qui sont proches des préludes et fugues de Jean-Sébastien Bach au niveau stylistique. J’en ai joué certaines sur l’orgue et cela sonne incroyablement bien. Alors on ne sait jamais…

Propos recueillis en décembre 2017.

Comments are closed.