Lucio Silla ou Mozart en ado romantique

mozart_portrait-300Mozart : LUCIO SILLA. Les 23, 25, 27 et 29 avril 2016. En 1772 après son éblouissant Mitridate le jeune Mozart adolescent  (il termine alors sa 16 ème année), s’intéresse au labyrinthe amoureux faisant évoluer encore et encore le genre seria dont il enrichit la forme (ajout du choeur, récitatifs soignés, orchestre raffiné); qu’il acclimate à un langage musical qui suit avec une acuité racinienne chaque vertige ou élan du coeur; c’est un théâtre sentimental d’une profondeur jamais écoutée auparavant car chaque personnage y souffre et palpite avec une force nouvelle;  aucun doute alors que Goethe finit alors Les Souffrances du jeune Werther, Mozart déploie une exceptionnelle maturité pour inventer l’opéra… romantique: ce Lucio milanais, créé en décembre 1772 au lendemain de la Noël (soit le 26 décembre) affirme le génie du jeune compositeur habité par la question du sentiment et du désir.

Lucio : c’est Mozart en ado romantique

Si le prince Lucio Silla aime Giunia, celle ci lui préfère Cecilio. Les deux amants menacés fomentent un complot contre l’autorité : ils envisagent l’assassinat du despote Silla : mais leur projet est éventé et se présentant devant le tribunal, Giunia et Cecilio sont prêts à mourir. Devant tant de courage et de force morale, Lucio Silla… de tyran devient témoin humanisé ; il renonce à Giunia et même abandonne le pouvoir au peuple de Rome;  l’époque est alors à la célébration du prince politique éclairé dont la transfiguration espérée, fantasmée dans le cadre de la représentation, est exprimée exaltée par la musique de Mozart.

mozart_portraitChaque production de Lucio Silla doit réunir une distribution de personnalités touchantes voire bouleversantes par la subtilité de leur caractérisation. L’orchestre doit commenter, exprimer et parfois contredire ce que dit les acteurs. Jamais Mozart n’a mieux compris la vérité des passions humaines : les épisodes psychologiques y sont ciselés, affinés encore par des récitatifs particulièrement audacieux – vrai défi pour les belcantistes auto déclarés;  Lucio Silla annonce la sincérité de la trilogie Mozart et Da Ponte (Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Cosi fan gutte), tout en abordant le thème central du despote magnanime (bientôt traité dans son dernier sedia de 1791, soit presque 20 ans après Lucio), La Clémence de Titus.

Mozart: LUCIO SILLA, 1772
Insula Orchestra / Laurence Equilbey, direction
Avec Franco Fagioli (Cecilio), Paolo Fanale (Lucio Silla), Olga Pudova (Giunia)

Tournée

Le 23 avril 2016
PARIS, Philharmonie 2 / Cité de la musique, 20h30

Le 25 avril 2016
LE HAVRE, Le Volcan, 19h30

Le 27 avril 2016
VIENNE (Autriche), Theater an der Wien, 20h

Le 29 avril 2016
Aix en Provence, Grand Théâtre de Provence, 20h30

d’infos, réservations sur le site Insula Orchestra

LIRE notre compte rendu complet développé de LUCIO SILLA, présenté par ANGERS NANTES OPERA en mars 2010

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015. Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftLe cœur de l’Allemagne est le creuset de la musique baroque. Des villes comme Eisenach, Magdeburg, Leipzig et Halle ont porté dans leur sein les plus grands compositeurs de la génération 1680 et même d’autres tels que Reichardt qui a contribué au Sturm und drang. A la convergence des villes, Halle est un centre intellectuel méconnu mais passionnant. Surtout évoquée dans les programmations par le célèbre Georg Friedrich Händel, la ville qui le vit naître et grandir est le siège d’un des plus grands festivals consacrés au compositeur du Messie. Sise dans sa maison natale, la Fondation Händel regroupe à la fois un musée, des éditions musicales et scientifiques, un centre de recherche, deux salles de concert et de conférences, un musée d’instruments musicaux. La belle « Maison jaune » de Halle est aussi un charmant lieu de rencontre avant les concerts qui ont lieu dans toute la ville. Pendant quasiment tout un mois,  Halle et sa région rayonnent à l’unisson de « vaillants Halle-lujahs ! ».

 

 

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Lucio Silla de Haendel au festival de Halle 2015
HALLE-LUJAH !
LA CADUTA DEGLI DEI

Faire revenir un des opéras privés de Händel est un pari. Comme dans tout pari, le risque n’est pas dans le hasard de la mise mais dans le moment et les numéros sur lesquels ont parie. En effet Lucio Silla est l’un des rares opéras de Händel qui ne bénéficie pas vraiment de la sollicitude publique. Ce mystérieux opus lyrique est vraisemblablement une commande du richissime Lord Burlington (aucun lien avec la marque de chaussettes !) et a été dédiée étonnamment au duc d’Aumont, ambassadeur du déclinant roi Louis XIV à Londres. En 1713, la Guerre de Succession d’Espagne faisait encore rage et le Roi-Soleil vivait un crépuscule plus que terni par quasiment 15 ans de conflit et des catastrophes naturelles.  Il est étonnant d’ailleurs, que le livret, portant sur un des tyrans les plus sanguinaires de Rome, puisse être sans ambigüité pour le monarque Bourbon. Quoi qu’il en soit, Lucio Silla demeure un ouvrage teinté d’ombres.

Et pourtant, l’œuvre est d’une richesse passionnante. La palette Händelienne est active dans toutes les mises en situation dramatiques, elle devient parfois beaucoup plus proche de l’école lyrique Hambourgeoise que de l’arcadisme italien.  Nous remarquons notamment l’efficacité des récits et des airs d’une inventivité géniale.

onofri-enrico-maestro-Ce Lucio Silla, histoire politique et mouvementée a déjà une intrigue d’une noirceur suffisante pour ajouter des gags à la Visconti dans Les Damnés. La mise-en-scène de Stephen Lawless est une lecture au papier calque sur l’intrigue, nous sommes déçus du manque de parti pris, du défaut d’appropriation  de l’histoire pour lui donner des nouveaux reliefs, pourtant présents tant dans le livret que dans la musique.  On dirait que Stephen Lawless manquait d’imagination et s’est contenté de construire une vision cinématographique, une glose ennuyeuse avec des clins d’œil aux dictatures… un résultat qui ne laisse pas un souvenir impérissable. Et pourtant l’affiche était belle.  La palme définitivement revient à l’extraordinaire Enrico Onofri ! Avec une souplesse et une hardiesse formidable, il engage cette partition dans une réalisation subtile, équilibrée et débordante de nuances.  Il réussit à galvaniser l’excellent Händelfestspielorchester Halle et nous offre une véritable recréation que nous espérons, un jour en CD plus qu’en DVD.

Côté voix c’est bien plus inégal malheureusement. Le Silla caricaturé par Filippo Mineccia qui demeure dans son registre sans apporter plus de plaisir ni de surprises. La voix est agile, techniquement correcte, mais sans plus. Peut-être qu’avec une autre mise-en-scène, Filippo Mineccia aurait pu nous offrir toute l’étendue d’une voix qui semble receler des promesses. Aux antipodes, l’extraordinaire Metella de Romelia Lichtenstein est une merveille à chaque note.  Cette magnifique interprète est purement formidable dans l’émotion, dans la puissance et les nuances. Elle nous offre des très beaux moments d’art lyrique et nous la plaçons sans hésiter dans le panthéon des grandes Händeliennes avec Ann Hallenberg, Rosemary Joshua, Renée Fleming et Sarah Connolly.

 

 

Papoulkas-Antigone-02

 

 

Mais le plus décevant, c’est Jeffrey Kim en Lepido.  Nous découvrons ici ce sopraniste d’ascendance coréenne.  Raide dans l’interprétation vocale et dramatique, son timbre est métallique et sans réel intérêt. Nous sommes surpris par l’emphase exagérée de ses ornements et de son émission, c’est contreproductif tant pour la partition que pour le drame. Dans la même veine, les soprani Ines Lex et Eva Bauchmüller n’ont pas réussi a émouvoir avec simplicité. C’est aussi le cas de la basse Ulrich Burdack. Cependant, dans le rôle de Claudio, la splendide Antigone Papoulkas (- NDLR : mezzo munichoise ; portrait ci contre -), a émerveillé nos sens avec ses coloratures et un sens réel du théâtre et de la musique. Son « Senti bel idol moi » d’anthologie, malgré un vibrato parfois un peu trop présent, rend le personnage de Claudio très attachant.

Halle est une fête, un lieu de toutes les surprises, malgré un pari risqué, le risque valait largement la peine, Lucio Silla est revenu des limbes et, on l’espère restera désormais parmi nous !

Lucio Silla de Haendel au Festival Halle 2015
Lucio Silla – Filippo Mineccia – contreténor
Metella – Romelia Lichtenstein – soprano
Lepido – Jeffrey Kim – contreténor (sopraniste)
Flavia – Ines Lex – soprano
Claudio – Antigone Papoulkas – mezzo-soprano
Celia – Eva Bauchmüller – soprano
Scabro / Il dio di guerra – Ulrich Burdack – basse
Mise-en-scène – Stephen Lawless
Décors et costumes – Franck Philip Schlößmann
Vidéo – Anke Tornow
Dramaturgie – André Meyer

Händelfestspielorchester Halle
Dir. Enrico Onofri

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015.  Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.

 

 

Compte-rendu : Bordeaux. Opéra, le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Lucio Silla Emmanuelle BastetL’Opéra national de Bordeaux commence la saison lyrique 2013-2014 en toute noblesse et candeur avec l’opéra seria du jeune Wolfgang Amadeus Mozart, Lucio Silla. La coproduction d’Angers Nantes Opéra, l’Opéra de Rennes et de l’Opéra National de Bordeaux affiche en octobre 2013, une jeune distribution plein d’éclat, superbement conduite par la metteure en scène Emmanuelle Bastet. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigé par la chef anglaise Jane Glover. 

 

L’étincelle mozartienne ou les virtuosités concertées

 

Wolfgang Amadeus Mozart compose Lucio Silla à l’automne de 1772 à l’âge de 16 ans. Il s’agît de sa dernière commande italienne d’opéra. S’il n’a pas forcément la grandeur ni l’équilibre de ses opéras de maturité, il reste un ouvrage tout à fait fascinant qui prévoit déjà des pages d’Idomeneo et de Cosi Fan Tutte. Le livret très conventionnel est de la plume de Giovanni de Gamerra, révisé par Métastase. Il raconte l’histoire, avec beaucoup de licence vis-à-vis au personnage historique, de Lucio Silla, soldat romain devenu dictateur. Il désire épouser Giunia, fille de son ennemi Caius Marius, fiancée au proscrit Cecilio. Ce dernier revient à Rome en secret avec l’aide de son ami Cinna, aimé lui-même par Celia, sÅ“ur de Lucio Silla. Après des essais meurtriers et des pleurs, Silla montre une générosité absolue, il fait place aux citoyens et célèbre un double mariage.

Si Mozart ne rompt pas avec les contraintes formelles de la tradition seria, ni s’en approprie véritablement comme il le fera dans Idomeneo, il innove notamment avec les nombreux récitatifs accompagnés, l’inclusion des cavatines et en ce qui concerne la quantité de strophes dans les airs. Il concentre ses forces créatrices dans l’orchestre et dans les rôles de Giunia et de Cecilio, plus que dans celui du dictateur protagoniste. Lucio Silla est interprété par le ténor Tiberius Simu complètement investi d’un point de vue vocal comme dramatique, mais dont le rôle est par nature générique. Cecilio, l’amoureux exilé, est interprété par la mezzo-soprano Paola Gardina. A la différence de Silla, son rôle est loin d’être ingrat. Si nous trouvons que ses notes graves manquaient parfois de sûreté, elle rayonne dans les hauteurs de sa tessitura et surtout est complètement engagé et crédible d’un point de vue théâtrale. La soprano Elizabeth Zharoff chante Giunia. Le rôle le plus pathétique de l’œuvre est magistralement interprété par la jeune soprano Américaine. Il est aussi d’une grande difficulté vocale, notamment l’air du deuxième acte « Ah se crudel periglio » rempli des sauts, d’acciacatures, d’intervalles insolents, lignes brisées et cetera. Zharoff fait preuve non seulement d’une incroyable agilité, mais aussi d’un aplomb impressionnant et d’un souffle inépuisable. Son dernier air « Fra i pensier più funesti di morte » est un sommet dramatique et musicale pour la soprano. Le morceau d’une grave profondeur de sentiment et d’une mobilité effrayante prévoit déjà le dernier air d’Elettra dans Idomeneo. Si le livret est plutôt monochromatique, Mozart injecte saveur et humeur avec sa musique. Zharoff paraît consciente des limites dramatiques du personnage, l’heureuse conséquence est qu’elle s’engage davantage aussi du point de vue théâtral.

Le Cinna charismatique de la soprano Eleonore Marguerre ainsi que la Celia drolatique de Daphné Touchais ont laissé une marque puissante dans les limites de leur rôles, qu’elles dépassent parfois. Pour la première, elle a une prestance et une sûreté qui opaque souvent la prestation de ses partenaires. En ce qui concerne Daphné Touchais, elle est davantage comique, une des brillantes particularités de cette mise en scène d’Emmanuelle Bastet, mais aussi entièrement à l’aise dans ses passages staccato et démonstratifs. Le Choeur de l’Opéra National de Bordeaux dirigé par Alexandre Martin est réactif et polyvalent, sobre et triomphal à la fois.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est sans doute le protagoniste musical. Le jeune Mozart a eu accès à un grand orchestre qu’il a exploité de mille manières. Il a écrit des passages d’une surprenante intelligence et s’est servi impeccablement des cors, trompettes, timbales, flûtes, hautbois et même bassons pour rehausser l’attrait du drame parfois lent. Jane Glover dirige l’orchestre avec une dose d’élégance et d’humeur mozartienne. Si sa direction est à la fois exubérante et maestosa comme la plume du maître, quoi que légèrement conservatrice.

Nous venons donc au véritable protagoniste : la mise en scène d’Emmanuelle Bastet et son équipe créatrice. Les décors intelligents et sensibles du scénographe Tim Northam sont à la fois stylisés et économes. Sa conception d’une structure tournante permanente s’accorde brillamment avec les lumières réussies de François Thouret. Ensemble ils instaurent des réelles ambiances distinctes, et ce malgré l’économie du plateau. Northam signe également les costumes, élégantes et évocatrices d’un 18e siècle rêvé. Emmanuelle Bastet a eu le très difficile travail de mettre en scène un livret rempli de contraintes. Nous sommes davantage impressionnés par son traitement ingénieux des airs da capo et son formidable travail avec les acteurs/chanteurs. Elle a une vision du drame qui est à la fois respectueuse et intéressante. Elle donne à l’œuvre une certaine fraîcheur sans jamais s’interposer entre le public et la partition. Au contraire, ses choix, qu’ils soient subtiles ou audacieux,  comme le chÅ“ur aux visages tannés ou la Celia issue de l’opera buffa, augmentent encore plus l’attrait de l’œuvre. A consommer sans modération !

“Le prochain rendez-vous lyrique à l’Opéra National de Bordeaux est une coproduction avec le Staatstheater Nürnberg de l’Otello de Verdi, dirigé par Julia Jones et dont la mise en scène est signé Gabriele Rech. Découvrez la saison entière 2013-2014 à l’Opéra national de Bordeaux

 

Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Illustrations : © G.Bonnaud 2013