COMPTE-RENDU, critique, opéra. STRASBOURG, Opéra, le 15 juin 2019, Don Giovanni / Christian Curnyn – Marie-Eve Signeyrole

DON_GIOVANNI_Photo.KlaraBeck-0922NPressebis-362x464COMPTE-RENDU, critique, opéra. STRASBOURG, Opéra, le 15 juin 2019, Don Giovanni / Christian Curnyn – Marie-Eve Signeyrole. Relecture ? Transposition ? Détournement ou dévoiement ? Marie-Eve Signeyrole pratique depuis 2012 le dépaysement de tous les ouvrages lyriques qu’elle aborde. Le livret, les didascalies sont oubliés pour transmettre le message que l’inventive metteuse en scène substitue aux intentions du librettiste et du compositeur, pour le meilleur comme pour le moins bon. Ici, c’est pour le meilleur, d’une force bouleversante, où le drama giocoso, avec ses deux versants, atteint une vérité dramatique exceptionnelle : L’opéra du désir « incontrôlable et incontrôlé » (Marie-Eve Signeyrole).

C’est Mozart qu’on assassine… Le jeu du dĂ©sir et de la mort

« TRASH est l’abrĂ©viation de Tactically Random A.I. Spawn Heuristic, qui dĂ©termine des personnages non-joueurs (…) commandĂ©s par l’ordinateur et qui sont positionnĂ©s afin de devoir les tuer avant d’atteindre un boss » (dĂ©finition seconde donnĂ©e par WikipĂ©dia). Ce Don Giovanni, oĂą le stupre et le sang se mĂŞlent, rĂ©pond aussi Ă  cette proposition. Les spectateurs volontaires, ayant rĂ©pondu par mail Ă  l’invite de Don Giovanni, tirĂ©s au sort, sont invitĂ©s Ă  prendre place sur scène, figurants voire acteurs, mis en valeur par la vidĂ©o.

Le décor est réduit à quelques éléments mobiles, qui permettent la recomposition de l’espace (vitrine, podium, table-s, bar, fauteuils de part et d’autre pour accueillir le public…). Des éclairages judicieux suffiront à créer le climat requis par chaque scène, les changements s’effectuant discrètement, à vue. Durant l’ouverture, une jeune femme, spectatrice sur scène, est invitée à choisir l’objet dont elle usera librement sur la longue table où ils sont exposés. Le rasoir lui permettra, impassible, résolue, de se taillader les poignets, face à Don Giovanni. L’animateur du « jeu », qui n’est autre que Leporello, s’emploiera à éponger le sang répandu, après que le corps ait été enlevé. Le ton est donné : trash, à la limite du soutenable.

DON_GIOVANNI_Photo.KlaraBeck-1906NPresse-362x241Chacune des femmes vit ses fantasmes, chauds sinon torrides, sous l’œil d’une caméra impudique qui nous vaut des gros plans suggestifs. Don Giovanni est mû par une pulsion érotique incontrôlée. Il semble être la proie de la gent féminine sur laquelle il exerce son charme, au sens le plus fort. Immobile, apparemment indifférent, en dehors de la consommation de l’acte, il se muera en une sorte de satyre démoniaque, animal en rut lors du banquet qu’il offre pour posséder Zerline. Le dénouement, paroxystique, empoisonnement et affres de Don Giovanni, après celles de Donna Elvira, nous prend à la gorge. Après sa mort, les femmes se jetteront sur son corps qu’elles caresseront et grifferont à coups de fourchettes sado-masochistes, ou anthropophagiques.

Nikolay Borchev campe un remarquable Don Giovanni, qu’il vit avec une intensité peu commune. La voix est puissante, bien projetée, sans avoir toujours l’autorité ou la séduction attendues, ce qui n’altère pas réellement sa crédibilité. Le premier rôle masculin lui est disputé par Michael Nagl, présentateur, animateur, et formidable Leporello, complice autant qu’obligé. Sa révolte lui vaudra un horrible visage tuméfié. Mais il saura se venger… Voix ample, bien timbrée, aux graves solides, ce n’est pas le couard habituel, mais une personnalité riche et essentielle. Ottavio, Alexander Spargue, beau ténor mozartien, n’est pas moins juste, viril pour une fois. Igor Mostovoi nous vaut un Masetto de belle tenue. Quant au Commandeur de Patrick Bolleire, ici équivoque serveur de bar, sa stature imposante le prédispose à l’emploi. La voix est de grande qualité. Tout juste souhaiterait-on des graves plus sonores. Des rôles féminins, très caractérisés, aucun ne déçoit. Sophie Marilley, Donna Elvira, impressionne, émeut par la violence de sa passion possessive et destructrice. Voix vaillante, généreuse, sonore, aiguisée comme séduisante, elle traverse l’ouvrage avec une présence exceptionnelle. Donna Anna, Jeanine De Bique, personnalité riche et complexe, prend une voix lumineuse et ronde, épanouie. La Zerline de Anaïs Yvoz, mutine, gourmande, effrontée, est délicieuse. L’émission est fraîche, toujours expressive, conduite avec de beaux phrasés. Les ensembles sont autant de réussites, comme la participation des chœurs.

Impardonnable, la seule faiblesse de cette production exceptionnelle réside dans sa direction musicale. Claveciniste à l’origine, Christian Curnyn s’est forgé une réputation enviable dans l’opéra baroque, Haendel tout particulièrement, qu’il élargit à Mozart depuis peu. Comment, déjà, ne pas regretter l’enfermement inadmissible dans la fosse des trois petits orchestres du bal ? Pire, avec sa battue invariable, symétrique, le nez dans la partition, il ne s’intéresse manifestement pas plus au chant qu’à l’orchestre. C’est scolaire, plat, réducteur au possible. C’est Mozart qu’on assassine : la jouissance des textures, des couleurs, les respirations nous sont refusées. Pire : son insouciance aux voix causera à de multiples reprises des décalages. L’orchestre suit, docile, appliqué. Les équilibres, les phrasés, les oppositions semblant laissés à l’initiative de chacun. Quel gaspillage lorsqu’on connaît les qualités des musiciens !

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COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. STRASBOURG, OpĂ©ra, le 15 juin 2019, Don Giovanni / Christian Curnyn – Marie-Eve Signeurole. CrĂ©dit photographique © Klara Beck – OpĂ©ra du Rhin