DVD, critique. MASSENET : MANON par K MacMillan – Lamb, Muntagirov, Yates (Opus Arte, 2018)

MANON-MCMILLAN-DVD-opus-ARTE-lamb-muntagirov-review-critique-danse-dvd-opera-classiquenewsDVD, critique. MASSENET : MANON par K MacMillan – Lamb, Muntagirov, Yates (Opus Arte, 2018). Inusable poĂ©tique de McMillan
 Sir Kenneth MacMillan a marquĂ© les esprits par sa maĂźtrise du dramatisme, sachant revivifier la force Ă©motionnelle de sujets et mythes, tels Romeo et Juliette (1965 oĂč s’imposa Noureev, jeune pilier d’une Margot Fonteyn Ă  plus de 50 ans) ou la comĂ©die dramatique Mayerling (1978). Sa sensibilitĂ© narrative qui reste expressive et Ă©lĂ©gante s’est affirmĂ©e dĂšs 1973 lors de sa crĂ©ation Ă  Covent Garden (avec Anthony Dowell et Antoinette Sibley, duo mythique du Royal Ballet) dans son inusable Manon (de son titre complet « L’histoire de Manon »), d’aprĂšs Massenet (c’est Ă  dire ses opĂ©ras mais pas sa Manon contradictoirement). Comme John Cranko quand il s’empare de l’histoire d’OnĂ©guine (pas une note de l’opĂ©ra Ă©ponyme de Tchaikovski) MĂȘme si la fameuse scĂšne Ă  Saint-Sulpice oĂč la courtisane Manon parvient Ă  sĂ©duire et reconquĂ©rir DesGrieux devenu abbĂ©, a Ă©tĂ© supprimĂ©e, McMillan trouve le ton juste, rĂ©alise avec mesure et Ă©quilibre le thĂšme de l’amour contraint et finalement triomphant dans la mort; l’écriture narrative de McMillan, par sa clartĂ© et sa poĂ©sie – bel effet d’un Ă©quilibre maĂźtrisĂ©, a depuis influencĂ© dans cette mouvance dramatique, les Crnako donc, surtout John Neumeier, a contrario d’un BĂ©jart plus abstrait, et allĂ©gorique voire conceptuel. Jamais Ă©pais voire saint-sulpicien, McMillan prĂ©serve toujours une finesse psychologique admirable dont la Dame aux camĂ©lias de Neumeier est lui aussi redevable.

manon-500x333Sur les traces du roman de l’abbĂ© PrĂ©vost (1731), la place majeure est rĂ©servĂ©e Ă  la ballerina Sarah Lamb, Manon un peu sage cependant, qui devrait dĂ©ployer une caractĂ©risation riche, complexe, Ă  multiples facettes : lolita Ă©cervelĂ©e, jouisseuse manipulant ses protecteurs, adoratrice de bijoux et de diamants (II) ; surtout dans la mort, agonisante, amoureuse sincĂšre et jusqu’auboutiste, dans une plaine perdue de Louisiane (III) : peu Ă  peu ce que rĂ©vĂšle McMillan c’est l’évolution du personnage qui Ă  mesure qu’il perd son insouciance gagne en humanitĂ© et en profondeur pour se consumer totalement. Le DesGrieux de Vadim Muntagirov assoit la forte conviction de cette production de 2018 : c’est un partenaire trĂšs solide aux cĂŽtĂ©s de Sarah Lamb, liane sensuelle, fĂ©minine jusqu’aux bouts de ses chaussons. Face Ă  eux, agent du destin, qui rappelle toujours les deux cƓurs trop jeunes et crĂ©dules Ă  leur sort tragique, le Lescaut de Ryoichi Hirano s’impose par sa profondeur et la justesse du personnage.
CLIC_macaron_2014Dans la fosse, Martin Yates souligne les couleurs et les accents divers de la partition collectĂ©e par Leighton Lucas, qui reprend nombre de partitions extraites des opĂ©ras de Massenet. La version utilisĂ©e bĂ©nĂ©ficie d’une rĂ©orchestration rĂ©alisĂ©e par Yates en 2011. Plus de 40 aprĂšs sa crĂ©ation, cette Manon de McMillan d’aprĂšs Massenet n’a perdu aucun de ses charmes musicaux comme chorĂ©graphiques. Un jalon classique et essentiel pour toute collection chorĂ©graphique.

 

 

 

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Distribution :
Manon – Sarah Lamb
Des Grieux – Vadim Muntagirov
Lescaut – Ryoichi Hirano
Monsieur G.M. – Gary Avis
Lescaut’s Mistress – Itziar Mendizabal
Madame – Kirstin McNally
The Gaoler – Thomas Whitehead
Beggar Chief – James Hay
Courtesans – Fumi Kaneko, Beatriz Stix-Brunell, Olivia Cowley, Mayara Magri

Production:
Orchestration – Martin Yates (2011)
Choreography – Kenneth MacMillan
Staging – Julie Lincoln and Christopher Saunders
Designs – Nicholas Georgiadis
Lighting design – John B. Read

 

 

 

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DVD, critique. MASSENET : MANON par K MacMillan – Lamb, Muntagirov, Yates (Opus Arte, 2018) – Corps de Ballet du Royal Ballet, Orchestre de the Royal Opera House / Martin Yates, direction.

Illustration : © Alice Pennefather

 

 

 

 

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DVD, critique. GISELLE / Akram Khan / Tamara Rojo (OPUS ARTE 2017)

GISELLE-danse-ballet-critic-review-critique-classiquenews-tamara-rojo-james-streeter-giselle-akram-khan-ballet-english-national-dvd-opus-arte-danse-critique-classiquenewsDVD, critique. GISELLE / Akram Khan / Tamara Rojo (OPUS ARTE 2017). GISELLE «  reinventĂ©e / reimagined », un ballet pour le XXIĂšme. En chorĂ©graphe invitĂ©, Akram Khan (nĂ© en 1974 Ă  Wimbledon, Londres) et Tamara Rojo (premiĂšre danseuse et directrice artistique de l’English National Ballet) se sont accordĂ©s pour rĂ©inventer la chorĂ©graphie du ballet romantique français GISELLE, tout en y injectant les ferments d’un langage neuf propre Ă  la danse du XXIĂš. Le pari est ambitieux. La rĂ©alisation Ă  la hauteur des attentes. C’est une danse nerveuse, athlĂ©tique qui a autant le sens des solos poĂ©tiques que des ensembles orchestrĂ©s expressifs.
AprĂšs La Sylphide (1832), Giselle (1841), mĂȘlant et Hugo et Heine, est le premier ballet authentiquement « blanc », spectral oĂč la paysanne un temps courtisĂ©e par le prince silĂ©sien Albrecht, pourtant fiancĂ© Ă  Bathilde, perd la vie pour lui ; puis sur la forme d’une Wili, l’enlace jusqu’à l’hypnose, enfin le sauve pour le laisser Ă  la dite Bathilde. Giselle c’est la vierge sacrifiĂ©e, Ă©perdue, gĂ©nĂ©reuse. De justiciĂšres sans cƓur, Giselle fait des Wilis – fiancĂ©s mortes dĂ©voreuses de jeunes mĂąles, de nouvelles hĂ©roĂŻnes romantiques, compatissantes et aimantes.
Akram Khan rĂ©invente le ballet romantique, troquant la musique si subtile d’Adam par une farandole plus accessible encore (orchestration nouvelle d’aprĂšs la partition d’Adam), portant d’emblĂ©e la chorĂ©graphie habile en accomplissements collectifs vers un style voluptueux, saccadĂ© Ă  la Bollywood.
De mĂȘme les puristes y trouveront Ă  redire : la paysanne et le prince silĂ©sien sont effacĂ©s pour une actualisation de l’action. Giselle est une migrante laborieuse esclave Ă  la peine dans une usine textile ; Albrecht, membre de la classe industrielle supĂ©rieure. Exit l’intrigue sentimentale pour une claire exposition / opposition des classes. Mais la figure hautement morale et lumineuse de la courtisĂ©e morte demeure intacte : Giselle veut toujours briser le pacte de la violence et du crime
 Toutes les forces actives de l’English National Ballet sont impliquĂ©es dans cette fresque astucieusement rythmĂ©e, qui n’efface pas pour autant la sublime Giselle originelle, chorĂ©graphiĂ© par Jules Perrot, compagnon et maĂźtre Ă  danser de la premiĂšre danseuse d’alors, Carlotta Grisi. A connaĂźtre Ă©videmment.

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VOIR un extrait du ballet GISELLE par Akram KHAN
https://www.bbc.co.uk/programmes/p07566wv

Enregistrement live Liverpool Empire, Octobre 2017, Akram Khan’s Giselle / RĂ©aliateur : Ross MacGibbon.

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Plus d’infos → http://www.ballet.org.uk/akram-khan-g…
https://www.ballet.org.uk/production/akram-khan-giselle/

Plus de videos → http://bit.ly/2hZtle8

AGENDA 2020 : La production fera l’affiche du Liceu de Barcelone (avril 2020), puis celle du Chñtelet à PARIS (juil 2020).

DVD, ballet, critique. Alice’s Adventures in Wonderland : Christopher Wheeldon (chorĂ©graphie / Joby Talbot, musique). Royal Ballet – ROH, (1 dvd Opus Arte, 2017).

alice adventures in wonderland royal opera house royal opera house royal balletDVD, ballet, critique. Alice’s Adventures in Wonderland : Christopher Wheeldon (chorĂ©graphie / Joby Talbot, musique). Royal Ballet – ROH, (1 dvd Opus Arte, 2017). Inusable Alice enchantĂ©e, dĂ©fricheuse des mondes parallĂšles et souvent comme dans la lecture de Christopher Wheeldon (crĂ©Ă© en 2011 dĂ©jĂ ), d’un onirisme haut en couleurs et tableaux dĂ©jantĂ©s. Son ballet en 3 actes est devenu un « must to see », Ă  Covent Garden, portĂ© par the Royal Ballet. Les profils psychologiques sont bien dessinĂ©s, la tension dramatique permanente, la chorĂ©graphie aussi enlevĂ©e et rythmĂ©e que l’histoire de Lewis Caroll est variĂ©e et surprenante. Wheeldon accentue surtout l’esprit Fantaisie et comĂ©die musicale, style Magicien d’Oz, en humanisant les protagonistes qui se pressent autour d’Alice, laquelle revĂȘt des allures de Lolita adolescente trĂšs « fifille » / entendez « girly », soulignant son romantisme sucrĂ©, acidulĂ©, lequel s dĂ©ploie en particulier avec le valet de cƓur. Les uns crieront Ă  la dĂ©naturation de la poĂ©sie, Ă©nigmatique, fantasque de Caroll, les autres applaudiront l’efficacitĂ© d’une production formatĂ©e comme une revue et une sĂ©rie de tableaux dĂ©lurĂ©s.

L’Alice, facĂ©tieuse et serpentine de Lauren Cuthbertson captive par sa silhouette effilĂ©e, souple, harmonieuse ; Federico Bonelli donne du corps et de l’élĂ©gance au personnage ailleurs secondaire du valet de cƓur. De mĂȘme la ballerine espagnole Laura Morera incarne avec dĂ©lices visible et beaucoup de crĂ©dibilitĂ© l’hystĂ©rique souveraine castratrice et hystĂ©rique Ă  souhait. Tous rĂ©pondent Ă  la conception gĂ©nĂ©rale qui prĂŽne un monde de fantaisie pure Ă  la Terry Gilliam. Par la caractĂ©risation rĂ©ussie de chaque personnage du conte, la cohĂ©rence de l’esthĂ©tique visuelle, cette Alice revisite le monde merveilleux de Caroll avec beaucoup de piquant, de drĂŽlerie, de rythme.

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DVD, ballet, critique. Alice’s Adventures in Wonderland : Christopher Wheeldon (chorĂ©graphie / Joby Talbot, musique). Dancers of the Royal Ballet – Royal Opera House, 2017 (1 dvd Opus Arte)

DVD, critique. Ballet : La Reine Morte (Kader Belarbi, 2015 – 1 dvd OPUS ARTE)

belarbi reine morte dead queen DVD opus ARTE capitole DVD critique review par classiquenewsDVD, critique. Ballet : La Reine Morte (Kader Belarbi, 2015 – 1 dvd OPUS ARTE). Le chorĂ©graphe Kader Belarbi confirme un vrai talent de dramaturge, capable de construire un drame complet dĂ©roulĂ© en une soirĂ©e. La Reine morte crĂ©Ă©e Ă  Toulouse dĂšs 2011, prolonge la rĂ©ussite de son « Corsaire ». L’ex danseur Ă©toile de l’OpĂ©ra de Paris a su affirmer un goĂ»t sĂ»r pour la tĂ©nĂšbre, les rĂŽles noirs auxquels il a donnĂ© de l’épaisseur (Abderram dans Raymonda). Sur les traces de Montherlant, Belarbi architecte sa narration en cultivant des situations contrastĂ©es, des images inoubliables et saisissantes qui illustrent avec Ă©clat et justesse l’exemple de la folie humaine, celle qui manipule, sacrifie l’amour, ambitionne le pouvoir. La folie dans tout son Ă©clat dĂ©risoire et pourtant magnifique : le roi atteint son but mais Ă  quel prix. ‹Belarbi cite tous les poncifs qui ont fait jusque lĂ  le souffle des grands ballets romantiques, certains les plus connus et dansĂ©s encore aujourd’hui ; scĂšnes collectives de cour dignes de Tchaikovski ; noces de l’ombre (RomĂ©o), 
 le tout superbement orchestrĂ©s et mis en lumiĂšre selon une sensibilitĂ© et une culture ciselĂ©es. C’est Ă  dire idĂ©alement barbare.

Ajoute Ă  cette Ă©loquence du drame sombre, le jeu et les pas de danseurs fins et puissants, chacun dans leur personnage : l’énergique et viril Don Pedro (Davit Galstyan), la sensibilitĂ© naturelle donc troublante de Doña InĂšs de Castro (Maria Gutierrez), vraie figure parfois Ă©vanescente et parfois d’une subtilitĂ© irrĂ©elle
 l’infante toute d’or vĂȘtue (Juliette ThĂ©lin), le bouffon en dĂ©lire (Takafumi WatanabĂ©).
Dans la fosse, le chef Koen Koessels dirige avec mordant, expressivitĂ© et ĂąpretĂ© l’Orchestre maison, offrant au Ballet du Capitole, un tremplin confortable, d’une fureur rentrĂ©e, aux Ă©clats mesurĂ©s, vrai Ă©crin Ă  ce drame de la mort et du macabre. Superbe ballet contemporain.

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CLIC D'OR macaron 200DVD, critique. Ballet : La Reine Morte (Kader Belarbi, chorĂ©graphie d’aprĂšs Montherlant) -Toulouse, Capitole, fĂ©vrier 2015 – 1 dvd OPUS ARTE. CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2018

DVD. Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011) Opus Arte

Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011). 2 dvd Opus Arte

Septembre 2011, Minkowski reprend Ă  Amsterdam, la production des deux IphigĂ©nie de Gluck, prĂ©sentĂ©es prĂ©alablement Ă  Bruxelles en 2009 par un autre français, Christophe Rousset : la comparaison pour nous qui avons pu suivre les deux productions a paru incontournable. Si ce dernier aime la coupe nerveuse parfois sĂšche voire incisive,  ” Minko ” fait du Minko : direction ronflante parfois confuse, souvent sans vision dramatiquement forte et poĂ©tique qui n’ĂŽte cependant rien Ă  la valeur du projet mettant en perspective les deux IphigĂ©nies gluckistes, de 1774 (Aulide) et 1779 (Tauride), extrĂ©mitĂ©s et sommets lyriques du sĂ©jour français du Chevalier. Voici donc ce style expressif, vif, nerveux, intensĂ©ment dramatique parfois austĂšre voire dĂ©sespĂ©rĂ© et noir (prĂ©romantique) qui marqua sous la rĂšgne de Marie-Antoinette, propre aux annĂ©es 1770, une rĂ©forme dĂ©cisive de la scĂšne thĂ©Ăątrale et vocale. Gluck a bel et bien rĂ©alisĂ© en France, une rĂ©forme majeure et assurĂ© Ă  Paris, son prestige europĂ©en.

2 Iphigénie gluckistes

Gluck_dvd_iphigenie_aulide_Tauride_dvd_opus_arte_delunsch_gensL’argument principal de ce diptyque antique demeure les deux solistes fĂ©minines, française donc intelligiblement convaincantes ; mais davantage encore, actrices et chanteuses : Gens illumine de son chant nuancĂ© et sobre, constamment proche du verbe, la figure d’IphigĂ©nie en Aulide, fiĂšre et victime Ă  la fois, prĂȘte Ă  subir les foudres sacrificielles d’une Diane dĂ©cidĂ©ment inflexible : en Tauride, l’IphigĂ©nie de Delunsch est tout autant Ă©poustouflante, plus expressive que musicale et d’emblĂ©e parfaite pour le drame de Gluck. La soprano intense incarne la figure mythologique en s’appuyant sur sa profondeur psychologique, aprĂšs la Guerre de Troie et soumise comme une exilĂ©e solitaire, Ă  la mĂȘme fureur sanguinaire de Diane… Victime en Aulide comme en Tauride, IphigĂ©nie prend ici une incarnation de plus en plus prĂ©sente, une maturitĂ© progressive qui fait de la fille Ă  sacrifier, une femme Ă©prouvĂ©e dans sa dignitĂ© individuelle

Gluck n’aura jamais Ă©tĂ© aussi sombre, et mĂȘme angoissĂ© que dans sa seconde IphigĂ©nie : un thĂ©Ăątre plus inquiet et noir que l’hĂ©ritage lĂ©guĂ© par Euripide. C’est dire le trait de gĂ©nie du compositeur invitĂ© Ă  Paris, auteur d’une scĂšne inouĂŻe qui depuis Racine (dont il s’inspire), rĂ©ussit Ă  rĂ©vĂ©ler l’obscuritĂ© vivante qui domine le dĂ©sir inconscient des personnages. Wagner pour IphigĂ©nie en Aulide, Strauss pour IphigĂ©nie en Tauride ont compris la force des opĂ©ras de Gluck : chacun en a composĂ© une adaptation encore respectĂ©e (Wagner n’hĂ©sitant pas Ă  revoir la fin de l’opĂ©ra selon une vision dĂ©finitivement tragique). Dans IphigĂ©nie en Aulide, Gluck brosse le portrait de Clytemnestre laquelle dans une scĂšne de folie dĂ©lirante invective la folie des dieux (Anne Sofie von Otter). Dans IphigĂ©nie en Tauride, Gluck ne peut s’empĂȘcher de rompre le fil de l’action par l’intervention parfois envahissante du choeur mais il sait affiner le portrait des deux grecs chez les Scythes, Pylade et surtout Oreste lequel finit par se faire reconnaĂźre de sa soeur IphigĂ©nie (trĂšs bons Yann Beuron et Jean-François Lapointe).

L’esthĂ©tique visuelle de la mise en scĂšne reste d’une neutralitĂ© standard et plutĂŽt lisse qui a le mĂ©rite de souligner sans emphase le chant des deux sopranos vedettes. AprĂšs tout le vrai foyer du sens reste le verbe et sa projection naturelle. Leur français fait merveille dans le thĂ©Ăątre de Gluck, intelligibilitĂ© moins naturelle cependant pour les autres personnages, chacun selon leur rapport Ă  l’articulation linguistique. De ce point de vue, les Ă©lĂšves n’ont pas Ă©tĂ© capables de recueillir les prĂ©ceptes du maĂźtre : ni Rousset Ă  Bruxelles, ni Minkowski ici Ă  Amsterdam n’ont gardĂ© l’exigence superlative d’un William Chrisite, dĂ©cidĂ©ment inĂ©galable dans la restitution du français lyrique (or on sait combien la dĂ©clamation de la poĂ©sie Ă©tait le but premier du Chevalier qui comme aucun autre Ă©tranger n’a rĂ©ussi le dĂ©fi prosodique Ă  l’opĂ©ra : ni Piccinni son rival artificiellement montĂ© en Ă©pingle ni Sacchinni aprĂšs lui n’ont su relever l’Ă©preuve). A Amsterdam,  la nĂ©cessitĂ© de modernisation du mythe, la transposition de l’univers grec antique dans un dispositif guerrier moderne n’apportent rien en dĂ©finitive. Seule la vocalitĂ© rayonnante de deux hĂ©roĂŻnes associĂ©es au projet mĂ©rite les honneurs et justifient l’Ă©dition du prĂ©sent dvd.

Christoph Willibald Gluck : Iphigénie en Aulide (1774). Iphigénie en Tauride (1779). Aulide : Véronique Gens(Iphigénie), SaloméHaller (Diane), Nicolas Testé (Agamemnon), Anne Sofie von Otter (Clytemnestre), Frédéric Antoun (Achille), Martijn Cornet (Patrocle), Christian Helmer (Calchas). Tauride : Laurent Alvaro (Arcas, Thoas), Mireille Delunsch (Iphigénie)  Jean-François Lapointe (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Choeur du Nederlandse Opera, Les Musiciens du Louvre-Grenoble, Marc Minkowski, direction. Mise en scÚne : Pierre Audi. 2 dvd Opus Arte. Référence : OA1099

DVD. Rossini : Mose in Egitto (Roberto Abbado, 2011). Opus Arte

Rossini: MoisĂš in Egitto (R. Abbado, Pesaro, 2011)
DVD_opus_arte_mose_in_egitto_Abbado_vickA Pesaro, Graham Vick rĂ©actualise dĂ©cors et mise en scĂšne du MoĂŻse de Rossini, dans le contexte de l’actuel conflit israĂ«lo-palestinien… ce qui n’a pas manquĂ© de susciter une vive polĂ©mique en 2011: les juifs ont des mines de terroristes enturbannĂ©s et les Egyptiens guĂšre mieux lotis dans leur barbarie de parvenus occidentalisĂ©s. De facto, l’action originelle parfois incohĂ©rente gagne une nouvelle force dramatique qui accentue la sĂ©duction musicale comme le dĂ©ploiement scĂ©nique de l’oeuvre… Mais pas dans ce fatras d’accessoires et de clins d’yeux parasites que le duo Caurier et Leiser avait imposĂ© au Giulio Cesare du dernier festival de PentecĂŽte de Salzbourg 2012 (Ă©galement empĂȘtrĂ© dans une rĂ©fĂ©rence rocambolesque aux conflits proche-oriental).

Rossini de référence

Si le MosĂš de Riccardo Zanellato est souvent lĂ©ger, le Pharaon d’Alex Esposito lui rafle nettement la vedette par l’assurance de son charisme autant vocal que scĂ©nique. MĂȘme superbe incarnation de Sonia Ganassi dans le rĂŽle d’Elcia, la jeune juive aimĂ©e par le fils de Pharaon. L’Aronne de Yijie Shi prouve encore que, quand ils sont servis par d’authentiques tempĂ©raments, les comprimari (seconds rĂŽles) renforcent nettement l’intelligence dramatique des situations comme l’architecture globale de l’action. Un plus Ă©videmment. Voici donc une version de rĂ©fĂ©rence de MoisĂš rossinien, flamboyant et mĂȘme souvent subtile sous la direction vive, affĂ»tĂ©e de l’excellent Roberto Abbado. Ne serait-ce pas alors l’une des meilleures rĂ©alisations rĂ©cente du festival de Pesaro ? Incontournable.

Gioachino Rossini (1792-1868) : MosĂš in Egitto, opĂ©ra en trois actes, crĂ©Ă© en 1818. MosĂš, Riccardo Zanellato (basse); Elcia, jeune juive aimĂ©e d’Osiride, Sonia Ganassi (soprano); Pharaon, Alex Esposito (baryton-basse); Osiride, le fils de Pharaon, Dmitry Korchak (tĂ©nor); Amaltea, Olga Senderskaya (soprano); Aronne, Yijie Shi (tĂ©nor); Amnenofi, Chiara AmarĂč (mezzo-soprano); Mambre, Enea Scala (tĂ©nor). Orchestre et choeur du ThĂ©Ăątre Communal de Bologne, Roberto Abbado, direction. Graham Vick, mise en scĂšne. EnregistrĂ© Ă  l’Arena Adriatica, Pesaro, Italie, 11-20 AoĂ»t 2011. DurĂ©e: 2h30. 1 dvd Opus Arte.

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (DenĂšve, 2011). Opus Arte

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (DenĂšve, 2011). Opus Arte

DUKAS_charbonnet_Deneve_DVD_Opus_ARTEBarcelone, juin 2011 : le Liceu accueille la production crĂ©Ă©e en 2005 Ă  Zurich, essentiellement fermĂ©e, en un espace sans guĂšre de porte de secours, oĂč chaque encadrement menace. D’ailleurs, Claus Guth refuse toute Ă©chappĂ©e, y compris l’allusion Ă  l’aube printaniĂšre au II comme Ă  l’irrĂ©sistible empire de la lumiĂšre dans l’antre d’un tyran geĂŽlier, collectionneur de belles femmes (ici richement parĂ©es et habillĂ©es, telles qu’elles paraissent tout au long du I). Le regard se veut aussi pathologique, inventant pour les recluses, toute une sĂ©rie de convulsions nerveuses, dignes d’aliĂ©nĂ©es piĂ©gĂ©es dans un asile psychiatrique. Mais la conception est moderne et affecte sans guĂšre de poĂ©sie (au mĂ©pris de l’esthĂ©tique surnaturelle et angoissĂ©e de Maeterlinck), la stricte froideur d’un pavillon petitbourgeois d’un rĂ©alisme glaçant.
Prometteuse sur le papier, la distribution rĂ©vĂšle ses limites : emblĂ©matique de tous les chanteurs, Jeanne-MichĂšle Charbonnet malgrĂ© une Ă©vidente prĂ©sence dramatique (et linguistique, car est elle parfaitement intelligible), paraĂźt souvent Ă  cĂŽtĂ© du personnage Ă  cause de ses aigus vibrĂ©s incontrĂŽlĂ©s : un dĂ©faut d’Ă©clat pour une hĂ©roĂŻne libĂ©ratrice, habitĂ©e par l’esprit de la rĂ©volte et de l’Ă©mancipation. Une fĂ©ministe ardente et argumentĂ©e mĂȘme. Et JosĂ© Van Dam qui a l’Ă©paisseur Ă©motionnelle du rĂŽle titre (Barbe-Bleue), diffuse un chant Ă  peine audible, brumeux, sans le mordant et le trouble vocal requis.

DenĂšve Dukasien : le chant de l’orchestre

Reste la superbe direction du roussĂ©lien StĂ©phane DenĂšve, l’enfant du Nord (nĂ© Ă  Tourcoing et ex assistant de Ozawa ou Solti) : un travail d’orfĂšvre qui lui, rend justice au chef d’oeuvre de Dukas. Le compositeur traversĂ© par une inspiration sidĂ©rante vient de terminer la partition de L’Apprenti sorcier (1897). Raffinement d’une orchestration française pour une partition orchestrale fleuve, Ă  la fois straussienne et wagnĂ©rienne oĂč l’on retrouve toute l’imagination mĂ©lodique du Prix de Rome, dĂ©jĂ  superbement gĂ©nial avec sa cantate rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ©e ” VĂ©lleda “: le scintillement d’une instrumentation Ă  la fois onirique et tragique s’y distinguait avec brio. Toutes qualitĂ©s dĂ©veloppĂ©es ensuite dans Ariane, longue pĂ©ripĂ©tie d’Ă©critures incertaines et perfectionnistes – inaugurĂ©e dĂšs 1905-, qui accouche du sommet lyrique en… 1907 (crĂ©ation Ă  la Salle Favart) : opĂ©ra de femmes oĂč se dĂ©tachent aussi les voix enchaĂźnĂ©es consentantes de SĂ©lysette, Ygraine, et aussi MĂ©lisande, BellangĂšre et Alladine, Ariane Ă©tire son Ă©toffe somptueuse dont le cheminement symphonique se met dĂ©jĂ  comme PellĂ©as de Debussy (1902), au diapason des sentiments tĂ©nus les moins perceptibles. A StĂ©phane DenĂšve revient le mĂ©rite d’expliciter le dĂ©voilement de la psychĂ©, c’est Ă  dire de suivre le labyrinthe poĂ©tique du livret inspirĂ© par l’Ariane de… Maeterlinck (1899), venu Ă  l’opĂ©ra grĂące Ă  sa relation avec la soprano Georgette Leblanc.

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-MichĂšle Charbonnet (Ariane), Patricia Bardon (la Nourrice), JosĂ© Van Dam (Barbe-Bleue), Beatriz Jimenez (Ygraine), Elena Copons (MĂ©lisande), SalomĂ© Haller (BellangĂšre), Gemma Coma-Amabart (SĂ©lysette), ChƓur et Orchestre du Liceu de Barcelone, StĂ©phane DenĂšve. 1 DVD Opus Arte OA1098. EnregistrĂ© au Liceu de Barcelone en juin 2011.