Grand entretien avec Olivier Morançais, directeur du Théùtre de Poissy

morancais-olivier-theatre-de-poissy-saison-2015-201-6--enfant-spectateur-opera-entretien-sur-classiquenews-juin-2015Grand entretien : Olivier Morançais. Le nouveau ThĂ©Ăątre de Poissy c’est lui ; l’opĂ©ration “Enfant, spectateur, opĂ©ra” poursuivie chaque annĂ©e dans les classes est sa rĂ©ponse Ă  la crise : sensibilisation, pĂ©dagogie, partage, Ă©ducation.  Avec panache et courage, le directeur du ThĂ©Ăątre de Poissy Olivier Morançais, poursuit surtout la politique exemplaire de son prĂ©dĂ©cesseur Christian Chorier aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ© : faire de Poissy une ville dĂ©diĂ©e Ă  la culture, dĂ©vouĂ©e Ă  sa large diffusion, Ă  son accessibilitĂ©. De fait, la saison musicale Ă  Poissy propose des grands concerts et de grands artistes ailleurs programmĂ©es dans des salles chĂšres, Ă  Poissy dans des conditions tarifaires plus qu’avantageuse. Et si qualitĂ©, bon marchĂ© rimaient avec Poissy ? Entretien avec Olivier Morançais, directeur du ThĂ©Ăątre de Poissy. Propos recueillis par notre rĂ©dacteur Pedro Octavio Diaz.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Bonjour Olivier Morançais, vous nous recevez aujourd’hui au ThĂ©Ăątre de Poissy. Tout d’abord, pouvez-nous prĂ©senter en quelques mots le ThĂ©Ăątre de Poissy et votre parcours ?

Olivier Morançais : Le ThĂ©Ăątre de Poissy est un thĂ©Ăątre qui possĂšde plusieurs particularitĂ©s. La premiĂšre est qu’il se trouve dans la ville de Poissy, dans l’HĂŽtel de Ville. Il y en a une dizaine comme ça en France. Il a Ă©tĂ© construit au mĂȘme temps en 1937 et modifiĂ© en 1991pour ĂȘtre une salle de 1028 places sans fosse d’orchestre et proscenium et de 976 avec la fosse d’orchestre et le proscenium. Beaucoup l’appellent« l’opĂ©ra-thĂ©Ăątre » parce que le son y est totalement extraordinaire, il a Ă©tĂ© conçu pour la musique classique, pour la musique baroque et c’est vrai que l’acoustique est relativement excellente, et de grands chefs d’orchestre disent meilleures mĂȘme Ă  certaines grandes salles parisiennes. C’est un lieu pluridisciplinaire avec une dominante musique classique, musique lyrique, musique baroque.  Mais oĂč depuis 5ans que je suis lĂ , j’ai amenĂ© du cirque, de l’humour, du thĂ©Ăątre classique et contemporain, de la danse contemporaine, du jazz. Sur ce point je suis assez fier parce qu’il n’y avait pas de public de jazz Ă  Poissy, ça fait 5 ans dĂ©jĂ  qu’on a crĂ©Ă© un vrai public de jazz. D’ailleurs, nous sommes associĂ©s au festival Blues sur Seine oĂč on fait soit l’ouverture, soit la clĂŽture. Alors, concernant mon parcours, je suis avant tout comĂ©dien, je crois qu’on le reste toute sa vie, surtout quand on a dĂ©butĂ© Ă  20 ans. Mais aussi metteur en scĂšne de thĂ©Ăątre, metteur en scĂšne d’opĂ©ra, j’en ai montĂ© 8. J’ai Ă©tĂ© artiste en rĂ©sidence et compagnie en rĂ©sidence Ă  Herblay, dans le Val d’Oise,  pendant 13 ans. Et puis j’ai Ă©tĂ© directeur du Grand ThĂ©Ăątre de Calais, Ă  qui j’ai donnĂ© son nom. Et puis je suis arrivĂ© Ă  Poissy en octobre 2010, il y a presque 5 ans.

 

CLN : Dans ce contexte de crise, quels sont les enjeux d’un thĂ©Ăątre comme celui de Poissy ?

OM : La nature d’un thĂ©Ăątre comme Poissy est d’abord d’ĂȘtre un thĂ©Ăątre de ville. Donc de s’adresser tout d’abord au public Pisciacais et du public Yvelinois.  Tout d’abord parce que les soutiens premiers du ThĂ©Ăątre sont la ville de Poissy et le dĂ©partement des Yvelines.  Ensuite je pense que comme tout thĂ©Ăątre de ville inscrit dans un territoire, le deuxiĂšme enjeu est de s’inscrire dans une action pĂ©dagogique forte envers tous les publics et, prioritairement en ce qui meconcerne, du jeune public scolaire. J’entends par lĂ  les scolaires de la maternelle au lycĂ©e. Avec, Ă  Poissy, une particularitĂ© que j’ai apportĂ© d’Herblay, oĂč j’avais expĂ©rimentĂ© la chose avec l’ancienne directrice du ThĂ©Ăątre d’Herblay, qui est de faire une opĂ©ration qui a pour nom : « Enfant, spectateur, opĂ©ra » qui dure 4 mois et qui investit trĂšs fortement les enseignants, l’équipe artistique du projet d’opĂ©ra choisi et moi-mĂȘme au thĂ©Ăątre. Le principe est le suivant : en octobre, on fait une rĂ©union avec les enseignants qui souhaitent entrer dans le projet oĂč on leur explique, avec la responsable pĂ©dagogique Mme Janie Lalande, la nature du projet que le metteur en scĂšne et le chef d’orchestre vont monter. Cette annĂ©e,  par exemple c’était le Barbier de SĂ©ville, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente c’était La Traviata, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente encore c’était Norma de Bellini. Durant la rĂ©union prĂ©paratoire on explique aux enseignants que le metteur en scĂšne et le chef d’orchestre viendront successivement dans leurs classes pour parler de mise en scĂšne, d’opĂ©ra, de l’Ɠuvre en question, des personnages, des situations, de la musique et des partis pris artistiques.  De plus, une chanteuse ou un chanteur lyrique nous accompagnent pour expliquer la mĂ©canique du corps. On rĂ©unit les classes par Ă©cole et on leur explique ça pendant plusieurs heures.
En novembre-dĂ©cembre, Mme Janie Lalande va passer une heure par classe avec l’enseignant pour expliquer l’Ɠuvre, l’annĂ©e prochaine par exemple ce sera La Traviata ;  lĂ  ils expliquent  les personnages, les rapports humains entre les protagonistes. Puis en dĂ©but d’annĂ©e, l’enseignant fait aux Ă©lĂšves des sĂ©ances d’écoute active et passive avec des enregistrements.  AprĂšs le professeur rebondit grĂące Ă  l’Ɠuvre Ă©tudiĂ©e surd’autres matiĂšres,  par exemple le livret de Traviata peut faire appel Ă  l’étude de la langue, le Français, la musique au calcul, surtout en primaire. L’opĂ©ra est un outil pĂ©dagogique formidable qui permet de toucher toutes les matiĂšres que les enseignants ont Ă  transmettre aux enfants. TroisiĂšme Ă©tape, on vient avec l’équipe artistique pour faire une nouvelle sĂ©ance de prĂ©paration. Puis quatriĂšmement, les Ă©lĂšves assistent Ă  la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale dans son intĂ©gralitĂ©, pendant 2h ou 2h45, et ils ressortent de lĂ  gorgĂ©s de bonheur, enthousiasmĂ©s. La premiĂšre annĂ©e nous avons eu 5 classes, la deuxiĂšme annĂ©e 17 classes et la troisiĂšme annĂ©e 27 classes, c’est Ă  dire que cette saison, pour Le Barbier de SĂ©ville, nous avons accueilli 631enfants. Ces Ă©lĂšves ont travaillĂ© sur l’opĂ©ra pendant 4 mois et ont apprit une Ɠuvre en entier et connaissent mieux que quiconque les rapports humains qui s’y dĂ©roulent et les situations que s’y dĂ©veloppent. C’est un projet qui a Ă©videmment des consĂ©quences positives dans la vie scolaire.  On est les seuls en France Ă  faire ça sur une classe d’ñge tous les ans depuis trois ans, il y en aura encore une l’annĂ©e prochaine et j’espĂšre l’annĂ©e suivante.

 

CLN : Justement sur le territoire de Poissy, existe-t-il une réponse des institutions publiques à ce projet ?

OM : Oui et non, c’est Ă  dire, que je suis parti de l’idĂ©e que les enseignants devaient ĂȘtre le premier vecteur de transmission d’art et de culture en direction des enfants. Lorsque ceux-lĂ  et ceux-ci s’emparent et s’approprient le projet, on n’a plus besoin de l’institution. Evidemment les institutions sont prĂ©venues, Ă©videmment on a leur soutien moral, philosophique et mĂȘme culturel, puisque la responsable pĂ©dagogique musique de la RĂ©gion assiste Ă  nos interventions. On n’a pas eu besoin de solliciter du financement public. Le dĂ©partement nous soutient et est constamment informĂ© par un rapport que nous rĂ©digeons sur l’Ɠuvre prĂ©sentĂ©e et Ă©tudiĂ©e dans l’annĂ©e. Mais l’initiative vient du ThĂ©Ăątre de Poissy en direction des enseignants pour les Ă©lĂšves.  Dans ma carriĂšre, ce n’est pas nouveau puisque je l’ai vĂ©cu durant 13 ans au ThĂ©Ăątre d’Herblay. J’y ai compris que quand on met une petite graine d’opĂ©ra dans la tĂȘte des enfants, quelle qu’elle soit, cette graine et quoi que les enfants en fassent, peut  transformer de fond en comble l’état d’esprit de l’enfant ; au fond de lui-mĂȘme, il sera un peu diffĂ©rent, il sera un peu plus ouvert sur le monde, un peu plus ouvert sur la diffĂ©rence, il aura un sens un peu plus critique sur ce qui se passe autour de lui.  Je l’ai expĂ©rimentĂ© Ă  Herblay et ça se passe Ă  Poissy et j’en suis ravi.

 

CLN : Quels sont les établissements que vous touchez ?

OM : Les primaires,  pour cette annĂ©e et les trois ans passĂ©s. Et cette annĂ©e, je suis en projet de continuer le projet sur les primaires CE2, CM1, CM2 parce que les enfants sont Ă  une Ă©tape plus encline Ă  saisir la multitude d’informations que peut procurer un opĂ©ra. On parle de situations, de personnages, de costumes, de musique, de chef d’orchestre, toute une masse d’informations qui n’est pas simple, donc il faut quand mĂȘme des enfants qui ont entre 8 et 11 ans. Et ils sont terriblement et avidement rĂ©ceptifs et demandeurs dĂšs qu’on leur offre la possibilitĂ© de comprendre. D’ailleurs grĂące aux enseignants de Poissy,  à qui je rends hommage,  ceux qui suivent ce projet depuis le dĂ©but ont des enfants qui vont donc voir 3 ou 4 opĂ©ras dans leur scolaritĂ© de primaire au ThĂ©Ăątre de Poissy. Donc c’est une chance inouĂŻe pour ces enfants puisqu’ils sont « piquĂ©s »  au cƓur et Ă  l’émotion pour la durĂ©e de leur vie concernant l’approche du spectacle vivant. Le but Ă©tant Ă©videmment, in fine, d’en faire des spectateurs avertis, critiques et aimants du spectacle vivant qui reviendront  adultes avec leur famille dans les salles de spectacle. Par ailleurs pour la saison 2016 / 2017, j’ai un autre projet avec un grand chef d’orchestre concernant les lycĂ©es.

 

CLN : Avec ce« laboratoire », vous ĂȘtes entrain de former votre futur public d’opĂ©ra. Mais est-ce que vous comptez Ă©tendre cette expĂ©rience au thĂ©Ăątre ?

OM : Oui et non. Pour Ă©tendre cela au thĂ©Ăątre il est nĂ©cessaire de passer par l’institution, l’Éducation Nationale, notamment par les classes PAC (Projet d’Action Culturelle). Le projet vient immanquablement des enseignants. J’ai deux enseignants dans deux Ă©coles qui se positionnent sur un projet d’Action Culturelle dans leurs classes et qui me demandent de leur proposer des artistes et des compagnies qui vont travailler avec eux sur des projets d’écriture et de mise en scĂšne thĂ©Ăątrales. C’est plus confidentiel.  Ce n’est pas toute une tranche d’ñge, ni toutes les Ă©coles de Poissy.

 

CLN : Alors si je comprends bien, pour résumer, sans aucune subvention supplémentaire, vous faites ce projet.

OM : L’OpĂ©ra de Paris le fait mais pas sur une tranche d’ñge et pas sur 4 mois de durĂ©e d’apprentissage. D’autres thĂ©Ăątres le font sĂ»rement en France ou en Île de France, mais pas avec cette durĂ©e et cette pĂ©rennitĂ© ni avec cet approfondissement ni cette approche mĂ©thodologique. Pour notre part, nous donnons aux enseignants qui suivent ce projet un dossier de 80 pages. Par exemple pour le Barbier de SĂ©ville, on y trouve l’historique de l’Ɠuvre, la piĂšce de Beaumarchais, le livret de l’opĂ©ra, la musique et tout cela est dĂ©cortiquĂ© « comme une crevette rose », comme je dis aux enfants, pour aller au fond de l’outil pĂ©dagogique que peut reprĂ©senter l’opĂ©ra. Nous sommes les seuls Ă  aller autant en profondeur. On y trouve aussi plus loin, les maisons d’opĂ©ra, les tessitures
 c’est extrĂȘmement complet.

 

CLN : Est-ce que vous pensez exporter cette idée ?

OM : Non, ce n’est pas possible parce que le concept fonctionne Ă  partir de la crĂ©ation d’un spectacle, une fois que cette crĂ©ation a lieu tout le travail prĂ©paratoire est dĂ©jĂ  achevĂ©. Je vous rappelle que les enfants assistent Ă  la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale. C’est trĂšs difficile de le refaire ailleurs, Ă  moins de refaire une gĂ©nĂ©rale encore et les moyens, financiers et physiques, que cela mobilise seraient Ă©normes puisqu’il faudrait faire tout le parcours sur une autre ville.

 

CLN : Et des coproductions avec d’autres thĂ©Ăątres ?

OM : Le producteur, jusqu’à prĂ©sent, Ă©tait l’association OpĂ©ra cĂŽtĂ© CƓur qui gĂ©rait les trois derniers spectacles et sont toujours en coproduction avec d’autres salles dans d’autres villes ne serait-ce pour la crĂ©ation de leurs spectacles. Ils essayent aussi d’aller dans ce sens et dans cette action pĂ©dagogique forte sans pouvoir aller jusqu’au bout. Ici c’est particulier parce que nous accueillons la crĂ©ation du spectacle. On ne peut pas faire semblant de crĂ©er un spectacle devant les enfants, ils s’en rendent compte tout de suite et leur rĂ©action est impitoyable et ça ne passe pas.

 

CLN : ForcĂ©ment, c’est un projet formidable parce que vous formez les mĂ©lomanes de demain. Et pour les mĂ©lomanes d’aujourd’hui, les jeunes adultes et jeunes actifs est-ce que vous dĂ©veloppez aussi une approche ?

OM : Ce que je demande de plus en plus au directeur musical de chaque concert programmĂ© Ă  Poissy c’est de prendre un petit quart d’heure pour expliquer la musique que le spectateur va entendre. Tout le monde n’est pas un grand spĂ©cialiste de musique classique. Moi-mĂȘme je suis un amateur Ă©clairĂ© de la musique, je suis tombĂ© dedans par amour instinctif, j’ai aussi besoin qu’on m’explique ce qui s’y passe. Et comme je suis allĂ© dans des festivals oĂč ça se fait, j’ai dĂ©cidĂ© de le faire Ă  Poissy. Effectivement quand on le fait, le public Ă  l’entracte ou Ă  la fin du spectacle sort ravi. Un spectateur, un soir m’a dit : « c’est une trĂšs bonne initiative parce que ça nous rend intelligents, on comprend mieux, on ressent mieux, et on prend plus de plaisir encore Ă  la musique qu’on entend. »

 

CLN : D’ailleurs, j’ai remarquĂ© votre formidable politique de tarifs et abonnements avec la carte d’adhĂ©sion.

OM : En effet le systĂšme est extrĂȘmement simple, j’espĂšre qu’il va le rester, je me bats pour qu’il le reste. Il restera tel quel la saison prochaine. Vous prenez une carte d’adhĂ©rent Ă  10 € et vous avez la seule obligation de prendre 6 spectacles Ă  un tarif prĂ©fĂ©rentiel Ă©videmment. Si vous prenez une deuxiĂšme carte pour un conjoint ou un ami, l’adhĂ©rent peut faire bĂ©nĂ©ficier des tarifs prĂ©fĂ©rentiels Ă  un tiers sur un seul spectacle. On essaye de crĂ©er une dynamique. Le public ne s’y est pas trompĂ© puisque cette saison on a dĂ©marrĂ© Ă  1500 adhĂ©rents et on la finit avec 2200 adhĂ©rents. En l’espace d’une saison on a considĂ©rablement augmentĂ© notre public fidĂšle. C’est pourtant paradoxal pour les finances Ă  cause dutarif prĂ©fĂ©rentiel, mais au mĂȘme temps on fidĂ©lise un public et ça me permet de leur faire des propositions parfois plus pointues, un plus osĂ©es sur certains spectacles de thĂ©Ăątre, oĂč il n’y a pas forcĂ©ment des grosses vedettes et ça me permet de leur dire : « FaĂźtes-moi confiance, et venez, de toutes façons vous ĂȘtes adhĂ©rents, vous avez un tarif prĂ©fĂ©rentiel alors profitez-en. »

 

CLN : C’est justement quelque chose d’unique. La comparaison est intĂ©ressante. Puisqu’on voit dans votre programmation parfois des spectacles ou des concerts qui passent Ă  la Philharmonie de Paris, avec une premiĂšre catĂ©gorie Ă  90 € ou au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es Ă  140€ et on les retrouve Ă  Poissy Ă  35€ en premiĂšre catĂ©gorie.

OM : Elle montera Ă  40 € l’annĂ©e prochaine, mais ça reste abordable pour des fans de musique classique qui font parfois des centaines de kilomĂštres pour voir des artistes. Pour le thĂ©Ăątre, c’est diffĂ©rent, ce n’est pas le mĂȘme public, ce n’est pas la mĂȘme dĂ©marche. Je vais souvent au Festival de SablĂ©, et chaque annĂ©e je suis trĂšs surpris de constater sur le parking de la salle des plaques minĂ©ralogiques qui viennent de l’Europe entiĂšre et ça c’est spĂ©cifique au public de musique classique et mĂȘme de musique tout court, puisqu’on trouve le mĂȘme phĂ©nomĂšne dans les festivals de rock et de variĂ©tĂ©s. C’est moins le cas pour le public de thĂ©Ăątre. Ici la politique tarifaire jusqu’à prĂ©sent Ă©tait de se positionner sur l’ouverture du ThĂ©Ăątre de Poissy au public le plus large possible et aussi au plus grand nombre en matiĂšre de budget. On va augmenter un peu cette annĂ©e, et on est tous obligĂ©s de le faire, il y a moins de dotations de l’Etat donc un peu moins de dotations de la ville, il y a aussi un phĂ©nomĂšne de crise et une augmentation des coĂ»ts de production musique ou thĂ©Ăątre quelles qu’elles soient. Mais on reste trĂšs en dessous des tarifs des salles parisiennes.

 

CLN : Vous formez donc votre jeune public avec les projets pédagogiques, vous appliquez une grille tarifaire trÚs abordable et en plus Poissy bénéficiera du dézonage général à la rentrée de Septembre.

OM : Oui, on va bĂ©nĂ©ficier du dĂ©zonage du passe Navigo qui passe de 104 € pour 5 zones Ă  70 €. Effectivement ça permettra Ă  d’autres personnes de Paris de venir au ThĂ©Ăątre de Poissy, d’autant que nous sommes trĂšs bien desservis. Poissy est Ă  19 minutes de la Gare Saint-Lazare, il y a un RER A toutes les 15 minutes et on est Ă  30 minutes en voiture depuis la Porte Maillot ou de la Porte d’Auteuil.

 

CLN : Concernant le public fidùle, c’est surtout un public local ou d’ailleurs ?

OM : Surtout un public Pisciacais et Yvelinois Ă  60%, des 40% majoritairement du Val d’Oise et des dĂ©partements autour et bizarrement 1% de Parisiens. Au mĂȘme temps ça s’explique par la multiplication des salles parisiennes de musique classique, la Philharmonie qui vient d’ouvrir notamment. Aussi la dĂ©mocratisation de la culture qui veut qu’il y ait plus de salles qui programment de la musique classique, du baroque ou de l’opĂ©ra mitoyennes de Paris. Le public se repartit.  MalgrĂ© tout ça ne me gĂȘne pas parce que le 1% de Parisiens vient pour les rendez vous tels Jordi Savall ou Laurence Equilbey, par exemple alors que ces deux artistes passaient l’un et l’autre dans les salles de la Philharmonie 1 et 2. Ça veut dire que lepublic vient grĂące Ă  la grille tarifaire. Evidemment c’est moins chic, mais c’est plus chaleureux, plus convivial et plus direct.

 

CLN : Justement cela s’explique aussi parce que vous ĂȘtes le programmateur d’un ThĂ©Ăątre de grande renommĂ©e notamment dans la redĂ©couverte du baroque.

OM : Christian Chaurier, mon prĂ©dĂ©cesseur, a fait un travail remarquable de vulgarisation de la musique baroque pendant 18 annĂ©es, je lui rends toujours hommage. Il a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une chose Ă  son Ă©poque, mais ça n’enlĂšve rien Ă  son mĂ©rite,  il y avait 5 lieux de baroque en France : Royaumont, Pontoise, Poissy,  SablĂ© et Ambronay. Donc forcement les « fans » du baroque se dĂ©plaçaient depuis le dĂ©but sur ces 5 lieux.  Depuis les annĂ©es 90, avec la dĂ©multiplication des ensembles issus des grandes formations type Les Arts Florissants par consĂ©quent, le baroque s’est diluĂ© dans plusieurs lieux et salles en France, donc le public se rĂ©partit davantage. Poissy a moins de public baroque spĂ©cifiquement, mais en revanche on a gagnĂ© un public de musique classique auquel se mĂ©lange volontiers le public de musique baroque. Ce qui Ă©largit la nature du public de musique, c’est une trĂšs bonne chose.

 

CLN : Alors quand vous programmez, vous faites des projets spĂ©cifiques ou vous participez Ă  des tournĂ©es de certains programmes. Parce que souvent vos consƓurs et confrĂšres programmateurs prĂ©fĂšrent des programmes spĂ©cifiques qu’on ne voit nulle part ailleurs, aux concerts et spectacles en tournĂ©e partout.

OM : Moi, ça ne me choque pas du tout. Je ne fais pas des projets avec les salles, je fais des projets avec les artistes. Par exemple juste avant notre entretien j’étais en ligne avec JĂ©rĂŽme Correas des Paladins pour un projet en 2016 / 2017. Je sais qu’il va crĂ©er ici ce projet mais qu’il va le tourner ailleurs. C’est l’occasion d’avoir moins de contraintes et de s’essayer ici sans les critiques positives ou nĂ©gatives. En revanche ce qui me dĂ©plait souverainement quand les artistes me disent qu’ils ne peuvent pas venir Ă  Poissy parce qu’ils ont une exclusivitĂ© d’une des salles parisiennes. Alors j’ai envie de rĂ©pondre Ă  mes collĂšgues parisiens qu’ils font une grave erreur en empĂȘchant aux artistes de se produire avant ailleurs pour qu’ils arrivent au maximum au concert Ă  Paris et aussi ils interdisent Ă  une catĂ©gorie du public qui n’a pas les moyens d’accĂšs Ă  ce type de spectacles. Et finalement ceux qu’ils pĂ©nalisent, c’est Ă  la fois le public et les artistes.  Donc je trouve cette notion d’exclusivitĂ© parfaitement ridicule, Ă©goĂŻste et anti-dĂ©mocratique vis Ă  vis de la façon dont nous avons de jouer notre rĂŽle d’éducateur musical sur l’ensemble des publics.

 

CLN : Finalement, Olivier Morançais, quelles seraient vos ambitions pour le Théùtre de Poissy ?

OM : L’ambition de faire de cette salle, qui le mĂ©rite grandement, de ce public qui le mĂ©rite tout autant et de cette municipalitĂ©, un opĂ©ra-thĂ©Ăątre / ScĂšne Nationale Ă  vocation lyrique. Je pense que ce sera trĂšs difficile, ce n’est pas en cours pour le moment pourtout un tas de raisons, mais je sais que la DRAC Île de France est trĂšs attentive Ă  ce qui se passe ici en matiĂšre de musique classique et de lyrique. Il n’est pas du tout impossible qu’on arrive Ă  signer un partenariat avec eux sur la saison 2016 / 2017 avec notamment un chef d’orchestre avec qui ils travaillent beaucoup. Donc ça va demander du temps, ça va demander de la volontĂ© politique, mĂȘme si je sais qu’à Poissy, cette volontĂ© politique existe pour ce projet. Ensuite ça va demander de la part de la DRAC et Ă©ventuellement du MinistĂšre de la Culture une volontĂ© de labelliser une salle « ScĂšne Nationale lyrique » ou « ConventionnĂ©e lyrique ».

 

CLN : Et bien nous le souhaitons de toutes nos forces pour vous et pour Poissy. Merci beaucoup pourcet entretien passionnant. Nous vous souhaitons beaucoup de succÚs pour ceprojet courageux avec le jeune public.

OM : Merci en tous cas  de relayer cette aventure avec ces enfants qui est absolument passionnante et qui plaĂźt aux enfants, aux enseignants et aux parents. Ces mĂȘmes parents qui s’étonnent de l’émerveillement des enfants Ă  la fin du projet, et bien nous avons travaillĂ© avec eux pendant 4 mois et nous leur avons apportĂ© du bonheur, nous leur avons ouvert les portes du bonheur.

 

CLASSIQUENEWS.COM : Vous en faßtes des passionnés.

Olivier Morançais : Exactement.

 

 

 

Entretien avec Olivier Morançais, réalisé en avril 2015. Propos recueillis par Pedro Octavio Diaz