COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa Ă©taient invitĂ©s samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze Ă©tudes de Karol Beffa reprĂ©sentent l’essentiel de son Ɠuvre pour piano. Tristan Pfaff en a crĂ©Ă© l’intĂ©gralitĂ© en juillet 2014, puis les a enregistrĂ©es sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cƓur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprĂšte Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des Ɠuvres, et pas des moindres, et la densitĂ© de son jeu ont fait de ce concert un moment intense oĂč l’écoute ne se relĂąche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funĂšbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincĂ©ritĂ©, lui donne souffle d’un bout Ă  l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse Ă  toute effusion dĂ©mesurĂ©e, Ă  l’impudique Ă©panchement, Ă  la prĂ©tention d’un pathos par trop dĂ©monstratif. Les voix chantent, timbrĂ©es admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excĂšs. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour Ă  tour voilĂ©s ou coulĂ©s dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funĂšbre empreinte d’une grande dignitĂ© de ton. VoilĂ  Chopin bien servi par la classe de cet interprĂšte dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son Ă©lĂ©gance.

DU CONCERT AU CD
 Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogĂšne diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂŽtĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprĂšte qui la fait sienne. On entend la 7Ăšme, Ă  l’atmosphĂšre mĂ©ditative, la 10Ăšme « sur le nom d’Auvers », une piĂšce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11Ăšme, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquiĂšme Valse sentimentale de Ravel nous amĂšne dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂȘtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familiĂšre, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modĂšle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂźnĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douziĂšme, la plus redoutable, signe ici un trĂšs beau disque oĂč sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la RĂ©miniscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dĂšs les premiĂšres minutes et on mesure dans cette piĂšce aux difficultĂ©s innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maĂźtrise technique. Une interprĂ©tation Ă©blouissante mettant en valeur au-delĂ  du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le mĂ©dium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle Ă©loquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevĂ©, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À Ă©couter: CD Karol Beffa, Douze Ă©tudes, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.