CD.Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les SiĂšcles, Roth, 2011)

CD. Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les SiĂšcles, Roth, 2011)… Contrairement Ă  la photo de couverture, le programme jubilatoire du cd, met en lumiĂšre la premiĂšre maniĂšre de Dukas, alors fraĂźchement dĂ©barquĂ© de toute rĂ©compense acadĂ©mique car il a Ă©chouĂ© au Concours du Prix de Rome… le jeune tempĂ©rament poursuit nĂ©anmoins sa carriĂšre .

Se risquant dans la grande forme … avec un aplomb conquĂ©rant Ă©clectique, avec un mĂ©tier dĂ©jĂ  mĂ»r  qui n’avait point besoin de palmes ni decorum romains… AprĂšs leur prĂ©cĂ©dent rĂ©vĂ©lant un Debussy jamais Ă©coutĂ© jusque lĂ  (La Mer, PremiĂšre Suite d’orchestre … dĂ©poussiĂ©rĂ©es avec une subtilitĂ© irrĂ©sistible, cd Les SiĂšcles Live paru en mars 2013), ce nouveau disque des SiĂšcles confirment la savante Ă©lĂ©gance dont l’orchestre sur instruments anciens fondĂ© et dirigĂ© par François Xavier Roth est capable aujourd’hui. Face Ă  tant d’orchestres modernes qui s’entĂȘtent Ă  jouer les romantiques (français) sans instruments adĂ©quats, – plutĂŽt dans la puissance moins dans la finesse-, voici assurĂ©ment une phalange modĂšle autant par sa probitĂ© Ă  retrouver le format sonore originel des oeuvres que par ses choix de programmes toujours audacieux, originaux voire expĂ©rimentaux. Certes le seul emploi des instruments d’Ă©poque ne suffit pas Ă  rĂ©ussir un programme : c’est toute la valeur de la direction du chef que de ne jamais sacrifier la juste intonation, la ciselure poĂ©tique, sur l’autel de la claironnante ou dĂ©monstrative restitution historique. Les trois Ɠuvres retenues ici fonctionnent comme un triptyque magistral, dĂ©voilant Ă  raisons, la maturitĂ© orchestrale du jeune Dukas Ă  la charniĂšre des annĂ©es 1890… Il n’est pas d’orchestre aussi vivant et palpitant entiĂšrement dĂ©diĂ© aux lectures historiques, qui soit aussi convaincant aujourd’hui, que Les SiĂšcles donc, comme le JOA Jeune Orchestre atlantique et la prometteuse Symphonie des LumiĂšres (fondĂ©e par l’ex violoniste au sein des SiĂšcles et assistant de FX Roth, Nicolas Simon).

 

 

Dukas : flamboyances d’Ă©poque

 

dukas_les_siecles_roth_velleda_polyeucte_Apprenti_sorcier_cd_actes-SudLouons d’abord cette cantate VellĂ©da (1889), pĂ©chĂ© acadĂ©mique, sertie par un orfĂšvre Ă©mule de Wagner, bientĂŽt bayreuthien fervent et admiratif (- mais qui criera tant sa haine du boch et de toute la culture germanique avec lui aprĂšs 1918 … haute Ă©motivitĂ©, triste contexte) : ici, le chef veille surtout Ă  l’Ă©quilibre voix et instruments, soulignant sans lourdeur le talent de Dukas Ă  exprimer des atmosphĂšres d’une incomparable richesse de couleurs …  ;  Polyeucte (1891) juste aprĂšs le temps des cantates (tentative vaine pour dĂ©crocher le Prix de Rome, hĂ©las pour lui)  s’inscrit parfaitement aux cĂŽtĂ©s de VellĂ©da la druidesse gauloise, comme Norma ; mais c’est surtout L’Apprenti sorcier (composĂ© en 1896, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1897) qui s’impose Ă  nous par sa franchise narrative, sa construction gĂ©niale, son instrumentation scintillante.
Les 3 oeuvres indiquent clairement quelle conscience laborieuse et finalement gĂ©niale anime dĂ©jĂ  le jeune Dukas autour de la trentaine : un vrai symphoniste qui a le sens du drame et de l’architecture poĂ©tique, cherchant absolument une avancĂ©e, une issue entre le franckisme (trĂšs prĂ©sent) et le wagnĂ©risme de son temps, ouvert bientĂŽt aux mystĂšres envoĂ»tants du PellĂ©as de Debussy : une maniĂšre française Ă©vidente dans cette orchestration subtile et souvent diaphane – elle-mĂȘme hĂ©ritiĂšre de Rameau comme de Berlioz-, qui souligne avec quel art il sait dessiner en vrai atmosphĂ©riste (comme Vivaldi dans ses Quatre Saisons) … des nuĂ©es sombres et Ă©paisses, des brumes flottantes pour les Ă©claircir ensuite afin de susciter une aube nouvelle, porteuse d’espĂ©rance (tout le plan de l’ouverture de Polyeucte, mais aussi cette aurore amoureuse qui fait le dĂ©but de VellĂ©da).  Le tapis instrumental d’un fini exceptionnel qui ouvre sa cantate VellĂ©da saisit ainsi, ce prĂ©ambule (digne du Strauss de La femme sans ombre quand y paraĂźt pour la premiĂšre fois l’ImpĂ©ratrice) est le plus rĂ©ussi … d’une extase poĂ©tique proche du sublime, car la Cantate de commande n’Ă©vite pas ensuite les longueurs ni les formules dĂ©jĂ  Ă©coutĂ©es y compris dans le duo des amants. La piĂšce majeure rĂ©vĂ©latrice de cette hypersensibilitĂ© symphonique reste Ă©videmment le tissu goethĂ©en de L’Apprenti sorcier qui combine flamboyance instrumentale et construction dramatique en une synthĂšse exemplaire.

 

 

Sublime ouverture Polyeucte

 

Dans Polyeucte, -superbe rĂ©vĂ©lation lĂ  encore, peut-ĂȘtre le plus grand choc du programme-,  l’orchestre exprime la gravitĂ© psychique et vĂ©nĂ©neuse (une trame wagnĂ©rienne pour le coup) qui renvoie naturellement au drame cornĂ©lien ; crĂ©Ă©e en 1892, la partition Ă©blouit par sa grĂące comme sa profondeur instrumentale (belle grandeur amĂšre des cordes) : les musiciens dĂ©fendent une clartĂ© qui se montre habile et bĂ©nĂ©fique dans les Ă©quilibres, les balances, le relief mordant et lumineux des instruments d’Ă©poque, cet intimisme restituĂ© qui permet de mieux Ă©valuer la sensibilitĂ© et le perfectionnisme (quasi maladif) de Dukas. Et lĂ  aussi, l’orchestre par son chant irrĂ©sistible fait entendre ce qui dĂ©chire l’esprit du jeune hĂ©ros : Polyeucte est une Ăąme tiraillĂ©e et ardente pris entre son amour pour Pauline et sa foi chrĂ©tienne ; amour profane, amour sensuel, dĂ©sir et contemplation, voilĂ  deux pĂŽles entre lesquels balance un orchestre en Ă©tat de transe, d’une finesse absolue et d’un Ă©quilibre sonore prodigieux : sur l’ocĂ©an d’une houle psychique, se distingue tour Ă  tour la frĂȘle et dĂ©chirante mĂ©lopĂ©e des timbres solistes cor anglais, clarinette, hautbois (dialoguant avec les violoncelles) …  avant que les cordes n’Ă©lĂšve l’action intĂ©rieure en une libĂ©ration ultime magnifiquement orchestrĂ©e. Au terme de ce que nous pourrions entendre comme une lente, Ăąpre puis enivrante mĂ©tamorphose, Polyeucte rĂ©sout ses tiraillements en fusionnant les deux, sublimer son amour, incarner sa foi par le martyre. Il y a du wagnĂ©risme finement tissĂ© mais aussi cette aspiration spirituelle, parfaitement franckiste dans le dĂ©roulĂ© de cette ouverture ample et ambitieuse , de plus plus ascensionnelle (lisztĂ©enne Ă©galement) de plus de 14 mn ! De fait, l’Ɠuvre se termine en une sorte d’extase Ă©nigmatique et mystĂ©rieuse qui conserve son intensitĂ© jusqu’Ă  sa derniĂšre nuance piano. Chef et orchestre expriment chaque nuance de cette ascension progressive avec une flamme quasi hypnotique.
De la juvĂ©nilitĂ© faussement victorieuse du jeune sorcier Ă  sa terreur foudroyante face au balai qui se multiplie et qu’il ne maĂźtrise plus, la direction de François-Xavier Roth exprime toutes les facettes de L’Apprenti …  partition prodigieuse en avatars enchaĂźnĂ©s et multiples, qui doit moins son attractivitĂ© jamais dĂ©mentie depuis sa crĂ©ation de 1897-, Ă  son sujet fabuleux qu’au traitement que lui rĂ©serve le gĂ©nial orchestrateur. Toutes les alliances de timbres et la succession des Ă©pisodes se trouvent rĂ©Ă©clairĂ©es et rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©es par un jaillissement permanent du scintillement instrumental. Une richesse sonore exaltante et trĂ©pidante qui avait dĂ©jĂ  fait le miracle du concert vĂ©nitien, quand orchestre et chef donnaient avec VellĂ©da, L’Apprenti sorcier Ă  l’Ă©tage de la Scuola di san Rocco en 2011, devant les camĂ©ras de classiquenews.com (prĂ©sent pour cet Ă©vĂ©nement musical italien) : voir notre reportage vidĂ©o : VellĂ©da de Dukas rĂ©vĂ©lĂ© par Les SiĂšcles et François Xavier Roth Ă  Venise.

VoilĂ  donc un nouveau disque qui dans le sillon de l’avancĂ©e scientifique sur instruments d’Ă©poque compose un bel apport pour notre connaissance dĂ©sormais renouvelĂ©e du romantisme Ă  la française, avec Rebel (Le Cercle de l’Harmonie), avec aussi le superbe disque des mĂȘmes SiĂšcles dĂ©cidĂ©ment trĂšs inspirĂ©s par les Français (Dubois dont l’ouverture de Frithiof) ou l’excellent volume des cantates du Prix de Rome de Max d’Ollone rĂ©cemment ressuscitĂ©es, avec quel panache Ă©galement – oĂč l’on retrouve d’ailleurs la mĂȘme Chantal Santon, dans FrĂ©dĂ©gonde, dont la Galeswinthe est d’une eau tout aussi pure et aĂ©rienne presque Ă©thĂ©rĂ©e que sa VellĂ©da dukasienne. Superbe disque dĂ©fendu par un orchestre fabuleux et un chef d’une mesure et d’une tension inspirĂ©es. Incontournable. CD coup de coeur de classiquenews de dĂ©cembre 2013.

Paul Dukas : VellĂ©da (cantate), Polyeucte, L’Apprenti Sorcier. Les SiĂšcles. François Xavier Roth, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2011 et 2012 (1 cd Les SiĂšcles Live).