Livres. Wagner. Bon baisers de Bayreuth (Fayard)

Livres. Bon baisers de Bayreuth. Lettres de Wagner (Fayard)

lootens_wagner_baisers_bayreuth_livre_wagner_2013_FayardIl existe peu de compositeurs qui dans leurs lettres (à peu près 12.000 s’agissant de Wagner) ait à ce point communiquer et divulguer leurs humeurs et pensées personnelles, au point dès son vivant, de lui inspirer à lui et à sa compagne Cosima, le souci de les récupérer coûte que coûte auprès de leurs destinataires ou de leurs descendants.

Cosima elle-même se rangea à l’idée de publier un bon nombre de documents dès 1888, non sans maquiller et réviser les textes afin de préserver le meilleur aspect de son défunt époux. Quoiqu’il en soit l’édition complète de l’intégralité du corpus épistolaire de Wagner est une entreprise toujours en cours: elle ne sera réalisée qu’en 2025… un édifice en constant progrès que la présente publication chez Fayard éclaire par le choix des lettres ainsi publiées et surtout annotées.

Christophe Lootens

Bon baisers

de Bayreuth

Lettres de Richard Wagner
(Editions Fayard)

Les textes ici rassemblés bénéficient d’une traduction française scrupuleuse (eu égard à l’humeur de Wagner et aux spécificités de son propre style) et d’une édition critique, rendant leur apport sûr, volontairement respectueux de la pensée originelle du compositeur. On connaît le goût du musicien pour les phrases longues, les tournures complexes, le style indirect… autant de figures qui rendent délicate toute traduction fine et exhaustive en français. Le sommet de cette correspondance ampoulée étant atteint dans les lettres que Wagner adresse à Louis II lequel, protocole oblige, imposait des tournures vieux style, souvent hyperboliques, au lyrisme suranné: pourtant Wagner devait se plier à cet usage, travaillant alors longuement à la teneur de ses réponses au jeune monarque. Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas des lettres particulièrement dédiées à l’édification de Bayreuth et du premier festival du Ring (1876) mais bien d’un corpus large et ouvert dans sa sélection, destiné à éclairer tous les épisodes de la vie de Richard Wagner.

Lettres de Wagner

De la première lettre à sa sÅ“ur Ottilie (Leipzig, le 3 mars 1832) à celle ultime adressée au producteur et homme de théâtre Angelo Neumann (Bayreuth, 1883), le choix des lettres (à peu près 200 originaux) tout en privilégiant plusieurs proses inédites sait couvrir toutes les périodes d’une vie artistique riche et féconde où épisodes privés et ressentiments personnels se confondent avec les ondulations d’une Å“uvre révolutionnaire. De l’aveu même de l’auteur, vie privée et Å“uvre musicale ne forment qu’un seul et même massif dont la complexité et le réseau inextricable à la façon des motifs directeurs ou leitmotiv dans la matière sonore du Ring, composent une unité et une cohérence souterraine, à la fois fascinante et éclairante.
L’intérêt principal de la collection ainsi présentée concerne la mise en contexte de chaque lettre retenue, précisant les enjeux et la situation propre au moment de l’écriture et de l’envoi. Le lecteur suit ainsi un cheminement artistique exceptionnel dont la portée critique et réformatrice sur la question de l’opéra est née et portée par une irrésistible nécessité intérieure. Wagner se révèle dans ses élans, ses espoirs, ses positions tout au long d’une vie unique à la fois, foudroyée et aussi sublimée, comptant ses gouffres dépressifs et ses sommets transcendants voire ses percées miraculeuses dont la rencontre providentielle avec le jeune roi Louis II de Bavière en 1864 ; la protection du souverain assure désormais à Wagner, la réalisation entière de tout l’Å“uvre dont le Ring et le théâtre moderne destiné à l’accueillir, Bayreuth. Wagner se dévoile vis à vis entre autres de Liszt, Hanslick, Schumann, Mathilde Wesendonck, Hans von Bulow, Cosima, Nietzsche, Arrigo Boito, Otto von Bismark… sans omettre Johannes Brahms ou Eliza Wille ; la détestation de Mendelssohn, de Paris et de la France, la relation ambivalente et plutôt critique à Meyerbeer, … l’édification de Bayreuth, les derniers opéras, des Maîtres Chanteurs à Parsifal sans omettre évidemment les quatre chapitres des Nibelungen sont clairement évoqués et donc d’autant mieux ” expliqués ” sous la plume du maître. L’apport est inestimable, sa formulation et présentation indiscutable d’autant plus opportuns en cette année Wagner 2013.

Christophe Looten: Bons baisers de Bayreuth. Lettres de Richard Wagner. Parution: février 2013. ISBN: 9782213671079. 404 pages. Prix indicatif: 26 euros.Editions Fayard, collection