Docu et concert Mozart sur Arte

arte_logo_2013ARTE, Dimanche 4 septembre 2016, 17h30. Spéciale Mozart. Deux programmes s’intéressent à l’œuvre de Wolfgang : le profil du compositeur stars adulé, vénéré, estimé dès son vivant… malgré ce que l’on a avancé souvent à torts. Puis, nouveau concert par la nouvelle génération française dont la soprano coloratoure Sabine Deviehle, nouvelle ambassadrice de l’élégance tendre mozartienne (envérité elle n’est pas si seule comme en témoigne aussi la naîtrise de la jeune soprano coloratoure elle aussi, Julia Knecht dans un récent programme PUR MOZART dirigé par la chef Debora Waldman…). 2 RVs donc ce 4 septembre à 17h30 puis 18h20.

 

 

 

Dimanche 4 septembre, 17h30
Mozart Superstar
D’Elvis Presley à Madonna, de John Lennon à Michael Jackson, tous auraient rêvémozart_portrait-300 d’afficher un tel palmarès : 626 Å“uvres, plus de 200 heures de musique, 12 000 biographies, 100 millions d’exemplaires de l’intégrale de son Å“uvre vendus à travers le monde ! Plus de deux siècles après sa mort, Mozart reste en tête de tous les classements.
Ce documentaire musical peu conventionnel dresse le portrait intime de l’artiste en relevant ses traits les plus saillants – que l’on retrouve aussi chez de nombreuses légendes de la pop… Une quinzaine d’intervenants (de la chanteuse lyrique Patricia Petibon à l’écrivain Philippe Sollers) étayent ce récit mêlé à des extraits de fictions comme Amadeus, des publicités, des concerts, une comédie musicale et des clips. L’habillage du film, à base de néon, inscrit résolument Mozart dans une lecture contemporaine.
Avec notamment : Patricia Petibon, chanteuse lyrique, Philippe Sollers, auteur duMystérieux Mozart (Gallimard), la pianiste Vanessa Wagner, le violoniste Benjamin Schmid, Johannes Honsig-Erlenburg, président de l’Université Mozarteum de Salzbourg, et Geneviève Geffray, ancienne bibliothécaire de celle-ci, Isabelle Duquesnoy, biographe de Constance Mozart, Annie Paradis, auteure de Mozart : l’opéra réenchanté (Fayard), Yann Olivier, président d’Universal Classic et Jazz, Bertrand Dicale et Helmut Brasse, journalistes musicaux, Dove Attia, producteur et auteur de Mozart, l’opéra-rock.
Documentaire de Mathias Goudeau (France, 2012, 52mn, rediffusion)

 

 

 

L’Académie des sœurs Weber
à 18h30

Devielhe-sabine-mozart-weber-soeurs-cd-review-critique-compte-renduEn quête de nouvelles opportunités professionnelles, Mozart a vingt-et-un ans lorsqu’il frappe à la porte des Weber vers la fin de l’année 1777. Fridolin Weber, chef de cette humble famille de Mannheim, est copiste, souffleur de théâtre et chanteur (basse). Il place la musique au cœur de l’éducation de ses quatre filles Josepha, Aloysia, Constanze et Sophie. Un coup de foudre total et immédiat : Mozart s’éprend de la jeune Aloysia, à peine âgée de dix-sept ans et dotée d’une voix aux capacités exceptionnelles. Mais c’est Constance qu’il épousera (comme en témoigne l’opéra amoureux L’Enlèvement au sérail où Constanze est un personnage du drame), et son destin restera intimement lié à cette famille.
A Vienne, le jeune compositeur organise des « Académies » – concerts éclectiques sur invitations qui pouvaient durer plusieurs heures sont présentés des extraits d’opéra, de symphonies ou des airs pour sopranos écrits pour l’occasion. Sabine Devieilhe et Raphaël Pichon, soprano et chef, époux à la ville, font revivre l’esprit de ces concerts pas comme les autres – dans ce récital où se côtoient des pages virtuoses pour la voix de Sabine Devieilhe, digne héritière d’Aloysia, et des partitions pour orchestre du divin Mozart.

Sabine Devieilhe – W.A. Mozart, une académie pour les sœurs Weber — Réalisation : Colin Laurent. Avec Sabine Devieilhe et l’Ensemble Pygmalion dirigé par Raphaël Pichon. Enregistré au Théâtre Impérial de Compiègne en décembre 2015 (44mn – 2016). Le thème de ce programme a fait l’objet d’un enregistrement discographique chez ERATO, élu CLIC de classiquenews.

 

 

 

Programme
Haffner Allegro enchainé
Aria Vorrei spiegarvi K.418 +
Aria Schon lacht der holde Frühling K.58
Trio Die Schlittenfahrt Kv 605 n°3 + Deutsche Tanze kv 571 n°6, enchainés
Die Zauberfl̦te Kv 620 РReine de la Nuit +
Haffner Presto
Aria Nehmt meinen Dank
Dans un bois solitaire et sombre (bis piano forte/chant)

 

 

 

Compte rendu, opéra. Avignon, Grand Opéra, le 20 mars 2016. Delibes: Lakmé. Devielhe, Campellone..

Compte rendu, opéra. Avignon, Grand Opéra, le 20 mars 2016. Delibes: Lakmé. Devielhe, Campellone... Je le répète : à reprise d’une production prisée, reprise de sa présentation, même reprisée de ses éléments nouveaux.

Delibes : Lakmé sur instruments d'époqueL’œuvre. Fin du XIXe siècle … depuis Félicien David, la mode orientaliste règne en France sur la scène et les arts, appuyée aussi sur un colonialisme tranquille, à la bonne conscience. L’Europe impérialiste s’exporte dans le monde en le colonisant impudiquement. Pierre Loti, officier de marine, fait rêver avec ses récits, ses romans sur fond autobiographique d’amours faciles et sans engagement pour le mâle occidental triomphant. Cela donnera des tragédies comme Madame Butterfly, victime d’avoir cru au mirage d’un mariage qui n’était, pour le fallacieux époux américain, qu’une union par location, révocable à chaque instant. Mais, quinze ans avant Puccini, il y a, entre autres, cette Lakmé dont l’agréable et séduisante musique cache mal une douloureuse trame, un drame de l’incompréhension entre deux cultures, ici l’indienne, écrasée par l’arrogance supérieure de la colonisation anglaise, le fatal décalage entre deux cultures et deux milieux sociaux incompatibles malgré l’amour partagé entre la jeune hindoue et le jeune officier britannique.

L’Acmé du chant français

 

Intégrisme religieux, terrorisme ? En effet, dans l’Inde colonisée du XIXe  siècle,où l’occupant blanc interdit la religion autochtone qui devient clandestine, avec tous les secrets inquiétants que cela peut supposer et la haine accumulée, la rencontre entre Lakmé, vouée au temple et sacrée comme une vestale autrefois, et Gérald, officier anglais occupant, ne peut déboucher que sur une impasse, raciale, sociale, culturelle. C’était déjà le nœud de la prêtresse Norma pactisant en secret avec l’envahisseur romain, trahissant sa patrie : Lakmé est fille du Brahmane Nilakantha, qu’on dirait aujourd’hui intégriste religieux, fanatisé, extrémiste implacable proche d’un terrorisme  venir ; elle est une sorte de déesse, donc intouchable, en tout opposée au charmant colonisateur pour qui ce pays est une source d’exotisme et de curiosité esthétique. Le contraste entre les Hindous et les Anglais, Gérald, son ami Frédéric, les deux filles du gouverneur et leur gouvernante pincée, Mistress Bentson, est habilement traité par la musique qui en trahit l’inadéquation aux lieux, encore que le premier air de Gérald a une poétique saveur orientalisante qui exprime en lui, peut-être, au-delà de son sens esthétique émerveillé d’un bijou, un possible sentiment d’adaptation, sensible et amoureux.

Le discours endogène des femmes sur les indigènes, guère porté à la communication autre qu’exotique, ne fait que renforcer leur sentiment presque freudien d’inquiétante étrangeté face à ce pays, l’Inde, son peuple et ses rituels, d’autant que la situation politique est tendue entre occupants et occupés : le regard supérieur et rapide du touriste. Seul Frédéric a une approche plus sympathique et moins superficielle, seul personnage à n’être pas un sommaire « caractère » simpliste de convention, comme Nilakantha, le méchant « intégriste » bien méchant, même non sans raisons, contre l’envahisseur : à part Frédéric, tous sont pratiquement unidimensionnels, d’un simplisme conventionnel d’Opéra-comique, aux gros traits sans grandes nuances. Si Lakmé, douce et tendre, en attente inconsciente de l’amour comme un Chérubin féminin mélancolique,  dans son air délicat d’introspection, et Gérald, présenté comme un rêveur poète, énamouré d’un bijou, même pas d’un portrait de femme comme Tamino dans La Flûte enchantée, leur amour en une seule rencontre est bien fulgurant et d’une convention qui n’offre guère de place à un développement affectif vraisemblable, que pourtant, leur deux airs solitaires, deux âmes en recherche, laissaient entrevoir. Mais la grâce de la musique est telle qu’on se laisse embarquer, même sans autre émotion que musicale et lyrique, dans leur schématique aventure perturbée par le traditionnel baryton jaloux, ici un père quelque peu incestueux.

Réalisation et interprétation

Le minimalisme de la scénographie de Caroline Ginet, au lever de rideau, sur un fond indécis de verdure ombreuse, un tertre de terre rouge pour figurer le temple et son autel, nous épargne un pittoresque exotique à couleur locale trop colorée. La profanation de l’intrus anglais, la souillure, est élégamment symbolisée avec sobriété par le récipient renversé de poudre jaune, or ou safran, égales denrées précieuses pour les avides colonisateurs, à côté de corbeilles de fleurs, fleurs perdues, profanées, préfigurant le délicieux duo de Lakmé et sa servante ; au dernier acte, un énorme saule pleureur, signe éploré des amours à pleurer, avec encore ce rideau de fond, fondu végétal de lianes hésitant entre ombre et lumière, rêve et réalité, filtrant de superbes éclairages bleutés de Gilles Gentner, ont la même simplicité d’épure pour les pures amours ainsi mises en relief par la mise en scène sobre ou pauvre, trop a minima dramatique de Lilo Baur. Cependant, à l’acte II, vu du balcon, bien qu’apparaissant moins serré que sur la scène de Toulon, toujours trop crûment éclairé, l’entassement du portique, colonnettes et piliers métalliques, apparemment méticuleusement astiqués, claquent comme un clinquant hétéroclite de brocante de quincaille de bric et de broc, de temple hindou attendant des touristes pour cette exotique fête à la couleur locale  accusée par contraste avec les uniformes anglais en gris et non en rouge.

Les costumes d’Hanna Sjödin sont sagement post-victoriens pour les Anglais, délicats pastels rose et bleu pour les Ladies, un vert plus accusé pour la gouvernante, d’un pittoresque exubérant pour ceux qu’on appelait les « indigènes » dans l’acte II, à grand renfort de jaunes éblouissants, mais cela est d’e bon ton et dans la tonalité de la musique. Quelque arrogante brutalité des dominateurs européens, si elle traduit la botte impérialiste et justifie la haine du brahmane, est sans doute trop discrète, au milieu des agréables danses obligées des bayadères (chorégraphie : Olia Lydaki), pour montrer une tension politique explosive, juste un peu d’amertume dans le sirop amoureux entre la dolente hindoue et l’indolent Anglais. La bicyclette et le tricycle ambulant sont des signes de la modernité que les Anglais occupants apportent ou imposent à l’Inde, alibi de l’impérialisme.

Hors cela, l’arrière-plan politique, ou le choc culturel, qui aurait pu soutenir une tension dramatique puissante, malheureusement d’actualité aujourd’hui, est juste allusif dans les bousculades, mais la musique légère d’Opéra-Comique de la grave profanation du temple permet-elle autre choses sans artifice forcé? On regrette aussi que le personnage du Brahmane, monolithique religieusement mais père ambigu, qui guette même, comme un amant jaloux, le sommeil de sa fille, ne soit pas traité : « J’ai voulu t’écouter dormir », avoue-t-il dans une formule bien plaisante qui supposerait que la tendre Lakmé ronfle… (et l’on passera aussi sur le formule pléonastique d’une « ombre assombrit ta beauté. »

 

L’acmé du chant français

Dépassés l’amusement d’un Casanova à l’Opéra de Paris sur la façon française de chanter, ou les sarcasmes d’un Rousseau sur l’« urlo francese », ‘le hurlement français’, oubliées les failles d’une certaine école aujourd’hui dépassées par la jeune génération, on peut encore dire sans hésiter que la distribution entièrement française (la Québecoise Julie Boulianne ne nous en voudra pas de l’annexer à la famille) de cette production deLakmé, du premier au dernier chanteur de l’œuvre, a représenté l’acmé, un sommet sans doute du chant français dans sa plus belle expression d’élégance, de clarté, de diction : un bonheur. Une réussite chorale d’une équipe, un trio de trois talentueuses femmes aux lumières près (et l’on n’oublie pas le chÅ“ur bien mené) au service d’une musique française raffinée et délicate, d’un exotisme de bon ton, mais bon teint, efficace sans démonstration, aussi évanescente parfois que l’héroïne rêveuse, efflorescente non seulement de tant de fleurs évoquées, effeuillées par Lakmé et Mallika  dans leur duo poétique et charmeur, mais au lyrisme fleuri de vocalises en guirlandes : fleur du beau, du bien mais aussi du mal puisque la jeune fille en fleur se donne la mort en mangeant la datura fatale.

Avec humour, Julie Pasturaudcampe l’opulente Mistress Bentson, so british par le rôle et ses études musicales, son habitude de Glyndebourne, d’une belle voix grave, pleine d’autoritaire séduction. Chloé Briot est une bien jolie, piquante et pimpante Miss Roserousse, parée d’un joli timbre de soprano ; à Miss Ellen, Ludivine Gombert apporte une gravité et une profondeur sensibles et cette pureté de timbre donne au personnage la dignité de victime collatérale des amours exotiques de son fiancé Gérald. Duettiste dans le fameux duo des fleurs, Julianne Boulianne, Mallika au timbre tendre et voluptueux séduit d’emblée la salle.

Comparses, figures éphémères, mais sans lesquelles le spectacle n’existe pas, on salue Patrice Laulan, Cyril Héritier, Xavier Seince, respectivement un Chinois, un Dombien, un Kouravar, la diversité ethnique dans cette Å“uvre au fort parfum xénophobe. Déjà salué à Toulon et remarqué à Marseille dansOrphée aux Enfers, dans le rôle du fidèle serviteur Hadji, dévoué à sa maîtresse dont on croit sentir qu’il est amoureux, Loïc Félix, dans sa seule phrase d’importance, sans presque rien d’autre pour imposer son rôle, impose encore la beauté de son phrasé et de son timbre. Que dire de nouveau, sans se répéter, de Christophe Gay en Frédéric? Baryton à la sonore voix, plein d’allant et de prestance, il est juste dans quelque rôle que ce soit tout en restant lui-même, élégante allure et sympathique figure. Nicolas Cavallier, voix de tonnerre contre les occupants impies, adoucie de tendresse paternelle et amoureuse dans « Lakmé, ton doux regard se voile… », est un effrayant fanatique foudroyant dans la scène du complot, glacial à la mort de sa fille aussitôt sublimée par la foi.

Nous suivons depuis longtemps, avec bonheur et admiration, l’évolution, de l’opérette à l’opéra, de Florian Laconi passant, de ténor léger de ses débuts au ténor lyrique d’aujourd’hui, laissant pressentir, pour l’égalité du timbre dans tous les registres, le lirico spinto puccinien. Justement, c’est la puissance actuelle de sa voix qui semble contredire au rôle subtil d eGérald : la tradition française de l’Opéra-Comique attend une variation dans les couleurs, des passages du registre de poitrine aux piano de la voix mixte, surtout dans son premier air, une rêverie.  Mais Laconi, comme encombré de sa voix, demeure pratiquement dans le registre héroïque, dans une constante vaillance qui n’est pas de mise, de mise en scène nuancée comme celle-ci, et, en guise de demi-teintes donne des demi-fortes. C’est peut-être un Pinkerton du Middle West mais guère un Gérald victorien, passé sans doute par Oxford. On se dit alors que cet assaut viril de voix accuse la choc de civilisation avec la délicatesse indienne de l’héroïne.

lakme delibes sabine devielhe avignon 4346260_7_84af_lakme-de-leo-delibes-est-un-des-operas_72055592df625f669488257fcbaf97f1Que dire aussi, encore, sans se répéter, de la Lakmé de Sabine Devieilhe, qui semble d’y être identifiée. Je ne peux que citer ce que j’en disais à Toulon : “menue poupée qui n’est pas défigurée par une grande voix, émouvante et sensible dans son air d’introspection et les duos, elle déploie toutes les irisations d’un timbre délicat, moelleux même dans l’aigu extrême, sans nulle dureté, une technique impressionnante de précision et d’aisance : une petite grande Lakmé.” D’une Ï€ivre reposant pratiquement sur ses seules fragiles épaules, d’un rôle écrasant par le nombre d’airs et de duos, elle reste apparemment à la fin d’une fraîcheur de fleur et, même des passages qui pourraient être mièvres, elle en fait des merveilles de douceur, de poétique vérité.

À le tête de l’Orchestre régional Avigon-Provence et du chÅ“ur de l’Opéra de Grand Avignon, Laurent Campellone fait une grande musique même de cette Å“uvre sans doute pleine des facilités de la convention de l’Opéra-Comique dans le désir de plaire, mais dont on aurait tort de sous-estimer l’agrément, le charme, une grâce impondérable : orientalisme de bon aloi,  élégance et mesure, indéniable beauté mélodique. On la dirait encore exemplaire de la culture française si les frontières n’étaient absurdes, artificielles, et la musique, universelle, comme ceux qui la servent et la dirigent.

Lakmé de Léo Delibes
à l’Opéra Grand Avignon, les 20 et 22 mars 2016
Opéra en trois actes de Léo Delibes (1836-1891), livret d’Edmond Gondinet (1828-1888) et Philippe Gille (1831-1901) d’après  Rarahu ou le Mariage de Loti
Création : Paris, Opéra-Comique, 14 avril 1883

Distribution :
Lakmé : Sabine Devieilhe
Mallika : Julie Bouliane
Mistress Benson : Julie Pasturaud
Miss Ellen : Ludivine Gombert
Miss Rose : Chloé Briot
Gérald : Florian Laconi
Nilakantha : Nicolas Cavallier
Frédéric : Christophe Gay
Hadji : Loïc Félix
Un marchand chinois : Patrice Laulan
Un Dombien :Cyril Héritier
Un Kouravar : Xavier Seince.

Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœur (Aurore Marchand) et ballet (Éric Belaud) de l’Opéra Grand Avignon

Direction musicale : Laurent Campellone.

Mise en scène : Lilo Baur.
Décors : Caroline Ginet
Costumes : Hanna Sjödin
Lumières : Gilles Gentner
Chorégraphie : Olia Lydaki.

Photos Atelier AC Delestrade copyright 2016.

CD, compte rendu critique. Mozart : The Weber sisters (Josepha, Aloysia et Constanze). Sabine Devielhe, soprano. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction.

CD, compte rendu critique. Mozart : The Weber sisters (Josepha, Aloysia et Constanze). Sabine Devielhe, soprano. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. Mozart a le vent en poupe et inspire de superbes réalisations en ce mois de novembre 2015 ; aux côtés du récital investi, profond et humainement très juste de la soprano mûre (quinquagénaire) Dorothea Röschmann (Mozart Arias, live Londres mai 2015, CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2015), voici l’offrande ciselée de sa jeune consoeur, la soprano coloratoure, à fort tempérament et d’une finesse de style rare, la plus en vue à l’heure actuelle des chanteuses françaises (avec Julie Fuchs) : Sabine Devielhe.

 

 

 

 

3 sœurs inspirantes pour 1 Mozart éperdu

Sabine Devielhe, sublime mozartienne

 

 

MOZART-DEVIEILHE-sabine-582----Mozart-Weber-SistersAprès un programme somptueusement amoureux dédié à Rameau (Le grand théâtre de l’Amour, déjà CLIC de CLASSIQUENEWS, novembre 2013), le 2è album ERATO de la jeune diva s’intéresse au chant mozartien, particulièrement aux trois sÅ“urs Weber : Josepha, Aloysia et Constanze, cette dernière non sollicitée au début, mais qui finira … épouse de Wolfgang. C’est à Contanze que le compositeur pense continûment en écrivant son Enlèvement au sérail, réservant à l’héroïne qui porte son nom, plusieurs airs redoutables et stupéfiants de virtuosité vocale et finement expressive; le programme n’est pas un enchaînement d’airs vaguement reliés les uns aux autres, mais un cycle qui frappe par sa cohérence, conçu avec minutie pour faire sens : d’abord, la première rencontre avec les Weber à Mannheim puis le séjour parisien qui suit (printemps 1778) ; le choc éprouvé face à Aloysia : car pour Mozart c’est un coup de foudre irrésistible (malheureusement non partagé – ainsi le subtil et tranchant « Dans un bois solitaire… » exprime la flèche de Cupidon pénétrant le cÅ“ur adouci d’un jeune homme terrassé) ; puis ce sont quatre airs parmi ceux écrits pour Aloysia entre 1778 et 1783, de ce fait parfaitement emblématiques de l’esthétique néoclassique et préromantique dont Mozart a le secret : « Alcandro, lo confesse », « Popoli di Tessaglia » ; « Vorrei spiegarvi oh Dio » ; « Nehmt meinem Dank… », sans omettre ceux destiné à Josepha : « Schon lacet der horde Frühling… » et le 2è air de la Reine de la nuit ; le point d’orgue reste l’air écrit pour Constanze, « Et incarnatus est » pour la sublime Messe en Ut mineur (1783), soit un an après leur mariage.

On ne sait au juste quel air ou quel épisode parmi la collection de séquences purement instrumentales (tels Les Petits Riens) relever et distinguer, tant c’est la complicité amoureuse qui se déploie ici, partagée et portée par le chef Raphaël Pichon et la soprano Sabine Devielhe, époux à la ville, et sur scène, duo d’une constante flamme engagée, entre tendresse et abandon sensuel, d’un format idéalement calibré pour le si suave et voluptueux Mozart.

La virtuosité du chant (les contre-sol de Popoli di Tessaglia entre autres), l’abattage comme la souplesse articulée, le style élégantissime et d’une subtilité émotionnelle toujours juste et sobre affirment l’art de la Devielhe : une cantatrice qui sait accorder profondeur, sincérité, technicité. Même sa Reine de la nuit ne manque pas de rage expressive.

CLIC_macaron_2014L’ensemble Pygmalion quant à lui, saisit lui aussi, sous la conduite de son chef créateur, par sa vitalité millimétrée, des dynamiques proches de la parole, une capacité à exprimer l’ineffable tout en ciselant son association avec la voix. Les interprètes convainquent absolument par leur pertinence artistique, comme interprètes immensément doués, comme artistes cultivés capables de concevoir un programme très original, d’une irrésistible cohérence. Et c’est Mozart dont le cœur ardent, d’une atemporelle tendresse, qui sort gagnant de ce formidable programme totalement stimulant.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Sabine Devieilhe, soprano. Mozart : The Weber Sisters. Les Petits Riens, Pantalon und Colombine, Airs de concert K. 294, 316, 383, 418 & 580, Die Zauberflöte, Thamos, Messe en ut mineur. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. 1 CD Erato 553024

Compte rendu, opéra.Toulon. Opéra, Le 12 octobre 2014. Lakmé de Léo Delibes. Direction musicale : Giuliano Carella. Orchestre, chœur et ballet de l’Opéra de Toulon. Mise en scène : Lilo Baur. Lakmé : Sabine Devieilhe ; Mallika : Aurore Ugolin ; Ellen : Elodie Kimmel ; Rose : Jennifer Michel ; Mistress Bentson : Cécile Galois.

LAKMEL’œuvre. Fin du XIXe siècle, la mode orientaliste règne en France sur la scène et les arts, appuyée aussi sur un colonialisme tranquille, à la bonne conscience. Pierre Loti, officier de marine, fait rêver avec ses récits, ses romans sur fond autobiographique d’amours faciles et sans engagement pour le mâle occidental triomphant. Cela donnera des tragédies comme Madame Butterfly, victime d’avoir cru au mirage d’un mariage qui n’était, pour le fallacieux époux américain, qu’une union par location, révocable à chaque instant. Mais, quinze ans avant Puccini, il y a, entre autres, cette Lakmé dont l’agréable et séduisante musique cache mal une douloureuse trame, un drame de l’incompréhension entre deux cultures, ici l’indienne, écrasée par l’arrogance supérieure de la colonisation anglaise, le fatal décalage entre deux cultures et deux milieux sociaux incompatibles malgré l’amour partagé entre la jeune hindoue et le jeune officier britannique.

Intégrisme religieux, terrorisme ?

En effet, dans l’Inde colonisée du XIXe  siècle,où l’occupant blanc interdit la religion autochtone qui devient clandestine, avec tous les secrets inquiétants que cela peut supposer et la haine accumulée, la rencontre entre Lakmé, vouée au temple et sacrée comme une vestale autrefois, et Gérald, officier anglais occupant, ne peut déboucher que sur une impasse, raciale, sociale, culturelle. C’était déjà le nœud de la prêtresse Norma pactisant en secret avec l’envahisseur romain, trahissant sa patrie : Lakmé est fille du Brahmane Nikalantha, qu’on dirait aujourd’hui intégriste religieux, fanatisé, proche d’un terrorisme  venir ; elle est une sorte de déesse, donc intouchable, en tout opposée au charmant colonisateur pour qui ce pays est une source d’exotisme et de curiosité esthétique. Le contraste entre les Hindous et les Anglais, Gérald, son ami Frédérick, les deux filles du gouverneur et leur gouvernante pincée, Mistress Bentson, est habilement traité par la musique qui en trahit l’inadéquation aux lieux, encore que le premier air de Gérald a une poétique saveur orientalisante qui exprime en lui, peut-être, au-delà de son sens esthétique émerveillé d’un bijou, un possible sentiment d’adaptation, sensible et amoureux. Le discours endogène des femmes, guère porté à la communication autre qu’exotique, ne fait que renforcer leur sentiment presque freudien d’inquiétante étrangeté face à ce pays, l’Inde, son peuple et ses rituels, d’autant que la situation politique est tendue entre occupants et occupés : le regard supérieur et rapide du touriste. Seul Frédérick a une approche plus sympathique et moins superficielle, seul personnage à n’être pas un sommaire « caractère » simpliste de convention, comme Nikalantha, le méchant « intégriste » bien méchant, même non sans raisons, contre l’envahisseur : à part Frédérick, tous sont pratiquement unidimensionnels, d’un simplisme conventionnel d’Opéra-comique, aux gros traits sans grandes nuances. Si Lakmé, douce et tendre, en attente inconsciente de l’amour comme un Chérubin féminin mélancolique,  dans son air délicat d’introspection, et Gérald, présenté comme un rêveur poète, énamouré d’un bijou, même pas d’un portrait de femme comme Tamino dans La Flûte enchantée, leur amour en une seule rencontre est bien fulgurant et d’une convention qui n’offre guère de place à un développement affectif vraisemblable, que pourtant, leur deux airs solitaires, deux âmes en recherche, laissaient entrevoir. Mais la grâce de la musique est telle qu’on se laisse embarquer, même sans autre émotion que musicale et lyrique, dans leur schématique aventure perturbée par la traditionnel baryton jaloux, ici un père quelque peu incestueux.

Réalisation et interprétation. Le minimalisme de la scénographie de Caroline Ginet, au lever de rideau, sur un fond indécis de verdure ombreuse, un tertre de terre rouge pour figurer le temple et son autel, nous épargne un pittoresque exotique à couleur locale trop colorée. La profanation de l’intrus anglais, la souillure, est élégamment symbolisée avec sobriété par le récipient renversé de poudre jaune, or ou safran, égales denrées précieuses pour les avides colonisateurs, à côté de corbeilles de fleurs, fleurs perdues, profanées, préfigurant le délicieux duo de Lakmé et sa servante ; au dernier acte, un énorme saule pleureur, signe éploré des amours à pleurer, avec encore ce rideau de fond, fondu végétal de lianes hésitant entre ombre et lumière, rêve et réalité, filtrant de superbes éclairages bleutés de Gilles Gentner, ont la même simplicité d’épure pour les pures amours ainsi mises en relief par la mise en scène sobre ou pauvre, trop a minima dramatique de Lilo Baur. Cependant, à l’acte II, peut-être trop serré sur la scène de Toulon, et trop crûment éclairé, l’entassement du portique, colonnettes et piliers métalliques, apparemment méticuleusement astiqués, claquent comme un clinquant hétéroclite de brocante de quincaille de bric et de broc, de temple hindou attendant des touristes pour une exotique fête locale au colorisme accusé par contraste. Les costumes d’Hanna Sjödin sont sagement post-victoriens pour les Anglais et pittoresquement exubérants pour ceux qu’on appelait les « indigènes » dans l’acte II, à grand renfort de jaunes éblouissants. Quelque arrogante brutalité des dominateurs européens, si elle traduit la botte impérialiste et justifie la haine du brahmane, est sans doute trop discrète, au milieu des agréables danses obligées des bayadères (chorégraphie : Olia Lydaki), pour montrer une tension politique explosive, juste un peu d’amertume dans le sirop amoureux entre la dolente hindoue et l’indolent Anglais. Hors cela, l’arrière-plan politique, qui aurait pu soutenir une tension dramatique puissante, malheureusement d’actualité aujourd’hui, est juste allusif et on regrette aussi que le personnage du Brahmane, monolithique religieusement mais père ambigu, qui guette même, comme un amant jaloux, le sommeil de sa fille, ne soit pas traité : « J’ai voulu t’écouter dormir », avoue-t-il dans une formule bien plaisante qui supposerait que la tendre Lakmé ronfle… (et l’on passera aussi sur le formule pléonastique d’une « ombre assombrit ta beauté. »

L’acmé chant français

Dépassés l’amusement d’un Casanova à l’Opéra de Paris sur la façon française de chanter, ou les sarcasmes d’un Rousseau sur l’« urlo francese », ‘le hurlement français’, oubliées les failles d’une certaine école aujourd’hui dépassées par la jeune génération, on peut dire sans hésiter que la distribution entièrement française de cette production de Lakmé, du premier au dernier chanteur de l’œuvre, a représenté l’acmé, un sommet sans doute du chant français dans sa plus belle expression d’élégance, de clarté, de diction : un bonheur. Une réussite chorale d’une équipe (et l’on n’oublie pas le chœur bien mené) au service d’une musique française raffinée et délicate, d’un exotisme de bon ton, mais bon teint, efficace sans démonstration, aussi évanescente parfois que l’héroïne rêveuse, efflorescente non seulement de tant de fleurs évoquées, effeuillées par Lakmé et Mallika  dans leur duo poétique et charmeur, mais au lyrisme fleuri de vocalises en guirlandes : fleur du beau, du bien mais aussi du mal puisque la jeune fille en fleur se donne la mort en mangeant la datura fatale.

Si l’on excepte deux grands aînés, Cécile Galois, campant une Mistress Bentson très british de sa voix d’ample velours grave, et Marc Barrard, voix d’ombre adoucie de tendresse paternelle et amoureuse dans « Lakmé, ton doux regard se voile… », effrayant dans la scène du complot, toujours magistral, la jeunesse des autres interprètes est remarquable. En une seule phrase, dans le rôle du serviteur Hadji, Loïc Félix, déjà remarqué à Marseille dans Orphée aux Enfers, impose la beauté de son phrasé et de son timbre. Deux jeunes anciennes — du prestigieux CNIPAL misérablement abandonné— Elodie Kimmel et Jennifer Michel, ravissent de leur joli timbre de soprano, pimpantes Rose et Ellen. Duettiste dans le fameux duo des fleurs, Aurore Ugolin, au timbre charnu et voluptueux, donne une grande envie de la réentendre. Benoît Arnould, baryton, est un beau et élégant Frédérick à la superbe voix et allure, qui semble chez lui sur scène. Le ténor Jean-François Borras est un ténor de grande classe en Gérald : d’une rare finesse de timbre, il varie élégamment les couleurs de sa voix qu’il plie aux plus délicates nuances, passant du registre de poitrine, sachant être héroïque, aux demi-teintes de la voix mixte, avec des effets sans afféterie d’une exquise poésie. Il est le digne partenaire de la Lakmé de Sabine Devieilhe, menue poupée qui n’est pas défigurée par une grande voix, émouvante et sensible dans son air d’introspection et les duos, elle déploie toutes les irisations d’un timbre délicat, moelleux même dans l’aigu extrême, sans nulle dureté, une technique impressionnante de précision et d’aisance : une petite grande Lakmé.

À le tête de l’Orchestre et chœur de l’Opéra de Toulon, l’italianissime Giuliano Carella se fait le plus français des chefs pour servir cette musique élégante et mesurée, qu’on dirait exemplaire de la culture française si les frontières n’étaient absurdes, artificielles, et la musique, universelle, comme ceux qui la servent et la dirigent. Musicalement, vocalement, une réussite.

Lakmé. Opéra en trois actes de Léo Delibes (1836-1891), livret d’Edmond Gondinet (1828-1888) et Philippe Gille (1831-1901) d’après  Rarahu ou le Mariage de Loti  – Création : Paris, Opéra-Comique, 14 avril 1883

Toulon. Opéra, Le 12 octobre 2014. Lakmé de Léo Delibes. Direction musicale : Giuliano Carella. Orchestre, chœur et ballet de l’Opéra de Toulon. Mise en scène : Lilo Baur. Chorégraphie : Olia Lydaki. Décors : Caroline Ginet.  Costumes :  Hanna Sjödin. Lumières : Gilles Gentner.

Lakmé : Sabine Devieilhe ; Mallika : Aurore Ugolin ; Ellen : Elodie Kimmel ; Rose : Jennifer Michel ; Mistress Bentson : Cécile Galois.

Gérald : Jean-François Borras ; Nilakantha : Marc Barrard ; Frédérick : Benoît Arnould ; Hadji : Loïc Félix.

Illustrations :  ©Frédéric Stéphan