CD. Rafael Kubelik : The Symphony edition (23 cd Deutsche Grammophon)

kubelik symphony edition cd deutsche grammophonCLIC_macaron_2014CD. Rafael Kubelik : The Symphony edition (23 cd Deutsche Grammophon). Edition pour le centenaire Kubelik 2014. Fils du fameux violoniste tchĂšque Jan Kubelik, Rafael Kubelik nĂ© le 29 juin 1914 en BohĂȘme (actuelle RĂ©publique TchĂšque) incarne la lignĂ©e admirable et si rare aujourd’hui des musiciens humanistes, engagĂ©s, libertaire, ardent dĂ©fenseur de la libertĂ© des peuples pour que la musique classique exprime idĂ©alement les aspirations dĂ©mocratiques et fraternelles. L’histoire permettra de rĂ©vĂ©ler au monde la force et le courage d’un homme fidĂšle Ă  ses croyances morales et civiques : aprĂšs avoir fondĂ© le festival du Printemps de Prague aprĂšs 1945, il quitte la Prague envahi par les chars soviĂ©tiques (fĂ©vrier 1948) mais revient en gloire 41 ans aprĂšs, en 1989 aprĂšs l’effondrement du rĂ©gime communiste. C’est un expatriĂ© honorĂ©, vĂ©ritable hĂ©ros national qui y est dĂ©sormais fĂȘtĂ©, aux cĂŽtĂ© du prĂ©sident Vaclav Havel jouant MĂĄ Vlast (ma patrie) de Smetana (le compositeur national entre tous) Ă  la tĂȘte de “sa” chĂšre Philharmonie TchĂšque, acte commĂ©moratif non sans une portĂ©e hautement symbolique. Jamais la musique classique devenue vivante n’aura Ă  ce point exprimĂ©, incarnĂ©, portĂ© les idĂ©aux de libertĂ© de tout un peuple Ă©mancipĂ©, rĂ©unifiĂ©.

 

 

 

Centenaire Kubelik 2014

 

kubelikParcours. Hors de Prague et de la BohĂšme, Kubelik fait Ă©tape Ă  Londres (directeur artistique du Covent Garden dĂšs 1954, principalement donc comme chef lyrique dans Les Troyens, Jenufa…), puis surtout Ă  Munich (comme directeur musical du Symphonique de la Radio Bavaroise avec lequel il entretient une relation fusionnelle pendant 25 ans jusqu’en 1985, dĂ©passant de nouvelles limites dans l’interprĂ©tation du rĂ©pertoire symphonique.

Deutsche Grammophon rĂ©Ă©dite dans ce coffret de 23 cd, les fameuses Symphonies de Beethoven avec plusieurs orchestres distincts, rĂ©vĂ©lant de 1971 Ă  1975, la sensibilitĂ© du chef beethovĂ©nien ; Kubelik enregistre son compositeur de prĂ©dilection dĂšs les annĂ©es fastueuses avec La Philharmonie TchĂšque puis en 1966-1967 avec ses chers instrumentistes bavarois. Pour Deutsche Grammophon, l’idĂ©e, pionniĂšre pour l’Ă©poque s’agissant d’un cycle dĂ©jĂ  ultra enregistrĂ©, favorise pour chaque symphonie de Beethoven, un orchestre diffĂ©rent avec lequel Kubelik a travaillĂ© au cours de sa carriĂšre (Orchestre de Paris, Boston Symphony Orchestra, Wiener Philharmoniker…), le point culminant Ă©tant la 9Ăš avec les Munichois (Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks).

L’intĂ©grale Schumann quant Ă  elle, rĂ©alisĂ©e antĂ©rieurement entre 1963 et 1964) avec les instrumentistes si difficiles et exigeants du Berliner Philharmoniker, dĂ©voile les aptitudes de Kubelik Ă  nouer une relation humaine intense et riche en quelques semaines, lui qui en outre dirigea plus rarement Schumann en concert. Ce cycle enregistrĂ© revĂȘt donc un intĂ©rĂȘt particulier que l’on aurait tort d’Ă©carter. On y dĂ©cĂšle la sensibilitĂ© analytique du chef lettrĂ© et Ă©rudit qui sait rĂ©vĂ©ler la structure interne des partitions tout en dĂ©voilant la riche matiĂšre des rĂ©fĂ©rences, des correspondances secrĂštes, le terreau insoupçonnĂ© des filiations esthĂ©tiques et poĂ©tiques.

kubelik rafael maestroPlus proche encore de l’Ăąme tchĂšque, celle qui coule dans les veine de Kubelik, l’enfant de BohĂȘme, Dvorak sĂ©duit immĂ©diatement par cet Ă©tat d’Ă©vidence, de justesse sans solennitĂ© dans une intĂ©grale des 9 Symphonies enregistrĂ©es de 1966 Ă  1977. Le testament musical est recueilli dans ce cycle Ă©blouissant qui court ainsi sur une dĂ©cennie. Au concert comme ici au disque, la 8Ăšme “du Nouveau Monde” scelle l’acte crĂ©ateur, l’ambition de l’homme engagĂ©, acteur de son destin que Kubelik porte en un accomplissement rarement atteint : dĂšs sa parution en 1966, la ” Nouveau Monde ” avec l’Ă©quation Berliner + Kubelik emporta un immense succĂšs, encourageant tout le cycle Ă  ce rĂ©aliser. Attrait particulier du corpus, la PremiĂšre Symphonie en ut mineur dite ” Les cloches de Zlonice ” (dont la partition que Dvorak pensait oubliĂ©e, fut retrouvĂ©e tardivement Ă  Leipzig en 1882 sans que son auteur ait pu trouver le temps de la rĂ©viser pour l’amĂ©liorer encore) ; l’oeuvre des dĂ©buts affirme dĂ©jĂ  un maĂźtre symphoniste de 23 ans d’une sĂ»retĂ© de ton et d’expressivitĂ© qui annonce les grands massifs de la maturitĂ©. LĂ  encore une rĂ©vĂ©lation que l’on doit Ă  la curiositĂ© du chef bohĂȘmien.

kubelik maestro chef orchestreSommet du legs symhonique de Kubelik (avec ses Dvorak), le cycle intĂ©gral des 9 Symphonies de Gustav Mahler souligne l’entente et la complicitĂ© des annĂ©es bavaroises, entre le chef et ses instrumentistes munichois. Le corpus est certainement l’un des meilleurs hĂ©ritage discographique de Kubelik directeur du Simphonieorchester des Bayerisches Rundfunk (orchestre symphonique de la Radio Bavaroise). EmpĂȘchĂ© de diriger Mahler par les nazis, Kubelik ratrape le retard perdu dĂšs 1947, s’imposant comme l’un des plus fervents mahlĂ©riens de l’aprĂšs-guerre (avec Bernstein; son cadet de 4 ans). EnregistrĂ©e de 1967 Ă  1971, jouĂ©e simultanĂ©ment en concert, l’intĂ©grale Mahler par Kubelik est la premiĂšre Ă  avoir Ă©tĂ© enregistrĂ©e pour le disque. L’affection du tchĂšque Kubelik pour la reconnaissance et la diffusion des Symphonies de Mahler est d’autant plus lĂ©gitime et naturelle que Mahler dirigea en 1908 Ă  Prague sa 7Ăšme Symphonie (avec la 6Ăšme, l’une des plus intimes et personnelles de l’auteur) : le fil Ă©tait donc rĂ©tablit entre Mahler et la Philharmonie TchĂšque grĂące Ă  Kubelik. C’est d’ailleurs en assistant avant de diriger, aux concerts de chefs prestigieux invitĂ©s Ă  la Philharmonie TchĂšque que le jeune Kubelik subjuguĂ©, put Ă©couter et analyser la direction des grands prĂ©dĂ©cesseurs chez Mahler : Bruno Walter, Fritz Busch, Alexander Zemlinsky et surtout Carlos Kleiber dans cette mĂȘme 7Ăšme Symphonie. Comment ne pas comprendre toute la profondeur sincĂšre qui semble dĂ©couler naturellement de sa direction tel un acte d’amour, mesurĂ©, approfondi pour l’humanitĂ© comme Mahler lui-mĂȘme lorsqu’il tendait le miroir Ă  l’humanitĂ© avant la PremiĂšre Guerre, comme s’il ressentait la nĂ©cessitĂ© d’une compassion universelle et fraternelle pour Ă©viter l’horreur menaçante hĂ©las tragiquement inĂ©vitable…
Kubelik-Rafael-07[BRSO]Contemporain de Giulini (lui aussi nĂ© en 1914), Kubelik se dĂ©voile dans ce coffret incontournable qui souligne combien il fut un interprĂšte inestimable en matiĂšre symphonique (aux cĂŽtĂ©s de sa carriĂšre de chef lyrique, non moins captivante : c’est Kubelik qui assure les premiers enregistrements discographiques des opĂ©ras contemporains : Mathis le peintre d’Hindemith, Palestrina de Pfitzner). Le coffret Rafael Kubelik : The Symphony Edition est ” CLIC ” de classiquenews.com.

 

Rafael Kubelik : The Symphony edition (23 cd Deutsche Grammophon)

 

 

Gustav Mahler: 7 Ăšme symphonie (Rafael Kubelik)

mahler_profilLe propre de la 7 Ăšme symphonie de Mahler est peut-ĂȘtre de ne prĂ©senter d’un premier abord aucune unitĂ© de plan. Cinq morceaux en guise de dĂ©veloppement progressif, avec au cƓur du dispositif, le scherzo central, encadrĂ© par deux « nachtmusiken ». Pourtant, il s’agit bien d’un massif exceptionnel par ses outrances sonores, ses combinaisons de timbres, son propos certes pas narratif ni descriptif…
PlutĂŽt affectif et passionnel, dont la texture mĂȘme, extrĂȘment raffinĂ©e, souhaite exprimer un sentiment d’exacerbation formelle et mĂȘme d’exaspĂ©ration lyrique. Un sentiment dans lequel Mahler dĂ©sire faire corps avec la Nature, une nature primitive et imprĂ©visible, constituĂ©e de forces premiĂšres et d’énergie vitale que le musicien restitue Ă  la mesure de son orchestre.
Fait important parce que singulier dans son Ɠuvre, Ă  l’étĂ© 1904 oĂč il aborde la composition de cette montagne sonore, Mahler est dans l’intention de terminer sa 6 Ăšme symphonie, or, ce sont en plus de la dite symphonie, les deux nachtmusiken qui sortiront de son esprit. Ces deux mouvements originaux Ă  partir desquels il structurera les morceaux complĂ©mentaires de sa 7Ăšme symphonie, achevĂ©e Ă  l â€˜Ă©tĂ© 1905, Ă  Mayernigg.
Les excursions dans le Tyrol du Sud lui sont favorables. Le contact avec l’élĂ©ment naturel et minĂ©ral, en particulier des Dolomites, lui fait oublier la tension de l’activitĂ© Ă  l’OpĂ©ra de Vienne dont il est le directeur. L’intĂ©gralitĂ© de sa 7Ăšme symphonie est achevĂ©e le 15 aoĂ»t 1905.
La partition sera crĂ©Ă©e sous la direction du compositeur Ă  Prague au mois de septembre 1908. L’accueil dĂšs la crĂ©ation est des plus mitigĂ©. La courtoisie des critiques et des commentaires, y compris des amis et proches, des disciples et confrĂšres du musicien, dont Alban Berg et Alexandre von Zemlinsy, Oskar Fried et Otto Klemperer, prĂ©sents Ă  la crĂ©ation, ne cachent pas en dĂ©finitive une profonde incomprĂ©hension.  Le fil dĂ©cousu de l’Ɠuvre, son sujet qui n’en est pas un, l’effet disparate des cinq mouvements, ont dĂ©concertĂ©.  Et de fait, la 7Ăšme symphonie sans thĂšme nettement dĂ©veloppĂ©, sans matiĂšre grandiose, clairement explicitĂ©e (en apparence), demeure l’opus le moins compris, le moins apprĂ©ciĂ© de l’intĂ©grale des symphonies. D’ailleurs, le premier enregistrement date de 1953 !

Dans cette captation prise sur le vif, le 5 février 1976, Rafael Kubelik conduit son orchestre symphonique de la Radio Bavaroise, avec un panache lyrique et poétique absolument convaincant.

Le travail sur la trĂšs riche texture, la multiplicitĂ© des Ă©pisodes portĂ©s par les instrumentistes qui doivent ĂȘtre des solistes de premier plan, expriment ce sentiment d’essor, d’énergie, de violence et in fine, de triomphe et de victoire vers lequel tend chacun des volets.
Il y a certes le sentiment de la fatalitĂ© et de la tragĂ©die, surtout dĂ©veloppĂ© dans le premier mouvement, Langsam puis allegro con fuoco. Il y a aussi les relans d’amertume et de cynisme acides, les grimaces et les crispations d’un destin marquĂ© par la souffrance et la perte, le deuil et les Ă©checs.
Mais ce qui est imprime Ă  l’ensemble, et lui donne son unitĂ© de tons et de couleurs, c’est la vitalitĂ© agissante, le sentiment d’un orgueil qui fait face, une dĂ©termination qui veut Ă©pouser coĂ»te que coĂ»te, les aspĂ©ritĂ©s de la vie.
A cela s’ajoute, l’éveil du sentiment naturaliste, la contemplation des montagnes et des cimes. Entre deux ascensions, entre le premier mouvement et l’ultime rondo, Mahler, le voyageur,  s’octroie plusieurs pauses, pleinement fĂ©condes dans la douce Ă©vocation des nachtmusiken.
On sait qu’il Ă©tait alors sous l’inspiration d’une contemplation Eichendorffienne (murmures et romantisme de la seconde Nachtmusik), surtout comme il l’a Ă©crit lui-mĂȘme, il est habitĂ© par le souffle cosmique, la recherche d’un oxygĂšne au delĂ  de la vie terrestre, la perception d’un autre monde qui puisse lui transmettre la volontĂ© d’affronter l’existence et de poursuivre son Ɠuvre. Il s’agit de communier avec la nature primitive, de l’embraser toute entiĂšre, dans sa totalitĂ© foudroyante.
Il s’agit moins ici d’un conflit de forces opposĂ©es, que l’expression quasi orgiaque, libĂ©ratrice des Ă©nergies fondatrices de la nature. Accord recherchĂ© avec la vibration de l’univers, recherche d’une expression inĂ©dite et personnelle qui invoque l’esprit de Pan, que l’auteur a lui-mĂȘme Ă©voquĂ© pour expliquer la richesse plurielle de sa musique, ou plutĂŽt communion avec le rythme dyonisiaque d’un temps nouveau, recomposĂ©. Disons que la profusion des rythmes, des timbres, des couleurs affirment au final, une vision totalement nouvelle des horizons musicaux. S’il y a une empreinte incontestable du destin, de sa force contraignante et barbare, il y aussi grĂące Ă  l’élan propre Ă  la musique de Mahler, l’affirmation de plus en plus Ă©clatant d’une restructuration active. A mesure qu’il absorbe dans l’orchestre, la rĂ©sonance du chaos, Mahler semble recomposer au mĂȘme moment, le chant du cosmos. La dĂ©structuration apparente s’inverse Ă  mesure que le principe symphonique s’accomplit. Un magma de puissances telluriques se cabre et danse ici (Scherzo).

Le sentiment de grandeur originelle, et mĂȘme de distanciation Ă©pique que parvient Ă  transmettre Kubelik, restitue Ă  la partition son ampleur  poĂ©tique et les nombreuses rĂ©fĂ©rences autobiographiques. Peu Ă  peu, l’ironie et l’amertume sont surmontĂ©es, dans ce caractĂšre dansĂ© des Nachtmusiken. Non plus dĂ©hanchement contraint mais regain de vitalitĂ© et de victoire!
Ici, la libĂ©ration du lyrisme (hauteur des cordes), la sensualitĂ© jubilatoire des bois et des vents mĂšnent inĂ©luctablement au sentiment de joie et de conquĂȘte (malgrĂ© tout, contre tout) qui clĂŽture le Finale. Visionnaire et moderne, Mahler dans sa 7Ăšme lance des ponts vers l’avenir.

Musique audacieuse et mĂȘme rĂ©volutionnaire, et sans Ă©quivalent Ă  son Ă©poque, et dans le restant de l’Ɠuvre, la 7Ăšme symphonie n’en finit pas de nous interroger sur la maniĂšre de l’approcher. Tout y est contenu des sentiments mahlĂ©riens, rictus, aigreurs, pollutions et poisons, dĂ©rision, ironie et fausse innocence mais aussi, -surtout-, rĂ©gĂ©nĂ©rescence Ă  l’Ɠuvre dans la matiĂšre sonore, ici d’autant plus fascinante qu’elle est dans la 7 Ăšme, d’une Ă©poustouflante diversitĂ©, d’une subtile complexitĂ© (mandoline, harpe et guitare tissent dans le second Nachtmusik, plusieurs mĂ©lodies Ă©nigmatiques dont Schönberg gardera le souvenir)…

Au sein de l’intĂ©grale des symphonies de Mahler, ce volet est l’une des expĂ©riences les plus captivantes. Et le geste de Kubelik, qui y brasse l’olympien et le dyonisiaque, le diabolisme et le lumineux, la dĂ©sespĂ©rance ironique et la pure joie, s’y rĂ©vĂšle des plus Ă©loquents !

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