CD. Catel : Les Bayadères, 1810 (Talpain, 2012)

CD-CATEL-BAYADERES-Talpian-Bru-zane-cd-Chantal-Santon-Vidal-do-1810-ediciones-singulares-glossaCD. Catel: Les Bayadères, 1810. Deux annĂ©es après un Amadis pĂ©tillant et lĂ©ger (2010), d’un dramatisme finement ciselĂ©, -coup de gĂ©nie du fils Bach invitĂ© en France Ă  servir le genre tragique en 1779-,  le chef Didier Talpain nous revient dans cet enregistrement de la mĂŞme eau, dĂ©voilant un Catel datĂ© de 1810 : fresque lyrique Ă  grand effectif, d’un orientalisme enchanteur pour lequel l’Ă©quipe de musiciens rĂ©unis renouvelle un sans faute ; le chef retrouve la quasi mĂŞme Ă©quipe de chanteurs et surtout le formidable orchestre Musica Florea, articulĂ©, jamais Ă©pais ni lourd, d’une expressivitĂ© naturelle indiscutablement idĂ©al s’agissant d’un opĂ©ra nĂ©omozartien (les 3 Bayadères rappellent les 3 dames de La FlĂ»te entre autres), regardant aussi du cĂ´tĂ© de Haydn, dont l’enjeu entend renouveler l’hĂ©ritage trop rĂ©ducteur et contraignant de l’inĂ©vitable Gluck… Talpain Ă©claire cet orientalisme oĂą l’Orient rĂŞvĂ© et ses bayadères, convoquent une Inde fantaisiste – qui proche de l’ouvrage contemporain de Weber (Abu Hassan, 1811), renouvelle la trame sentimentale du cadre théâtral : s’il est question d’orientalisme, la question est plutĂ´t d’Ă©mouvoir et de s’alanguir… dans l’esprit des comĂ©dies et opĂ©ras ballets galants de Rameau. La danseuse inaccessible, LamĂ©a, protagoniste et rĂ´le impressionnant, offre peu Ă  peu un portrait de femme amoureuse admirable, inspirĂ©e par des qualitĂ©s morales au dĂ©but insoupçonnables.

Nouveau jalon rĂ©estimĂ© de l’opĂ©ra romantique français

Grâce héroïque des Bayadères de Catel

CLIC_macaron_2014CATEL Charles-Simon_CatelAlors que règne l’impressionnante lyre terrible et frĂ©nĂ©tique d’un Spontini, vrai champion de l’opĂ©ra hĂ©roĂŻque impĂ©rial, – La Vestale (1807)-, Charles-SImon Catel et ses Bayadères fascinent alors de la mĂŞme façon par le dĂ©ploiement souple et remarquablement agencĂ© des scènes et tableaux aux effectifs impressionnants : on ne compte plus les choeurs, les danses, les affrontements et les situations les plus contrastĂ©s convoquant tout ce qu’un opĂ©ra peut offrir en possibilitĂ©s vocales, chorales, orchestrales… le style est cependant toujours parfaitement Ă©lĂ©gant comme si l’Ă©criture de Catel ne se laissait jamais aller Ă  la solennitĂ© ni Ă  l’Ă©paisseur d’un dĂ©corum naturellement prĂ©sent par l’ambition des dĂ©cors et machineries: l’Inde Ă©voquĂ©e, aux riches effets visuels fait partie de ce spectacle qui annonce dĂ©jĂ  le grand opĂ©ra Ă  venir (celui de Meyerbeer)… harem du Rajah au I, son palais au III, la place Ă  BĂ©narès au II. La direction du chef restitue dans sa continuitĂ© souple la succession des Ă©pisodes ; tout cela s’enchaĂ®ne avec une grâce inhabituelle d’autant plus mĂ©ritante dans le genre officiel voire solennel.
D’une distribution sans dĂ©faillance notable, la LamĂ©a de Chantal Santon se distingue par son intensitĂ© sensuelle, sa diction enivrante, la clartĂ© brillante du timbre, sa tenue Ă©gale malgrĂ© l’exigence du rĂ´le principal oĂą brilla avant elle la fameuse Caroline Branchu, Ă©toile du chant français dramatique et tragique, tout aussi convaincante chez Gluck puis Spontini. Chantal Santon exprime la dignitĂ© puissante de la danseuse sacrĂ©e attachĂ©e au culte de Brahma et montre un engagement respectueux de cette fine caractĂ©risation vocale dont fait preuve Catel dans le portrait de son hĂ©roĂŻne…

santon chantalL’opĂ©ra reproduit allusivement la fonction de la tragĂ©die lyrique du XVIIIè : le hĂ©ros DĂ©maly, objet de l’amour victorieux de Lamea, par sa prĂ©sence lumineuse et les vertus morales qui le font triompher, incarne symboliquement la figure du guide Ă  aimer : NapolĂ©on lui-mĂŞme. Outre la marche du III (claire assimilation des pauses introspectives de La FlĂ»te mozartienne), on reconnaĂ®t le raffinement gĂ©nĂ©ral d’une partition qui sait ĂŞtre dramatique.
La plupart des personnages n’ont pas d’airs dĂ©veloppĂ©s autonomes (surtout au III) mais un rĂ©citatif souple et intense qui accĂ©lère le flux de l’action ; de ce point de vu la dĂ©clamation dĂ©fendue par Mathias Vidal se rĂ©vèle exemplaire. MĂŞme constat pour Chantal Santon qui comme nous l’avons dit, dessine avec sensibilitĂ©, naturel et sincĂ©ritĂ©, le portrait de la vĂ©ritable hĂ©roĂŻne de la partition : Lamea. A ses cĂ´tĂ©s, Demaly paraĂ®t souvent lourd et systĂ©matique dans un verbe outrĂ©, si peu nuancĂ© : quel dommage car le timbre est sĂ©duisant. Question de style : le tĂ©nor en aurait Ă  apprendre auprès de Mathias Vidal.
On regrette aussi l’imprĂ©cision linguistique comme parfois l’Ă©paisseur du choeur qui visiblement ne maĂ®trise pas la langue française.

Cependant, le bon goĂ»t qui prĂ©side Ă  la rĂ©alisation, le souci des Ă©quilibres dĂ©fendu par le chef manifestement inspirĂ© par la rĂ©surrection de l’Ĺ“uvre, l’implication d’une soprano sĂ©duisante et expressive dans le rĂ´le de la danseuse loyale et courageuse… suscitent notre enthousiasme. Les Bayadères de Catel de 1810 prĂ©parent au grand opĂ©ra de Meyebeer ; c’est ainsi par le disque, un nouveau jalon rĂ©estimĂ© de l’opĂ©ra romantique français Ă  l’Ă©poque de NapolĂ©on. RedĂ©couverte marquante.

Charles-Simon Catel (1773-1830) : Les Bayadère, 1810. Chantal Santon (LamĂ©a), Philippe Do, Andre Heyboer, Mathias Vidal, Katia Velletaz, Jennifer Borghi. ChĹ“ur Solamente Naturali, Musica Florea. Didier Talpain, direction. 2 cd Singulares.  Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  sofia en novembre 2012. Collection “OpĂ©ra français”.