CD. Ravel, Moussorgski (Immerseel, 2013)

immerseel_jos_van_ravel_moussorgski_zig_zag_cdCD. Ravel, Moussorgski (Immerseel, 2013). L’usage des instruments d’époque s’inscrit durablement depuis de nombreuses approches nouvelles, révélant la ciselure d’une orchestration millimétrée, d’autant plus essentielle dans l’art si précis et abouti de Maurice Ravel. Il n’est plus question d’un exercice d’esthétique appliquée mais souvent et cet album nous le montre grâce à l’intelligence de sa conception stylistique, d’une révolution dans le domaine symphonique : revenu à son format originel, mieux défini et caractérisé, le tissu instrumental gagne une vérité et une expressivité naturelles d’une indéniable réussite.

Jos Von Immerseel n’apporte pas la preuve d’une esthétique gadget ; c’est tout l’inverse, parce qu’elle est si mesurée et réfléchie, respectueuse du texte et de la pensée du compositeur, sa démarche s’avère ici d’une totale conviction : elle apporte cet accomplissement poétique où règne la vitalité souveraine des instruments subtilement individualisés et associés, chacun avec une intensité et une douceur de ton superlative.
Les épisodes évocatoires de Ma Mère l’Oye sont ici remarquablement exprimés avec l’indéfinissable patine, mordante et cependant parfaitement ronde et chaleureuse des instruments d’époque : ivresse des détails et aussi atmosphère poétique d’une brume toute ensorcelante. Les premiers tableaux diffusent un parfum de grisailles ténue et raffinée (comme peut l’être un portrait de Velasquez entre le gris et le rose : voyez les Infantes), d’une remarquable expressivité : art pur de la poétique musicale, le chef nous convainc totalement ; ici la qualité recherchée de timbres dans une balance retrouvée, offre les justes proportions d’une musique infiniment arachnéenne, mécanique de précision comme d’élégance filigranée comme pouvait les cultiver Ravel, épris d’innocence comme d’enfance émerveillée. On goûte chaque timbre (bois, vents, cordes dans Laideronnette, impératrice des pagodes…) comme s’il s’agissait d’autant de roses dans un jardin féerique. Le cycle d’abord pour piano était destiné aux enfants du peintre Cyprian Godebski : la version orchestrée accentue cette quête superlative de la couleur et de la transparence : une nostalgie planante faite raffinement.

Même idéale réalisation pour Les tableaux d’une exposition où Jos Van Immerseel troque ses atours vaporeux et scintillants pour une palette plus mordante et expressive mais non moins subtilement évocatoire. L’orchestration ” rebelle et solide ” de Ravel (sollicité par Koussevitzky en 1920) gagne une précision et un souci du détail absolument jubilatoire : c’est un festin de teintes fantastiques qui exprime tout l’imaginaire d’un Moussorgski à la fois lyrique et tendre, lui-même inspiré des tableaux très contrastés de l’exposition de Hartmann, l’ami proche décédé trop tôt. Programme très finement défendu. Du miel pour les oreilles.

Ravel : Ma mère l’Oye. Moussorgski : Tableaux d’une exposition. Anima Eterna. Jos Van Immerseel, direction. 1 cd Zig Zag. Enregistrement réalisé à Bruges en janvier 2013.