jeudi, décembre 8, 2022

Tours. Opéra, le 28 janvier 2011. Donizetti: Don Pasquale, 1843. Jean-Yves Ossonce, direction. Sandro Pasqualetto, mise en scène

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Entre jubilation des situations comiques et nouveaux accents réalistes des personnages, Don Pasquale tire son épingle de bon nombre d’ouvrages légers italiens; sûr de ses effets, Donizetti y excelle dans la farce, offrant à tous les barytons-basses, un rôle d’envergure… Préludant au Falstaff de Verdi, le rôle-titre dépasse son propos buffa tant le compositeur cisèle le profil vocal de son héros. D’ailleurs, on y retrouve le même grotesque ridicule (un vieux barbon petitbourgeois, convaincu d’épouser une jeune fille apparemment docile), et pourtant, sincère et humain dans sa désillusion grandissante, déchirant émotionnellement, faisant tomber le masque de la bonhommie pour celui du désespoir et de la dépression. Le monde de Don Pasquale, tyran dans sa ville, s’écroule sitôt le (faux mariage) signé: l’épousée se fait dragon domestique, dispendieuse et volage, dominatrice et sanguine, en rien ce modèle de douceur et de soumission dont « son ami », le docteur Malatesta, lui avait parlé… Sous ses apparences de farce visuelle faisant référence au cinéma italien des années 1950, le spectacle tourangeau libère sans lourdeur ni vulgarité toute la subtilité psychologique et cette « facilité » italienne, entre humour, sincérité, grâce du chef d’oeuvre donizettien, taillé pour Paris au début des années 1840.


Pasquale débridé

La production présentée à Tours cite avec finesse un petit monde concentré sur quelques fortes personnalités. C’est tour à tour, la place principale du village et son café, avec ses façades serrées et accumulées – parodie synthétique d’un bourg italien-, puis le salon de Don Pasquale di Corneto, avant et après son mariage… Extérieur/intérieur, la Commedia dell’arte se profile naturellement ici, mais loin des gadgets décoratifs et déjà usés, la mise en scène met en lumière ce travail spécifique du compositeur sur le profil des personnages, ce sentiment nouveau de profondeur qui colore l’opéra donizettien d’une toute nouvelle dimension…, désormais réaliste, laquelle conduit à Verdi.
Il y a du Bartolo chez Pasquale mais Donizetti le rend sympathique et même émouvant. Le tempérament du chanteur-acteur Donato Di Stefano, vraie basse chantante, admirable par son jeu dramatique (jamais insistant) et son aisance vocale, fait miracle et hisse le spectacle à l’excellence. C’est évidemment lui la vedette de la production, qui montre avec délices, que comédie peut rimer avec subtilité.

A ses côtés, les interprètes font valoir des limites diverses dans leur incarnation: le ténor Domenico Menini taille un Ernesto un peu court et vocalement serré; dommage que la soprano Daniela Bruera ne permette pas, non plus, au personnage de Norina, fausse ningaude et vraie peste domestique, de s’épanouir totalement: la technique contraint le chant; les aigus au III sont absents même si les vocalises s’améliorent à la fin de l’action, quoique toujours un rien… précautionneuses. Second pilier fort du quatuor vocal, le Malatesta du baryton Jean-Sébastien Bou s’affirme grâce à un remarquable travail lui aussi d’approfondissement de son personnage: soutien à la vengeance d’Ernesto contre son oncle richissime et abusif; vrai démiurge sur la scène et véritable Alfonso (référence au Cosi de Mozart) quand il faut conduire la fausse ingénue afin de séduire et piéger Pasquale pendant la scène du faux mariage… Jusqu’à la fin, son jeu sonne juste, vrai sincère. Il a du panache virile, un sens du délire aussi qui déborde avec tact dans chaque scène. Comme Di Stefano, le chanteur est un acteur très convaincant.

D’autant que la lecture du jeune metteur en scène italien, Sandro Pasqualetto dont le spectacle tourangeau marque les débuts français, ne manque pas de saine clarté, ni d’efficace évidence. Le spectateur se délecte évidemment de ce gros bourgeois laid et gras, pris à son propre piège, dindon plumé par une collectivité complice. Si le rire est toujours présent, et ce jeu des registres poétiques et comiques omniprésent, la scénographie éclaire aussi la tendresse et la vérité de la partition, ce point de renversement au III, où entre la volonté de revanche et le désir de ridiculiser un arrogant, se glisse tout autant la découverte que la proie est un être faillible qui peut lui aussi se révéler déchirant: quelle surprise pour l’ingénieuse Norina de percer à jour la souffrance de Pasquale, son désarroi démuni, son effondrement inopiné… ; fidèle à la structure même de l’oeuvre, la mise en scène soigne le rythme surtout qui va crescendo, jusqu’aux scènes collectives, ailleurs emplombées ou pesantes, ici légères et piquantes (grâce à une remarquable préparation du choeur !!).
Au début du III, chacun s’impatiente à découvrir le nouveau décor décrété par la nouvelle maîtresse de maison: de fait, les vieilles croûtes du XVIIIè (paysages de Guardi et Canaletto) ont été remplacées par Matisse et Wharol… l’effet est réussi, au diapason d’une mise en scène toujours claire, enjouée, vivante.
Le metteur en scène soigne aussi les moments de tendresse partagée comme la sérénade dans le jardin de Don Pasquale, où Norina (Sofronia) retrouve son « amant » Ernesto…

Dans la fosse et dès l’ouverture, Jean-Yves Ossonce prend et diffuse beaucoup de plaisir à diriger une oeuvre qui triompha sur le boulevard parisien en 1843. Tout est ici question et miracle en équilibre et précision: drame, humour, rebonds, psychologie… l’écriture d’un Donizetti génial s’y déploie avec une insolente maîtrise. Veillant constamment aux couleurs, à la fluidité des lignes mélodiques dont la tendresse lumineuse se répand dès le lever de rideau, le chef soigne aussi la balance plateau et fosse, ne couvrant jamais les voix, portant surtout l’éclat des ensembles à quatre voix en particulier dans la scène du faux notaire pour la parodie de mariage (II): ici se faufile l’esprit du Cosi mozartien, jeu des registres comiques en miroir, où l’intelligence de la situation vient de ce que le spectateur se fait complice du stratagème ourdi par Malatesta et Norina rebaptisée Sofronia, contre le ridicule Pasquale: Jean-Yves Ossonce, évitant la vulgarité, sait ciseler la légèreté du propos. Le chef montre aussi tout ce que Donizetti doit à la trépidation des opéras rossiniens: verve et gaieté en diable, mais finesse nerveuse et ciselée, qui font de la partition, un petit bijou de pétillance musicale. C’est d’ailleurs ce miracle de frénésie toute rossinienne qui permet à Don Pasquale, oeuvre tardive, de renouer avec le miracle de son Elixir d’amour plus ancien (1832). Cohérence scénographique, direction active, plateau porté par deux voix mâles (Pasquale et Malatesta) irrésisitbles: la soirée est un régal.

Tours. Opéra, le 28 janvier 2011. Donizetti: Don Pasquale, 1843.
Jean-Yves Ossonce, direction. Sandro Pasqualetto, mise en scène.
Avec Don Pasquale: Donato di Stefano. Malatesta: Jean-Sébastien Bou.
Norina: Daniela Bruera. Ernesto: Domenico Menini. Orchestre symphonique
de la Région Centre Tours. Choeur de l’Opéra de Tours.
Dernière représentation: dimanche 30 janvier 2011 à 15h.

Prochains rendez vous à l’Opéra de Tours: Concert Brahms (Concerto pour piano: Marie-Josèphe Jude, piano), Liszt et Wagner par l’Orchestre Symphonique Région Centre Tours, les 12 et 13 février 2011. En mars 2011: Les Noces de Figaro avec entre autres le Figaro de Armando Noguera (les 11, 13, 15 mars 2011), surtout la nouvelle production très attendue de Simon Boccanegra de Verdi, production de clôture de la saison 2010-2011, et nouvelle production très attendue, les 13, 15 et 17 mai 2011 (mise en scène: Gilles Bouillon. Direction musicale: Jean-Yves Ossonce, avec entre autres Claudio Sgura dans le rôle titre, Luca Lombardo (Gabriele Adorno), Lianna Haroutounian (Maria Boccanegra/Amelia Grimaldi)…

Illustrations: Don Pasquale à Tours © F.Berthon 2011. Ernesto et Pasquale. Norina et Malatesta
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