CD Ă©vĂ©nement, critique. MORALES (1500 – 1553) : Lamentabatur Iacob. La Grande Chapelle. Albert Recasens (1 cd Lauda Musica)

la-grande-chapelle-recasens-albert-MORREALES-lamentabatur-Iacob-critique-cd-review-classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. MORALES (1500 – 1553) : Lamentabatur Iacob. La Grande Chapelle. Albert Recasens (1 cd Lauda Musica). Albert Recasens et son ensemble La Grande Chapelle atteignent un nouveau sommet choral dans cet album superlatif qui souligne les mille subtilitĂ©s polyphoniques du sĂ©villan Cristobal de Morales, compositeur majeur du premier SiĂšcle d’or (XVIĂš). C’est un rappel de ce que fut SĂ©ville et sa cathĂ©drale autour de 1500, quand Francisco de Peñalosa, Escobar (concepteur du plus ancien Requiem de la musique ibĂ©rique) dĂ©veloppent la riche tradition musicale locale. Le jeune Morales respecte les caractĂšres idiomatiques des musiques et traditions liturgiques propres aux localitĂ©s qu’il a servi comme compositeur officiel : SĂ©ville donc, mais aussi, surtout, Rome puisqu’il rejoint le Vatican au service du pape Paul III FarnĂšse en 1535, pendant 10 ans ; puis se fixe Ă  TolĂšde jusqu’en 1547, enfin Malaga (1551) oĂč il meurt en 1555.

 

 

 

Polyphonies de CarĂȘme
Gravités humaines de Morales

 

 

 

Albert Recasens s’intĂ©resse au contexte musical dans lequel Morales a Ă©voluĂ©, mais aussi rĂ©tablit la place des particularismes locaux – tradition et Ă©criture authentiquement sĂ©villanes, andalous ; grandeur et souffle plus « europĂ©ens » c’est Ă  dire francoflamands appris Ă  Rome (Josquin)

MORALES-la-grande-chapelle-recasens-lamentabatur-Iacob-critique-cd-review-cd-classiquenews-cristobal_de_Morales_by_James_CaldwallLa Grande Chapelle Ă©voque l’ordinaire et le rituel liturgique Ă  l’occasion d’évĂ©nements importants du calendrier religieux : 3 dimanches prĂ©cĂ©dant le CarĂȘme ; abstinence du CarĂȘme avant PĂąques ; temps de rĂ©flexion et de mĂ©ditation oĂč le croyant est invitĂ© Ă  questionner le sens de la crucifixion et de la rĂ©surrection. Entre style sĂ©vĂšre (plain chant harmonisĂ© / dĂ©veloppĂ©) et Ă©pisodes plus expressifs (motets polyphoniques), les chanteurs savent soigner une sonoritĂ© globale enveloppante et aĂ©rienne (Ă©vocation de la plĂ©nitude cĂ©leste, promise, espĂ©rĂ©e) et articuler le texte, soulignant tout ce que Morales (portrait gravĂ© ci contre) rĂ©alise comme accentuation musicale selon les mots importants du texte (« conturbat » / l’effroi face Ă  la mort, puis sur « miserere mei »  dans le rĂ©pons « Peccantem me quotidie » au syllabisme plus accentuĂ© / qu’il soit ou non de Morales comme certains en doutent aujourd’hui). Comme Victoria et Guerrero, Morales cultive une maniĂšre Ă©conome et grave, en particulier dans les Matines des morts (Circumdederunt me, sur un plain chant typiquement sĂ©villan, noble et mĂ©ditatif). PiĂšce maĂźtresse de cette collection dĂ©plorative et tendre Ă  la fois, Lamentabatur Iacob Ă©tend en plus de 9 mn, sa formidable priĂšre lacrymale (Jacob y pleure ses enfants) comme une arche flamboyante, cependant toujours mesurĂ©e, aux mille nuances de timbres et de couleurs de la peine et de l’affliction. L’effet de nuage choral contraste avec l’éloquente sculpture des lignes solistes du motet qui suit « Accepit Iesus panes » claire Ă©vocation de l’élĂ©vation du Fils.
CLIC D'OR macaron 200Le programme gagne encore en dramatisation et en gravitĂ©, dans les 4 sections finales (du Temps de la Passion / Tempus Passionis), au geste Ă  la fois extatique et pourtant trĂšs dĂ©taillĂ©. Les interprĂštes rĂ©alisent une somptueuse nature morte, vanitĂ© chorale, Ă  la fois puissante et sombre. L’essor du souffle, la maĂźtrise de l’intonation, l’équilibre souverain entre incarnation et Ă©vocation spirituelle tĂ©moignent de l’excellence des 7 chanteurs de La Grande Chapelle que l’on s’étonne de ne pas  écouter ni suivre plus rĂ©guliĂšrement en France. Le choix du visuel de couverture est judicieux : l’une des mises au tombeau du Titien pour Philippe II : la vibration de la touche et l’éclat transparent de la palette picturale entrent en correspondance avec l’approche pointilliste et unitaire de l’ensemble pilotĂ© depuis 2007 par Albert Recasens. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’automne 2019.

 

 

 

 

 

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CD Ă©vĂ©nement, critique. MORALES (1500 – 1553) : Lamentabatur Iacob / Musiques pour le temps de CarĂȘme. La Grande Chapelle. Albert Recasens (1 cd Lauda Musica LAU019) – enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Valladolid, sept 2018.

 

 

 

VISITEZ le site de la Grande Chapelle / Albert Recasens
http://www.laudamusica.com/index.php

 
  

 

COMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, Ă©glise Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales
 Jean-Charles Ablitzer, orgue ibĂ©rique de Grandvillars, Vox Luminis.

musique-et-memoire-festival-2019-annonce-programmation-concert-opera-festival-concerts-annonce-critiques-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, Ă©glise Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales
 Jean-Charles Ablitzer, orgue ibĂ©rique de Grandvillars, Vox Luminis. Au mĂ©rite du Festival Musique & MĂ©moire revient l’originalitĂ© de ce programme qui dĂ©voile ce qu’ailleurs on Ă©carte pour cause de focus trop « musicologique » : la verve en diable d’un auteur espagnol au carrefour du XVIĂš et du XVIIĂš, soit Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654) dont l’oeuvre avait Ă©tĂ© en partie rĂ©vĂ©lĂ©e dans le trĂšs bon coffret discographique publiĂ© par le Festival en mars dernier : coffret 2 cd / EL SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Arauxo, Cabanilles
 (2 cd Musique & MĂ©moire, oct 2018) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2019. En rĂ©alitĂ© rien de pontifiant ni de spĂ©cialisĂ© : les spectateurs et festivaliers ont pu se dĂ©lecter d’un exceptionnel rĂ©cital engageant l’acoustique du lieu, la caractĂšre de l’orgue, en adĂ©quation parfaite avec la musique choisie.

Orgue et spiritualitĂ© de l’Espagne baroque

Cet aprĂšs midi (17h), nous retrouverons l’orgue ibĂ©rique de Grandvillars, inaugurĂ© l’annĂ©e derniĂšre, et aussi l’organiste Jean-Charles Ablitzer qui en a pilotĂ© le chantier. Au final, l’instrument remarquable vient complĂ©ter le riche patrimoine d’orgues sur le territoire des Vosges du Sud, et se montre parfaitement adaptĂ© au choix du compositeur et des partitions abordĂ©es ; les fameux Tientos dont 9 ici sont issus de son recueil publiĂ© en 1626. S’y libĂšre une fantaisie libre qui frappe par son invention, qu’il s’agisse de la main gauche et de la main droite, Arauxo ayant toujours le souci des ruptures, des contrastes ; son Ă©criture fourmille d’idĂ©es et de schĂ©mas imprĂ©vus, oĂč s’affirment les vocalises infinies (pour les 2 claviers) comme ce goĂ»t irrĂ©pressible des accents harmoniquement dissonants. AprĂšs l’atelier vĂ©nitien, celui flamboyant, sensuel, majestueux de Giovanni Gabrielli, incarnĂ© par La Fenice / Jean TubĂ©ry (concert Ă  Lure, ouverture de ce 26Ăš Festival Musique & MĂ©moire, la veille au soir : vendredi 19 juillet 2019), voici l’éblouissante virtuositĂ© expĂ©rimentale d’Arauxo, prĂȘtre et compositeur, organiste Ă  SĂ©ville et SĂ©govie, probablement d’origine portugaise.
La verve et l’imagination de ce prodigieux conteur indiquent un tempĂ©rament hors normes qui permet de mesurer les ressources saisissantes de l’orgue ibĂ©rique ainsi magnifiĂ©, d’autant que le jeu de Jean-Charles Ablitzer rĂ©pond aux dĂ©fis de partitions surprenantes : prĂ©cis et nuancĂ©, virtuose et dĂ©taillĂ©, il sait surtout indiquer le sens et la direction de piĂšces moins pĂ©dagogiques ou dĂ©monstratives que l’on veut bien le dire : des piĂšces de caractĂšre, vrais dĂ©fis pour l’interprĂšte, dont il faut trouver le liant unificateur, le flux organique naturel pour en rĂ©soudre la succession d’épisodes trĂšs diffĂ©rents. Rond et percutant, aussi facĂ©tieux et inspirĂ© que le compositeur lui-mĂȘme, Jean-Charles Ablitzer offre l’illusion d’un concert aux Ă©preuves rĂ©solues, entre expression et intention, comme si nous assistions Ă  un concert d’improvisations en Espagne au temps d’Arauxo. Eloquente rĂ©surrection.

POITIERS, TAP : Vox Luminis rĂ©enchante Bach et SchĂŒtzLe bel Ă©crin de l’église Saint-Martin de Grandvillars assure une acoustique idĂ©ale pour ce type de rĂ©pertoire : orgue et voix. Car les 9 tientos d’Arauxo ponctuent un itinĂ©raire spirituel composĂ© de piĂšces magistrales signĂ©es Victoria et surtout Morales dont on demeure frappĂ© par la piĂ©tĂ© Ă  la fois austĂšre et majestueuse (dernier Ă©pisode extrait de son Officium Defunctorum : Parce mihi, Domine, / Nihil enim sunt dies mei : « Epargne-moi Seigneur, car mes jours ne sont rien »). Si Victoria nous laisse apercevoir la lumiĂšre des bĂ©atitudes cĂ©lestes, Morales ne cache rien de la terreur profonde qui rĂ©duit l’homme Ă  la poussiĂšre et Ă  la vacuitĂ©. Il faut absolument lire et approfondir la haute spiritualitĂ© de ses vers pour apprĂ©cier dans toute leur clartĂ© onctueuse, le verbe articulĂ©, le geste sonore d’une superbe cohĂ©rence collective de Vox Luminis.

« Si j’ai pĂ©chĂ©, que t‘ai je fait, Ă  toi,
l’observateur attentif de l’homme ?
Pourquoi m’as tu pris pour cible,
pourquoi te suis Ă  charge ?
Ne peux-tu tolérer mon offense,
passer sur ma faute ?
Car bientÎt je serai couché dans la poussiÚre,
tu me chercheras,
et je ne serai déjà plus. »

La foi baroque espagnole s’impose ainsi par son rĂ©alisme cru (vers tirĂ©s du Livre de Job), son dĂ©nuement, son mysticisme tissĂ© dans l’humilitĂ© et la vanitĂ©, un souffle qui est touchĂ© par la grĂące et, dĂ©jĂ , simultanĂ©ment l’insigne du renoncement (comme pour compenser l’orgueil de la priĂšre). Vox Luminis ferme les interventions chorales par ce sublime Ă©noncĂ© qui renvoie Ă  nos propres expĂ©riences intimes : une intonation saisissante de sincĂ©ritĂ©, et dans la nef du vaisseau de Grandvillars, dans sa rĂ©sonance idĂ©ale, la concrĂ©tisation musicale d’une conscience incandescente, presque rasserĂ©nĂ©e : l’imploration se fait dans la rĂ©alisation vocale, acte de tendresse, et dĂ©jĂ  volontĂ© d’apaisement. Par la magie des lieux, l’engagement des interprĂštes, la qualitĂ© propre d’un superbe orgue, le concert s’inscrit parmi les grands moments de Musique & MĂ©moire. Et pourtant, le programme qui suit Ă  21h dans le mĂȘme lieu allait franchir un jalon supplĂ©mentaire.

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COMPTE-RENDU, concert. GRANDVILLARS, Ă©glise Saint-Martin, le 20 juillet 2019. Francisco CORREA de ARAUXO (1584 – 1654). Tientos. Victoria, Morales
 Jean-Charles Ablitzer, orgue ibĂ©rique de Grandvillars, Vox Luminis.

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CD : El Siglo de Oro (Jean-Charles Ablitzer / Festival Musique & MĂ©moire, 2018)

ablitzer-jean-charles-siglo-de-oro-cd-festival-musique-et-memoire-cd-critique-annonce-cd-orgue-par-classiquenewsCD, Ă©vĂ©nement, critique. El SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Cabanilles
 (2 cd Musique & MĂ©moire, oct 2018). En 2 cd, remarquablement Ă©ditĂ©s (livret et illustrations de grande valeur, dĂ©taillant les qualitĂ©s de l’instrument ibĂ©rique rĂ©cemment inaugurĂ© Ă  Grandvillars, en oct 2018), le coffret Ă  l’initiative du festival Musique & MĂ©moire souligne l’Ɠuvre de dĂ©fricheur de l’organiste Jean-Charles Ablitzer (par ailleurs artiste associĂ© du Festival des Vosges du sud) ; sa recherche sur l’organologie Ă©largit toujours les champs de connaissances comme elle ne cesse de poser des questions sur la maniĂšre d’interprĂ©ter une trĂšs riche littĂ©rature musicale. S’agissant de l’orgue ibĂ©rique, voici un jalon indiscutable qui lĂšve le voile sur la diversitĂ© des Ă©critures comme l’originalitĂ© de la facture instrumentale Ă  l’époque de Charles Quint et de ses successeurs
 Lire notre critique intĂ©grale du cd El Siglo de oro (Jean-Charles Ablitzer / Festival Musique & MĂ©moire, 2018)

Livres, compte rendu critique. Cristobal de Morales par Cristina Diego Pacheco (Editions Symétrie)

morales avant ROme biographie presentation CLASSIQUENEWS isbn_978-2-914373-92-0Livres, compte rendu critique. Cristobal de Morales par Cristina Diego Pacheco (Editions SymĂ©trie). RECONSIDERER MORALES. VoilĂ  un texte capital qui modifie trĂšs sensiblement la connaissance du compositeur espagnol Cristobal de Morales, lequel dĂšs avant sa pĂ©riode romaine (oĂč il Ă©tait de bon ton et de bonne Ă©rudition de reconnaĂźtre sa vraie maturitĂ© et le sommet de son inspiration), tĂ©moigne d’un tempĂ©rament dĂ©jĂ  abouti ; en l’occurrence preuve Ă  l’appui, voici Morales tel qu’en lui-mĂȘme, un compositeur ibĂ©rique totalement maĂźtre de son Ă©criture – entre grĂące et profondeur -, dĂšs avant de connaĂźtre de facto la consĂ©cration Ă  Rome. Ainsi entre 1535 et 1545, lorsqu’il devient chanteur Ă  la Chapelle Sixtine et compositeur pour Paul III FarnĂšse (pour Messes et surtout Magnificat), Morales est dĂ©jĂ  un auteur particuliĂšrement rĂ©flĂ©chi, exigeant, convaincant ; surtout puissant comme original. MoralĂšs dĂšs son apprentissage castillan, maĂźtrise l’art contrapuntique des franco-flamands.

Morales avant Rome…

Ce que confirmeront aprĂšs Rome, son Ɠuvre Ă  TolĂšde, Malaga ou Marchena. L’auteure prĂ©sente ainsi une rĂ©vision importante des donnĂ©es concernant Morales, prĂ©cisant et identifiant des partitions dĂ©sormais rĂ©vĂ©lĂ©es, datĂ©es de la pĂ©riode prĂ© romaine comme la piĂšce instrumentale Unicum In diebus illis, transposition pour instrument d’un motet originellement vocal, datant de 1536, soit juste avant ou au moment du sĂ©jour romain. Preuve est ainsi faite que Morales Ă©tait un compositeur accompli et surtout cĂ©lĂšbre car ce type de transposition hommage ne concernaient que des partitions particuliĂšrement cĂ©lĂ©brĂ©es et apprĂ©ciĂ©es.
Mais l’ensemble des apports bĂ©nĂ©fiques ne se rĂ©sume pas Ă  cela : il s’agit mĂȘme de dĂ©montrer que le manuscrit 5 de la CathĂ©drale de Valladolid serait un recueil autographe de la pĂ©riode prĂ©romaine, attestant dĂ©finitivement de la grande maturitĂ© du musicien avant son dĂ©part pour Rome.
ComplĂ©tant la nouvelle proposition de biographie prĂ©romaine de MoralĂšs, le texte comprend aussi un ensemble de commentaires musicologiques des Ɠuvres de MoralĂšs, et une proposition de transcription des Ɠuvres. Les arguments pour une rĂ©vision du cas MoralĂšs sont convaincants ; et leur lecture, dĂ©finitivement passionnante. Incontournable.

Livres, compte-rendu critique. Cristobal de Morales en Espagne, ses premiĂšres Ɠuvres et le manuscrit de Valladolid par Cristina Diego Pacheco (Editions SymĂ©trie, collection SymĂ©trie Recherche, sĂ©rie Anciens & Modernes. 36 euros, ISBN 978 2 914373 92 0, 275 pages. Parution : dĂ©cembre 2015.