Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 30 septembre 2015. Benjamin Millepied, JĂ©rĂ´me Robbins, Geogre Balanchine, ballets. Mathias Heymann, Amandine Albisson, François Alu… Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Orchestre de l’OpĂ©ra. Maxime Pascal, direction.

L’OpĂ©ra National de Paris nous accueille pour la deuxième reprĂ©sentation de la soirĂ©e nĂ©o-classique signĂ©e Millepied, Robbins et Balanchine. Le Ballet de l’OpĂ©ra interprète la nouvelle chorĂ©graphie du Directeur du Ballet, “Clear, Loud, Bright, Forward”, l’Opus 19 / “The Dreamer” de Jerome Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la compagnie, ainsi que le “Thème et Variations” de George Balanchine, de retour au Palais Garnier depuis des annĂ©es d’absence.

Néoclassicisme revisité, hommage aux Etats-Unis

Benjamin Millepied : l'Ă©lĂ©gance sophistiquĂ©eLe spectacle commence avec la nouvelle production. Nous sommes immĂ©diatement frappĂ©s par la construction scĂ©nographique et les lumières de The United Visual Artists & Lucy Carter. Il s’agĂ®t d’un espace fermĂ©, un cube dans l’Ă©chelle de gris avec des lumières sensibles et intelligentes. Comme la chorĂ©graphie de Millepied d’ailleurs, qui s’inspire fortement des autres deux chorĂ©graphes de la soirĂ©e Robbins et Balanchine, mais pas que. L’esprit de groupe apparemment dĂ©contractĂ© et certaines dĂ©sarticulations rappellent Forsythe, ainsi que les costumes d’Iris van Herpen et l’aspect industriel de la production. L’œuvre est interprĂ©tĂ©e exclusivement par des jeunes danseurs, surtout des Sujets et CoryphĂ©es (avec la surprise d’un Quadrille, Roxane Stojano), et c’est un ballet Ă  l’expressionnisme abstrait, ma non tanto. Remarquons Ă©galement le mariage fabuleux de la danse avec la musique de Nico Muhly, collaborateur fĂ©tiche du chorĂ©graphe. D’une envergure peut-ĂŞtre plus modeste que le ballet prĂ©cĂ©dent de Millepied, Daphnis & ChloĂ© crĂ©Ă©e l’annĂ©e dernière ; il met nĂ©anmoins en valeur les qualitĂ©s des danseurs choisis, et pendant plus de 30 minutes, place Ă  un enchaĂ®nements de solos et d’ensembles, caractĂ©ristiques, ma non troppo, sur un rythme soutenu. Un danseur se distingue… Florimond Lorieux marque l’esprit par l’investissement physique, mais en vĂ©ritĂ© toute la troupe semble très homogène.

Dans l’Opus 19 / The Dreamer de Jerome Robbins, c’est Mathias Heymann, Etoile qui se dĂ©marque, avec le partenariat heureux et fort surprenant d’Amandine Albisson, Etoile. Nous sommes toujours admiratifs des belles lignes du danseur, mais tout particulièrement de la performance d’Albisson, que nous trouvons fantastique, avec une aisance phĂ©nomĂ©nale dans le nĂ©oclassicisme de Robbins, dans ses influences de danse moderne et de danses traditionnelles Russes. Elle paraĂ®t et s’affirme, Ă©panouie et charnelle comme nous trouvons Mathias Heymann poĂ©tique et rĂŞveur. Les contrastes inhĂ©rents Ă  leur partenariat s’exacerbent mĂŞme, vivement distinguĂ©s par rapport au Corps de ballet rĂ©duit qui se fond sur le fond bleu. Le merveilleux Concerto pour violon en rĂ© majeur, op. 19 de Prokofiev est l’accompagnement de choc du ballet. Il est brillamment interprĂ©tĂ© par FrĂ©dĂ©ric Laroque de l’Orchestre de l’OpĂ©ra, et son jeu dactyle est Ă  la hauteur de la partition et de l’occasion.

Le retour du Thème et Variations de Balanchine est plutĂ´t problĂ©matique. Il s’agĂ®t du ballet le plus immĂ©diatement accessible Ă  un public très grand et divers, avec Tchaikovsky, costumes et tutus rayonnants. La danse, elle, fait hommage officieux Ă  Marius Petipa, avec un enchaĂ®nement des pas acadĂ©miques redoutables et un je ne sais quoi de So American typique de Balanchine (le ballet est crĂ©Ă©e en 1947 pour le Ballet Theatre Ă  New York, futur American Ballet Theatre). Le couple de Premiers Danseurs qui interprète l’œuvre le soir de notre venue est celui devenu habituel de François Alu et Valentine Colasante. Maints danseurs ont tĂ©moignĂ© de l’extrĂŞme difficultĂ© de cette Ĺ“uvre de 25 minutes, nous le remarquons davantage Ă  cette reprĂ©sentation. Une reprise souvent tremblante et angoissĂ©e ; nous sommes Ă©tonnĂ©s de voir la Colasante rater ou tricher ses entrechats, mĂŞme si elle arrive Ă  une certaine excellence d’exĂ©cution Ă  la fin du ballet. Comme souvent c’est le cas avec le virtuose Alu, ses pas redoutables sont rĂ©alisĂ©s de façon impeccable ou presque, ses entrechats sont bien rĂ©alisĂ©s et c’est le danseur qui tremble le moins. Ceci fait qu’il fait de l’ombre aux autres danseurs, notamment sa partenaire qui a une prestance naturelle mais dont la performance reste moyenne ce soir. MalgrĂ© l’impressionnante beautĂ© de la chorĂ©graphie, le luxe de la musique et des costumes, c’est la performance qui nous laisse plus mitigĂ©s, avec une sensation plus de soulagement Ă  sa fin que de bĂ©atitude.

Un trio des ballets nĂ©o-classiques Ă  voir au Palais Garnier de l’OpĂ©ra de Paris, pour la belle curiositĂ© de la crĂ©ation de Millepied et pour le songe dĂ©licieux qu’est la pièce de Robbins faisant son entrĂ©e au rĂ©pertoire. A l’affiche les 1er, 2, 4, 5, 7, 9, 10 et 11 octobre 2015.

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 10 mai 2014. Le Palais de Cristal, Daphnis et ChloĂ© (première mondiale). Georges Balanchine, Benjamin Millepied, chorĂ©graphes. Marie-Agnès Gillot, Karl Paquette, AurĂ©lie Dupont, HervĂ© Moreau, François Alu, Ballet de l’OpĂ©ra. Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale.

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeNouvelle production et première mondiale très attendues ce soir Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! D’abord le Palais de Cristal de Balanchine, crĂ©e en 1947 pour la compagnie parisienne et rhabillĂ© aujourd’hui par Christian Lacroix dans une nouvelle production. Ensuite une nouvelle chorĂ©graphie du ballet de Ravel, Daphnis et ChloĂ© par le chorĂ©graphe français Benjamin Millepied, prochain directeur de la Danse. Une salle remplie de balletomanes Ă  la fois crispĂ©s et pleins d’espoir, avec des attentes au bout des nerfs, pour la reprise comme pour la crĂ©ation… Un dĂ©fi et un pari, -malgrĂ© les rĂ©serves, gagnĂ©s !

Les couleurs fantastiques d’un nĂ©oclassicisme glorieux

Les adeptes du New York City Ballet seront très surpris de voir leur si cher ballet Symphony in C revenir Ă  ses origines parisiennes. Si le noir et blanc simple et efficace des costumes cède aux vives couleurs de Lacroix dans Le Palais de Cristal (titre originel), les diffĂ©rences les plus pertinentes sont dans la danse, Balanchine ayant remaniĂ© et renommĂ© son ballet pour New York. La musique du ballet et celle de la Symphonie en Ut de Bizet, seule du compositeur (et l’une des rares en France au XIXe siècle), est en 4 mouvements ; chacun inspire fantastiquement 4 tableaux chorĂ©graphiques distincts. La danse ici paraĂ®t suivre l’aspect formel de la symphonie, avec une exposition, un dĂ©veloppement, une rĂ©capitulation chaque fois mise en mouvements par un couple de solistes, plusieurs semi-solistes et des danseurs du corps de ballet. Le premier tableaux fait paraĂ®tre la nouvelle Etoile Amandine Albisson avec Mathieu Ganio. Leur prestance est indĂ©niable et ils sont si beaux sur le plateau (comme un Audric Bezard ou un Vincent Chaillet semi-solistes d’ailleurs)… La danseuse assure de belles pointes (quoi qu’une modeste extension), lui a le charme princier qui lui est propre. Une sagesse immaculĂ©e qui pourtant impressionne peu. Ce n’est qu’au 2e mouvement avec Marie-Agnès Gillot et Karl Paquette, tout Ă  fait spectaculaires, que nous ressentons le frisson. Lui, -toujours si bon et solide partenaire, n’est jamais dĂ©pourvu de virtuositĂ© dans ses tours et ses sauts, et elle, que nous aimons tant, une … rĂ©vĂ©lation ! L’extension insolite, une expressivitĂ© romantique, ses jambes enchanteresses, tout comme la fluiditĂ© de leurs Ă©changes sur le plateau ont fait de ce couple le plus beau, les plus Ă©quilibrĂ© et rĂ©ussi du ballet. Si nous remarquons le Corps davantage prĂ©sent et excitĂ© au 3ème mouvement, le couple formĂ© par Ludmila Pagliero, Etoile d’une belle et impressionnante technique normalement, et Emmanuel Thibault, Premier Danseur, est sans doute le moins convaincant. Moins naturels et comme dissociĂ©s, ils semblent dĂ©ployer leurs dons sĂ©parĂ©ment, … qu’ensemble, il n’y a que dĂ©saccord. Un Ă©vident et inconfortable dĂ©saccord. Ce malheur s’oublie vite au 4ème mouvement grâce aux sauts virtuoses, la beautĂ© plastique et l’Ă©lĂ©gance pleine de fraĂ®cheur de Pierre-Arthur Raveau, Premier Danseur, tout Ă  fait Ă  l’aise avec sa partenaire Nolwenn Daniel, d’une grande prĂ©cision.

Talents concertés

Alu_francois-premier danseurAprès l’entracte vient le moment le plus attendu. Daphnis et Chloè. L’une des meilleures partitions du XXème siècle, avec un choeur sans paroles et un orchestre « impressionniste » gĂ©ant. D’une richesse musicale pourtant très difficile Ă  chorĂ©graphier, l’ouvrage est tellement difficile qu’on a presque oubliĂ© l’existence de la version (originelle) de Fokine ou encore celle (rĂ©ussie Ă  une Ă©poque) de Frederick Ashton. Benjamin Millepied s’attaque au challenge avec de fortes convictions : le futur directeur de la Danse de l’OpĂ©ra en fait un ballet nĂ©o-classique plein de beautĂ© et d’intĂ©rĂŞt, Ă  la fois pluristylistique et fortement personnel. L’Ă©quipe artistique comprend l’artiste Daniel Buren pour la scĂ©nographie et Holly Hynes et Madjid Hakimi pour les costumes et lumières respectivement. Ils ont dĂ©cidĂ©s d’Ă©viter tout naturalisme et se sont inspirĂ©s, avant tout, de l’universalitĂ© abstraite du mythe grec si brillamment mise en musique par Ravel. Un spectacle qui ravit et stimule les sens, tous, et ce mĂŞme avant l’arrivĂ©e des danseurs sur l’immense plateau de l’OpĂ©ra Bastille. D’abord, le Corps de ballet Ă  une prĂ©sence importante et Millepied l’utilise intelligemment ; nous sommes d’ailleurs contents de voir des danseurs qu’on voit très peu sur le plateau. Les tableaux collectifs sont particulièrement rĂ©ussis en l’occurrence. Mais parlons aussi d’inspiration avant de parler des solistes. Pendant la performance, nous avons parfois des flashbacks de Robbins, par la musicalitĂ© de quelques pas de deux, mais aussi d’Isadora Duncan, par l’abandon dans quelques mouvements… Mais peut-ĂŞtre aussi un peu de Nijinsky Ă  l’intĂ©rieur ? (par une certaine bidimensionalitĂ© parfois Ă©voquĂ©e). C’est peut-ĂŞtre l’effet hypnotique des formes et des couleurs de la scĂ©nographie de Buren. Dans tous les cas, les solistes et le Corps affirment un entrain particulier, une fluiditĂ© Ă©tonnante, une sensation de complicitĂ© et de bonheur rare en ces temps. AurĂ©lie Dupont en ChloĂ© n’est pas une petite fille ingĂ©nue, mais elle est une grande danseuse, maestosa dans sa danse jusqu’Ă  ce qu’elle se retrouve dans les bras d’HervĂ© Moreau en Daphnis. Lui est au sommet de ses aptitudes : beautĂ© des lignes, des sauts, une musicalitĂ© palpitante Ă  laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles. Eleonora Abbagnato dans le rĂ´le mĂ©chant de LycĂ©nion est, elle, au sommet de la sĂ©duction, avec le legato si sensuel qui lui est propre. Son partenaire dans le crime, Dorcon, est interprĂ©tĂ© par Alessio Carbone, bon danseur, mais Ă  l’occasion Ă©clipsĂ© par les prestations des autres. François Alu en Bryaxis (photo ci dessus) est, lui aussi, au sommet de la virtuositĂ©, avec des enchaĂ®nements de pas d’une difficultĂ© redoutable et une prĂ©sence qui est Ă  la fois sincère, voire dĂ©contractĂ©e, complètement Ă©lectrisante.

Remarquons Ă©galement la direction Ă©lĂ©gante comme toujours de Philippe Jordan Ă  la tĂŞte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ses musiciens semblent aussi en symbiose avec la danse, et ce mĂŞme pendant le monument instrumental qu’est Daphnis et Chloè. Ce soir les talents si bien concertĂ©s ont pour but ultime d’honorer l’art chorĂ©graphique. Pari gagnĂ© pour l’Ă©quipe artistique, tout Ă  fait Ă  la hauteur de la maison. A voir et revoir sans modĂ©ration Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 14, 15, 18, 21, 25, 26, 28, 29 et 31 mai ainsi que les 3, 4, 6 et 8 juin 2014.