COMPTE-RENDU, concert. MARSEILLE, Roll’Studio, le 14 sept 2019. Duo Impressionniste

COMPTE-RENDU, concert. MARSEILLE, Roll’Studio, le 14 sept 2019. Duo Impressionniste. Katel Boisneau, harpe celtique ; Matthieu Tomi, basse six cordes. Impressionnant, sans vouloir impressionner, sans expressionnisme racoleur, par sa virtuositĂ© souriante, son aisance acrobatique des doigts, ce duo de cordes pincĂ©es, jamais pincĂ© ni guindĂ© dans sa directe familiaritĂ© et proximitĂ© dans le nid rocailleux mais douillet du Roll’Studio.

 

Le Panier
Car c’est aussi cela Marseille, en dehors des grandes institutions musicales : presque secrets mais connus d’initiĂ©s amoureux, des lieux discrets mais gĂ©nĂ©reusement accueillants aux musiciens, chanteurs, artistes, leur offrant un lieu, une scĂšne, un public pour s’y produire. Ici, c’est dans le plein cƓur, Ă  tout cƓur, du vieux Marseille, il faudrait dire Massalia, mĂȘme PhocĂ©e, l’antique citĂ© sur la colline du Panier oĂč les Grecs posĂšrent la premiĂšre pierre de la ville la plus ancienne de France, que les Romains agrandirent, embellirent, fortifiĂšrent, oĂč la Place des Moulins mĂ©diĂ©vale annonçait dĂ©jĂ  l’avenir de ce qui devaient ĂȘtre les puissantes minoteries du XXesiĂšcle, broyant blĂ©, arachide, coprah, pour les fameuses fabriques de pĂątes, biscuits cĂ©lĂšbres, huileries, savonneries fameuses, qui fleuraient bon un air non polluĂ©, disparues aujourd’hui avec la dĂ©sindustrialisation. Le Panier, pas Ă  pas, signe Ă  signe, dans ses ruelles ponctuĂ©es de petits ateliers d’artistes, que redĂ©couvrent les touristes, on suit des traces de cet immĂ©morial passĂ© d’oĂč se construisit la puissance d’une ville commerciale aux ambitions de citĂ© rĂ©publique mĂ©diterranĂ©enne, qui contraignit tous les souverains de France Ă  signer des Capitulations respectant ses droits, jusqu’au jour fatal oĂč Louis XIV, pour chĂątier la rebelle, y pĂ©nĂ©tra non par la porte monumentale mais, en conquĂ©rant, par une brĂšche faite symboliquement exprĂšs dans sa muraille, en bas du Panier, oĂč se trouve le Mucem, faisant pointer tous les canons des forteresses des hauteurs, non vers l’extĂ©rieur dĂ©fensif, mais sur l’indomptable ville elle-mĂȘme.

 

Roll’Studio
thumbnail_1 rue2815086893_nAncien portail dont les deux lourds battants de bois sont adoucis d’un bleu lavande sur une porte dont les ferronneries vĂ©gĂ©talisĂ©es sont plus festives que dĂ©fensives. Petit couloir, petit comptoir de bar, quelques petites marches, un creux, une cave, un caveau en voĂ»te en opus incertum, hĂ©ritage romain, ces pierres, ces moellons gris presque moelleusement sertis au hasard, comme des grumeaux, dans un mortier presque jaune d’Ɠuf : oui, un nid, avec cet Ă©trange oiseau dorĂ© posĂ© sur un pied, la harpe, dĂ©ployant une aile immobile striĂ©e de l’or aĂ©rien de ses cordes. En face, aile sagement repliĂ©e d’un envol retenu, un piano ; entre les deux, alanguies sur une chaise, les courbes rebondies, voluptueusement fĂ©minines, de la guitare basse et une autre, semblant traĂźner comme par hasard, telle une odalisque orientale, Ă  mĂȘme le tapis du sol. Un canapĂ©, des banquettes, des chaises pour les spectateurs.

 

concert jazz classiquenews studio roll n rock critique concert festival classiquenews_2 roll-studioCe lieu modeste au creux de cette Ă©troite rue des Muettes affiche pourtant de larges ambitions parlantes, Ă©loquentes : c’est une Ă©cole de musique. L’association Loi 1901 qui la gĂšre dispense aux enfants et aux adultes, prioritairement du quartier, une initiation et un enseignement musical orientĂ©s vers la musique classique, baroque et lyrique, sans oublier le jazz et ses improvisations, avec finalement, comme exercices pratiques exemplaires, ces concerts du samedi sur la scĂšne, ouverte Ă  des musiciens, gĂ©nĂ©ralement rĂ©gionaux avec lesquels on peut amicalement discuter ensuite autour d’un verre et d’une portion de pizza. La musique, de tous, Ă  portĂ©e de tous.

 
 

IMPRESSIONNANT
DUO IMPRESSIONNISTE

 
 

Duo impressionniste
On ne demandera pas, aux duettistes, le pourquoi de ce nom, puisqu’ils se refusent d’expliciter quoi que ce soit de leur musique, composĂ©e presque toujours Ă  deux, qui, il est vrai, parle toujours d’elle-mĂȘme sans besoin de discours (surtout rue des Muettes !) faite des impressions, physiques, donc, mentales, des images qu’elle suscite, Ă©veille ou rĂ©veille en nous. Ils nous souffleront, malgrĂ© tout, les circonstances, les titres, condensĂ©s d’expĂ©riences de rencontres, autant d’approches qui aurĂ©olent de vĂ©cu intense leurs morceaux.

 
 

concert classiquenews opera critique duo impressionniste _1 Katell Boisneau et Matthieu Tomi © Camille Perrin

 
 

Elle, Katell Boisneau, Bretonne, semble ĂȘtre nĂ©e avec la harpe celtique dans son berceau, paternelle sinon maternelle. InitiĂ©e par son pĂšre, elle approfondit aussi au Conservatoire de Nantes la version classique de l’instrument, dont elle nous dit, en passant, la diffĂ©rence : pas de pĂ©dales pour la harpe celtique pour les demi-tons, mais un ingĂ©nieux et complexe systĂšme de « palettes », de « taquets », fixĂ©s sur le galbe supĂ©rieur de l’instrument pour chaque corde. D’oĂč la dextĂ©ritĂ© supplĂ©mentaire, la prestesse, la prestidigitation de ces doigts de fĂ©e dont l’agilitĂ© est telle que l’on perçoit Ă  peine la touche. Originale artiste au parcours des plus singuliers : harpiste et danseuse-acrobate passĂ©e en Afrique par l’école de cirque. InitiĂ©e Ă  la kora, cette harpe-luth mandingue, elle se produit en duo avec Toumani DiabatĂ©au Carrousel du Louvre, participe Ă  diverses crĂ©ations avec divers ensembles, dont le groupe Accord de Cordes et la Compagnie Mauvais Cotons. LaurĂ©ate du Prix Envie d’Agir, elle crĂ©e un duo de harpe, kora et mĂąt chinois avec Kandia KouyatĂ© Ă  Conakry, retrouvant en 2009, son ami Abdoulaye KouyatĂ© pour fonder LĂĄ Y KĂĄ.

 

IMPRESSIONNISTE concert critique classiquenews Duo Impressionniste WEB-2Son partenaire, complice compagnon compositeur, Matthieu Tomi, d’origine corse, Ă©tudie la musicologie Ă  l’UniversitĂ© d’Aix-en-Provence et se spĂ©cialise en jazz au Conservatoire dans la classe du fameux Jean-François Bonnel, multi primĂ©. Son travail thĂ©orique s’enrichit parallĂšlement d’expĂ©riences scĂ©niques avec divers groupes de jazz, de blues sur les scĂšnes rĂ©gionales et des festivals en Corse. Ses compositions sont nourries, de rencontres, de lectures, d’une atmosphĂšre familiale insulaire oĂč le chant, naturellement, n’est jamais absent, voix ici encore Ă©cho du pĂšre de deux artistes qui, apparemment, ne crient pas comme Gide : « Familles, je vous hais ! », credo bourgeois que, gĂ©nĂ©ralement, seuls des bien nantis peuvent se permettre.
Il y a un tel climat affectif chez ces deux interprĂštes que, dans le dialogue naturel qui s’instaure dans l’intimitĂ© amicale de cette petite salle, dans la proximitĂ© des artistes, j’ai presque du regret de rĂ©vĂ©ler Ă  Mathieu Tomi que le poĂšme LibertĂ© de Paul Éluard, qu’il a mis amoureusement en musique Ă©tait, au dĂ©part, du propre aveu du poĂšte, un poĂšme d’amour nommĂ© Une seule pensĂ©e, destinĂ© Ă  sa femme Nusch dont le nom apparaissait comme la rĂ©vĂ©lation attendue du mystĂšre Ă  la fin de la derniĂšre strophe [1]. Il le changea finalement (spontanĂ©ment selon la lĂ©gende) par celui de LibertĂ©, dont on sait le succĂšs avec les parachutages par les aviateurs anglais dans la France occupĂ©e. Mais qu’importe : le cĂŽtĂ© incantatoire du simple et sublime poĂšme, qui a inspirĂ© tant de musiciens, dont Poulenc, est lĂ  dans la version de Tomi, avec une sorte de basse continue obsessionnelle comme l’anaphore « Sur  » qui scande le poĂšme et cette musique passant de la harpe Ă  la basse est un vrai dialogue amoureux.
Motifs lancĂ©s Ă  la harpe, commentĂ©s, brodĂ©s Ă  la guitare volubile, dĂšs le premier morceau, Inti, qui signifie ‘Soleil’ dans la langue quecha des Incas, il y a tout l’or Ă©clatant de la harpe ombrĂ© par l’épaisseur d’argent de la basse. La piĂšce suivante, Agriate, du nom du dĂ©sert corse, pose un thĂšme jazzy Ă  la guitare, trĂšs rythmĂ©, sombre, ponctuĂ© de myriades d’étoiles, de constellations de subtils arpĂšges, douces vagues rĂȘveuses de la harpe avant que les deux instruments n’échangent leur dynamique, piano et forte, gruppetis de la guitare tels des nuages de mauvais temps sur les ondes plus larges de la harpe. Harpe Ă  l’aigu, allĂšgre, espiĂšgle, et guitare trĂšs bossa nova, notes entĂȘtĂ©es crĂȘtĂ©es d’Éclats lumineux avec de lĂ©gĂšres percussions de doigts sur la caisse ou cordes. Temps arrĂȘtĂ© de rĂȘve, sur un bourdonnement de sa guitare, Mathieu Tomi semble se livrer Ă  mi-voix en chantant, en anglais, un souvenir de son pĂšre dont la voix, dit-il, l’habite : Suspendu, il pince ses cordes et Katell tisse, aimante fĂ©e, sa fine toile arachnĂ©enne de sons attentifs.
On aura quelques standards tendrement revisitĂ©s, dont une berceuse, un thĂšme langoureux de Tom Jobin, Luisa, avec une Ă©lĂ©gance savante et populaire. Pour Orso, ‘ours’ en Corse, les deux musiciens invitent dans leur couple le troisiĂšme homme, Wim Welker, bien d’ici malgrĂ© un nom d’ailleurs, guitariste pliĂ© Ă  toutes les musiques et disciplines, par ailleurs enseignant en divers lieux. S’emparant de la seconde guitare, toute en aigus argentins, ce sera un trio acrobatique, un superbe bƓuf d’improvisations, compĂ©titions en virtuositĂ©s cordiales de cordes accordĂ©es jouant le dĂ©saccord pour rebondir, revenir ensemble de courses-poursuites haletantes, la harpe devenant une sorte descat, scandant les vocalesesdes guitares. Les trois partageront un ThĂ© Ă  la menthetrĂšs brĂ©silien dont nous goĂ»terons avec dĂ©lectation jusqu’à la derniĂšre goutte et ils nous offriront en bis (tris ?) le bouquet pyrotechnique de la reprise en trio de Suspendu, harpe Ă©largissant ses ondes presque hawaĂŻennes, avec des effets de glissandis comme des enroulements de vagues de surf sur le fracas Ă©cumeux des autres cordes. Des tsunamis comme on peut les aimer.
Impressionnante virtuositĂ© dans la simplicitĂ© souriante d’interprĂštes jeunes dans la proximitĂ© d’un lieu qui, sans nulle glaciale distance, nous intĂšgre chaudement, amicalement, aux musiciens.

 
 
 
 
 

COMPTE-RENDU, concert. MARSEILLE, le 14 sept 2019. Duo Impressionniste.

Marseille,
Roll’Studio
14 septembre 2019

Katel Boisneau, harpe celtique ; Matthieu Tomi, basse six cordes
Roll’Studio (au Panier), 17 rue des Muettes, 13002 Marseille.
tél. : 09 65 30 36 59 ; claire.abram@rollstudio.fr

 

 
 
 

AGENDA… Le 24 Octobre 2019, le Duo impressionniste assumera la premiĂšre partie de Nils Petter Molvaer, Ă  La Petite Halle de La Villette, Paris.

Certains morceaux sont en écoute :

https://soundcloud.com/user-184147974

Sur le site de leur compagnie, capture de certains de leur spectacles harpe, guitare et cirque.

http://www.compagniesevapore.com

Photos :
1 Photo Roll’s studio, rue ;
2 Un concert;
3 Duo impressionniste (©Camille Perrin);
4 Duo impressionniste (©Aurélien Le Calvez).

[1] « Je pensais rĂ©vĂ©ler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, Ă  qui ce poĂšme Ă©tait destinĂ©. »,Paul Éluard, PoĂ©sie et VĂ©ritĂ©(1942)