CD. Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (Luigi Piovano, 2013) 1 cd Eloquentia

schubert-luigi-piovano-eloquentia-schubert-cdCD. Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (Luigi Piovano, 2013) 1 cd Eloquentia. Le présent opus met en miroir deux Å“uvres emblématiques de Franz Schubert composées dans la même période : une période sombre qui aiguise sa formidable sensibilité musicale. Ébranlé voire dépressif, le Schubert de 1824, celui des deux oeuvres ici abordées – la Sonate Arpeggione et le Quatuor La jeune fille et la mort-, saisit par ce regard sans concession sur la fragilité humaine et la désespérante solitude qui est la sienne. Ayant contracté la syphilis, le jeune homme de 28 ans reste alité condamné malgré lui mais sa clairvoyance musicalement géniale transparaît sans fard, pointant une vivacité exceptionnellement mûre pour son âge. La mort est présente, et la plume d’une rare acuité. Une irrépressible aspiration au chant de l’amour y croise des gouffres amers  ; l’emprise de la mort (prémonition troublante) guerroie avec les dernières forces vitales : c’est ce que nous offre à entendre le violoncelliste Luigi Piovano qui réunit autour de lui les cordes seules de l’orchestre de l’Accademia di Santa Cecilia. Chaque oeuvre est abordée dans une version non familière dont les bénéfices se dévoilent en cours de lecture.

La Sonata en la mineur D. 821 dit l’Arpeggione et le Quatuor en re mineur D. 810 “La Jeune Fille et la Mort”, les deux versions proposées dans cet album sont des transcriptions ; pour la première, Luigi Piovano, par ailleurs violoncelle solo de l’Orchestre Symphonique de l’Accademia di Santa Cecilia, réunit les cordes seules de la phalange romaine. Il nous propose une version pour violoncelle piccolo à cinq cordes et orchestre à cordes ; pour le Quatuor D. 810, Luigi Piovano a retenu la version pour orchestre à cordes écrite par Gustav Mahler en 1896.

piovano luigi schubertPour l’Arpeggione D821, Luigi Piovano a pris soin de choisir son instrument dans la connaissance des possibilités de l’instrument originel utilisé par Schubert (hybride à 6 cordes entre la viole de gambe, le violoncelle et la guitare, conçu par le facteur viennois JG Stauffer en 1823). Le piccolo utilisé par le violoncelliste italien réalise les octaves originales : il cisèle surtout la fluidité chantante de l’instrument, dévoilant tout ce qui dans l’écriture de Schubert relève du chant pur car le lied est bel et bien primordial ici.

Les solos soulignent l’âprete mélancolique de l’air principal qui dialogue avec le second dansant presque populaire et rustique, d’un caractère nettement brillant. De toute évidence, la transposition fait valoir l’exceptionnelle sensibilité expressive du violoncelle solo comme l’instinct musical du soliste. Le bénéfice des cordes comme un tapis sonore apporte de nouvelles couleurs une extension orchestrale évidente, même uniquement aux cordes : la partition gagne de nouvelles respiration, un souffle qui amplifie l’effet de contraste entre nostalgie maladive (dépressive) du premier motif et élan chorégraphique (plus insouciant) du second. L’approche de Piovano dans l’Adagio accentue les qualités que nous remarquions dans le premier mouvement : langueur et mystère du premier motif où s’affirment la simplicité et la pudeur très profonde du violoncelle requis (William Forster III de 1795).

Schubert transcrit : geste allant, clair et fluide

 

Le 3ème épisode (Allegretto) est sautillant d’une précision et d’un grand raffinement agogique (comme son Saint-Saëns -intégrale pour violoncelle et piano-, également éditée par Eloquentia, remarquablement expressif et là aussi d’une belle caractérisation introspective). Le violoncelle affirme une flexibilité aérienne, une versatilité étonnante assurant l’allègement progressif de la matière sans perdre l’élocution très précise et volubile du violoncelle, d’une musicalité virtuose. Si le soliste avait souhaité faire briller, chanter l’instrument, mais aussi émouvoir par une sensibilité pure, il n’aurait pas agi autrement. L’Allegretto atteint un naturel et une complicité expressive avec les cordes qui l’entourent : toute la fin est écrite en légèreté et nuances, réalisant le haut intérêt de la transposition.

L’idée de transcrire pour orchestre à cordes l’admirable Quatuor La jeune fille et la mort D.810, peut surprendre… Que peut apporter un effectif plus nombreux, immanquablement plus dense pour ne pas dire davantage, en place d’un quatuor aux équilibres affinés,  d’une lisibilité inatteignable ? Si la question mérite d’être posée,  la défense  de la transcription choisie  se réalise d’elle même… conçue à l’extrême fin du XIXème par Gustav Mahler.

Les interprètes parviennent à maintenir le niveau d’élocution préalable (D. 821) en soignant la ligne expressive ; ils évitent surtout lourdeur et épaisseur,  gageure difficile à relever sur le terme. Ils retrouvent en cela la cohérence de leur album des transcriptions des lieder de Mahler précédemment édité aussi chez Eloquentia.

L’agilité se détache en particulier dans le premier mouvement  à l’activité nerveuse, finement énoncée ; les fins de phrase étant millimétrées par le violoncelle toujours fidèlement inspiré du chef et leader de l’effectif (Piovano a été récemment confirmé comme chef soliste de l’ensemble à cordes romain : une entente dont témoigne et confirme le présent enregistrement).

piovano luigiLe souci de clarté s’affirme, y compris dans l’âpreté qui manque parfois de rudesse tranchante dans les tutti rageurs, mais les cordes savant exprimer ce climat d’instabilité et de profondeur inéluctable (ajout de la contrebasse par Mahler), celles d’une eau inquiétante comme un secret qui plonge dans un lac… Très engagés, acteurs d’une force puissante, les interprètes abordent le 2ème mouvement (Andante con moto avec variations : l’épisode le plus saisissant de Schubert) dans des qualités des pianissimi bénéfiques, n’empêchant pas qu’une certaine pesanteur (Mahler moins inspiré) s’impose malheureusement là où la forme quatuor glisse dans la pure magie suspendue. Pourtant malgré la largeur sonore liée à l’effectif, l’allant trouve à la fois cette urgence (galop de la mort séductrice), la prière de la jeune fille comme l’inquiétant mystère qui flotte continument au dessus des instruments. Le Scherzo est âpre et intensément dramatique. Le violoncelliste leader veille là encore aux équilibres associant engagement et lisibilité y compris dans le trio plus détendu et insouciant,  sautillant et gracieux. Le presto final est une course échevelée aux secousses finement tressées. Le nerf et l’engagement des musiciens réalisent ce dernier mouvement comme l’élément libérateur de toutes les tensions préalablement énoncées.  Sans perdre le fil tragique et lugubre, l’orchestre même épais évite la pesanteur et le pathos : sa ligne simple et dépouillée suit son cours coûte que coûte, offrant une couleur orchestrale au drame qui se joue. Le flux nerveux ne manque pas d’expressivité comme de caractérisation ; les musiciens misent sur une précision là encore jamais prise en défaut. La «  chevauchée / tarentelle » reste l’une des plus passionnantes de Schubert. Le dénouement spectaculaire et théâtral où la mort reprend ce à quoi elle avait fait mine de renoncer,  est vif, frappant, d’une inéluctable évidence. Voici un jalon dans la complicité du violoncelliste et de l’orchestre qu’il dirige. Sans atténuer ni diluer l’intensité schubertienne, les interprètes savent en éclairer les arêtes vives, souligner les points de force de la délicate structure. Une gageure scrupuleusement relevée.

Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (transpositions pour soliste et orchestre à cordes). Orchestre à cordes de l’Accademia di Santa Cecilia. Luigi Piovano, violoncelle et direction. 1 cd Eloquentia EL 1446, enregistrement réalisé en mai 2013.