Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

De la maison des morts Robert CarsenL’Opéra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opéra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scène épurée, à la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui révèle un profond respect et une sincère compréhension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est réactif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’Opéra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagés, le spectacle s’impose à nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

Né en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des génies de l’univers musical du siècle passé. De ses 9 opéras, 5 font partie du répertoire lyrique international. Ses 2 quatuors à cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siècle. Il a composé tous ces chefs-d’œuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondément tchèque est d’une humanité et d’une universalité qui résonne très fortement partout dans la planète. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hélas décèdera avant sa création en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman éponyme de Dostoïevski. Ce dernier est une compilation thématique des expériences et faits divers de l’écrivain lors de son séjour dans une prison sibérienne. Janacek a tiré des moments très dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une véritable trame au sens traditionnel. Il s’agît plutôt de vignettes, des extraits de la vie en prison, à peine reliés les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend à un jeune tatar à lire au deuxième, et qui retrouve sa liberté au dernier.

 

 

La lumière au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommé Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprété par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complètement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en réalité. Au premier acte, nous sommes déjà marqués par le Skuratov du ténor Andreas Jäggi, son récit au deuxième acte  révèle une caractérisation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (émouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rôle du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beauté de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de ténor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo à Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraîchissant, avec un langage corporel maîtrisé et une certaine ténacité vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisième acte dans le rôle du prisonnier Chichkov. Son grand récit déroule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication théâtrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonné par le compositeur sont joués brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout à fait acrobatique. La réactivité de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maîtrisée, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxième (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’étonnant chiaroscuro du troisième. L’orchestre a une puissance indéniable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette précision et cet équilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant à lui, signe une mise en scène davantage aboutie, à la fois personnelle et universelle. Les décors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’état d’esprit de respect envers l’œuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumières intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacité incontestable. C’est un théâtre dans le théâtre, impeccable au deuxième acte, avec l’homo-érotisme inévitable mis en scène avec humour mais sans cliché, en une pantomime parfaitement réalisée. La cohésion sur scène est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincère et stylisée. Il se sert même d’un rapace vivant pour évoquer le réalisme de l’œuvre, ainsi que le réel désir de liberté des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas déprimés par la misère des personnages, mais bien éblouis par la lumière qui se profile au bout du tunnel. L’âme sensible ne peut être que touchée.

Excellent début d’une saison prometteuse à l’Opéra National du Rhin, courrez à Strasbourg découvrir cette production, encore à l’affiche à Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en décembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse Platée en 2014 avec l’inégalable William Christie chez Rameau, à l’Opéra-Comique). A suivre !

Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas Jäggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.