CRITIQUE, concert. PORTO, Monastère de Sao Bento da Vitoria, le 24 fév 2022. SCHUBERT : Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » / Quatuor Hermès.

quatuor-hermes-festival-portugal-critique-concert-classiquenewsCRITIQUE, concert. PORTO, Monastère de Sao Bento da Vitoria, le 24 fĂ©v 2022. SCHUBERT : Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » / Quatuor Hermès – Non content de diriger trois des plus importants festivals de musique classique au Portugal (le Festival de Musica dos Capuchos Ă  Almada, le Verao Classico Ă  Lisbonne et le Festival internacional de Musica/Classicfest de Bragança), le pianiste portugais Filipe Pinto-Ribeiro vient d’ajouter une nouvelle corde Ă  son arc de directeur de manifestations musicales avec Music4l-Mente, qui explore l’interconnexion entre la musique classique et les neurosciences au travers de concerts de musique de chambre prĂ©cĂ©dĂ©s par des confĂ©rences scientifiques. Quatre quatuors Ă  cordes d’excellence – les quatuors Michelangelo, Hermès, Cosmos et Gropius – font ainsi leurs dĂ©buts au Portugal en interprĂ©tant des Ĺ“uvres de rĂ©fĂ©rence dans le rĂ©pertoire de la musique de chambre, tandis que quatre chercheurs de renommĂ©e internationale exposent des thĂ©matiques sur la relation intime entre la musique et le cerveau.

Après un premier concert avec le quatuor Michelangelo en novembre, donné à la fois au Theatro Thalia de Lisbonne et au Monastère Sao Bento da Vitoria de Porto (comme les trois autres), c’est avec le Quatuor Hermès que se poursuit le cycle, dans un programme entièrement consacré à Franz Schubert. Mais avant, place à un exposé sur « Les émotions inspirées par la musique : cinétique et dynamique cérébral » conduit par Nuno Sousa, professeur à la Faculté de médecine de l’université du Minho. A contrario de la première conférence, donnée en anglais (par Barbara Tillman), nous n’avons malheureusement pas pu en profiter, ne comprenant pas (encore) la langue de Luis de Camoes…

Puis l’excellent Quatuor Hermès (toujours composé par Omer Bouchez, Elise Liu, Lou Chang et Yan Levionnois) prend place sur une petite estrade dans la cour intérieure du plus beau Monastère de Porto, situé en plein cœur de ville. Il est connu pour être un admirable interprète de l’inspiration tourmentée du compositeur autrichien, et le célèbre Quatuor « La Jeune fille et la mort » est un de leur cheval de bataille : l’Allegro initial équilibre d’admirable manière la puissance des tutti et la délicatesse du dessin mélodique, laissant respirer les inflexions introspectives qui alternent avec l’exposition du sentiment. Le fameux Andante con moto, sommet de la partition, constitue aussi à nos oreilles l’acmé de cette première partie de concert. D’un seul mouvement, les Hermès nous emmènent dans un voyage dont on ne sort pas indemne. Sans concession, le Scherzo fait étalage de ce sens du rythme que possèdent de manière innée les quatre formidables musiciens. Enfin, ces derniers balaient le finale avec une économie de moyens sans égale.

Avant ce 14ème quatuor, véritable miroir de la tragédie intérieure de Schubert, ils s’étaient attaqués à son 13ème Quatuor, une œuvre moins déchirante et moins douloureuse, mais profondément mélancolique. En lui donnant le surnom « Rosamunde » il semble que les éditeurs n’ont voulu en retenir que son côté gai et optimiste, du fait de l’utilisation par Schubert dans l’andante d’une mélodie en majeur extrait de sa propre musique de scène « Rosamunde ». Le second violon d’Elise Liu introduit avec magnificence sa partie de soutien du premier mouvement, pour laisser immédiatement s’exprimer la superbe musicalité du premier violon d’Omer Bouchez dans le premier thème. Mais on reste surtout impressionné par la justesse de l’Andante, surtout dans la coda et son magnifique traitement par le premier violon. Le Menuet, quant à lui, est empli d’une nostalgie évidemment contenue dans la partition, mais rarement aussi bien traitée, notamment par l’alto et les accents graves du violoncelle. Plus de légèreté apparaît dans le finale, Allegro moderato, même s’il semble évident après une telle interprétation que le jeune ensemble est déjà prêt pour interpréter le quatuor La Jeune Fille et la Mort qui suit…

Venu nombreux, le public leur fait un triomphe et l’on ne peut qu’attendre avec beaucoup d’impatience les deux prochains concerts où se produiront, d’abord les Cosmos (le 21 avril à Porto et le 22 à Lisbonne), puis les Gropius (le 2 juin à Porto et le 3 à Lisbonne). Souhaitons longue vie à Musi4l-Mente !

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CRITIQUE, concert. PORTO, le 24 fév 2022, Cours intérieur du Monastère de Sao Bento da Vitoria. Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » de Franz Schubert par le Quatuor Hermès. Photo © Emmanuel Andrieu 2022

CD. Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (Luigi Piovano, 2013) 1 cd Eloquentia

schubert-luigi-piovano-eloquentia-schubert-cdCD. Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (Luigi Piovano, 2013) 1 cd Eloquentia. Le prĂ©sent opus met en miroir deux Ĺ“uvres emblĂ©matiques de Franz Schubert composĂ©es dans la mĂŞme pĂ©riode : une pĂ©riode sombre qui aiguise sa formidable sensibilitĂ© musicale. ÉbranlĂ© voire dĂ©pressif, le Schubert de 1824, celui des deux oeuvres ici abordĂ©es – la Sonate Arpeggione et le Quatuor La jeune fille et la mort-, saisit par ce regard sans concession sur la fragilitĂ© humaine et la dĂ©sespĂ©rante solitude qui est la sienne. Ayant contractĂ© la syphilis, le jeune homme de 28 ans reste alitĂ© condamnĂ© malgrĂ© lui mais sa clairvoyance musicalement gĂ©niale transparaĂ®t sans fard, pointant une vivacitĂ© exceptionnellement mĂ»re pour son âge. La mort est prĂ©sente, et la plume d’une rare acuitĂ©. Une irrĂ©pressible aspiration au chant de l’amour y croise des gouffres amers  ; l’emprise de la mort (prĂ©monition troublante) guerroie avec les dernières forces vitales : c’est ce que nous offre Ă  entendre le violoncelliste Luigi Piovano qui rĂ©unit autour de lui les cordes seules de l’orchestre de l’Accademia di Santa Cecilia. Chaque oeuvre est abordĂ©e dans une version non familière dont les bĂ©nĂ©fices se dĂ©voilent en cours de lecture.

La Sonata en la mineur D. 821 dit l’Arpeggione et le Quatuor en re mineur D. 810 “La Jeune Fille et la Mort”, les deux versions proposĂ©es dans cet album sont des transcriptions ; pour la première, Luigi Piovano, par ailleurs violoncelle solo de l’Orchestre Symphonique de l’Accademia di Santa Cecilia, rĂ©unit les cordes seules de la phalange romaine. Il nous propose une version pour violoncelle piccolo Ă  cinq cordes et orchestre Ă  cordes ; pour le Quatuor D. 810, Luigi Piovano a retenu la version pour orchestre Ă  cordes Ă©crite par Gustav Mahler en 1896.

piovano luigi schubertPour l’Arpeggione D821, Luigi Piovano a pris soin de choisir son instrument dans la connaissance des possibilités de l’instrument originel utilisé par Schubert (hybride à 6 cordes entre la viole de gambe, le violoncelle et la guitare, conçu par le facteur viennois JG Stauffer en 1823). Le piccolo utilisé par le violoncelliste italien réalise les octaves originales : il cisèle surtout la fluidité chantante de l’instrument, dévoilant tout ce qui dans l’écriture de Schubert relève du chant pur car le lied est bel et bien primordial ici.

Les solos soulignent l’âprete mĂ©lancolique de l’air principal qui dialogue avec le second dansant presque populaire et rustique, d’un caractère nettement brillant. De toute Ă©vidence, la transposition fait valoir l’exceptionnelle sensibilitĂ© expressive du violoncelle solo comme l’instinct musical du soliste. Le bĂ©nĂ©fice des cordes comme un tapis sonore apporte de nouvelles couleurs une extension orchestrale Ă©vidente, mĂŞme uniquement aux cordes : la partition gagne de nouvelles respiration, un souffle qui amplifie l’effet de contraste entre nostalgie maladive (dĂ©pressive) du premier motif et Ă©lan chorĂ©graphique (plus insouciant) du second. L’approche de Piovano dans l’Adagio accentue les qualitĂ©s que nous remarquions dans le premier mouvement : langueur et mystère du premier motif oĂą s’affirment la simplicitĂ© et la pudeur très profonde du violoncelle requis (William Forster III de 1795).

Schubert transcrit : geste allant, clair et fluide

 

Le 3ème Ă©pisode (Allegretto) est sautillant d’une prĂ©cision et d’un grand raffinement agogique (comme son Saint-SaĂ«ns -intĂ©grale pour violoncelle et piano-, Ă©galement Ă©ditĂ©e par Eloquentia, remarquablement expressif et lĂ  aussi d’une belle caractĂ©risation introspective). Le violoncelle affirme une flexibilitĂ© aĂ©rienne, une versatilitĂ© Ă©tonnante assurant l’allègement progressif de la matière sans perdre l’Ă©locution très prĂ©cise et volubile du violoncelle, d’une musicalitĂ© virtuose. Si le soliste avait souhaitĂ© faire briller, chanter l’instrument, mais aussi Ă©mouvoir par une sensibilitĂ© pure, il n’aurait pas agi autrement. L’Allegretto atteint un naturel et une complicitĂ© expressive avec les cordes qui l’entourent : toute la fin est Ă©crite en lĂ©gèretĂ© et nuances, rĂ©alisant le haut intĂ©rĂŞt de la transposition.

L’idĂ©e de transcrire pour orchestre Ă  cordes l’admirable Quatuor La jeune fille et la mort D.810, peut surprendre… Que peut apporter un effectif plus nombreux, immanquablement plus dense pour ne pas dire davantage, en place d’un quatuor aux Ă©quilibres affinĂ©s,  d’une lisibilitĂ© inatteignable ? Si la question mĂ©rite d’ĂŞtre posĂ©e,  la dĂ©fense  de la transcription choisie  se rĂ©alise d’elle mĂŞme… conçue Ă  l’extrĂŞme fin du XIXème par Gustav Mahler.

Les interprètes parviennent à maintenir le niveau d’élocution préalable (D. 821) en soignant la ligne expressive ; ils évitent surtout lourdeur et épaisseur,  gageure difficile à relever sur le terme. Ils retrouvent en cela la cohérence de leur album des transcriptions des lieder de Mahler précédemment édité aussi chez Eloquentia.

L’agilitĂ© se dĂ©tache en particulier dans le premier mouvement  Ă  l’activitĂ© nerveuse, finement Ă©noncĂ©e ; les fins de phrase Ă©tant millimĂ©trĂ©es par le violoncelle toujours fidèlement inspirĂ© du chef et leader de l’effectif (Piovano a Ă©tĂ© rĂ©cemment confirmĂ© comme chef soliste de l’ensemble Ă  cordes romain : une entente dont tĂ©moigne et confirme le prĂ©sent enregistrement).

piovano luigiLe souci de clartĂ© s’affirme, y compris dans l’âpretĂ© qui manque parfois de rudesse tranchante dans les tutti rageurs, mais les cordes savant exprimer ce climat d’instabilitĂ© et de profondeur inĂ©luctable (ajout de la contrebasse par Mahler), celles d’une eau inquiĂ©tante comme un secret qui plonge dans un lac… Très engagĂ©s, acteurs d’une force puissante, les interprètes abordent le 2ème mouvement (Andante con moto avec variations : l’épisode le plus saisissant de Schubert) dans des qualitĂ©s des pianissimi bĂ©nĂ©fiques, n’empĂŞchant pas qu’une certaine pesanteur (Mahler moins inspirĂ©) s’impose malheureusement lĂ  oĂą la forme quatuor glisse dans la pure magie suspendue. Pourtant malgrĂ© la largeur sonore liĂ©e Ă  l’effectif, l’allant trouve Ă  la fois cette urgence (galop de la mort sĂ©ductrice), la prière de la jeune fille comme l’inquiĂ©tant mystère qui flotte continument au dessus des instruments. Le Scherzo est âpre et intensĂ©ment dramatique. Le violoncelliste leader veille lĂ  encore aux Ă©quilibres associant engagement et lisibilitĂ© y compris dans le trio plus dĂ©tendu et insouciant,  sautillant et gracieux. Le presto final est une course Ă©chevelĂ©e aux secousses finement tressĂ©es. Le nerf et l’engagement des musiciens rĂ©alisent ce dernier mouvement comme l’Ă©lĂ©ment libĂ©rateur de toutes les tensions prĂ©alablement Ă©noncĂ©es.  Sans perdre le fil tragique et lugubre, l’orchestre mĂŞme Ă©pais Ă©vite la pesanteur et le pathos : sa ligne simple et dĂ©pouillĂ©e suit son cours coĂ»te que coĂ»te, offrant une couleur orchestrale au drame qui se joue. Le flux nerveux ne manque pas d’expressivitĂ© comme de caractĂ©risation ; les musiciens misent sur une prĂ©cision lĂ  encore jamais prise en dĂ©faut. La «  chevauchĂ©e / tarentelle » reste l’une des plus passionnantes de Schubert. Le dĂ©nouement spectaculaire et théâtral oĂą la mort reprend ce Ă  quoi elle avait fait mine de renoncer,  est vif, frappant, d’une inĂ©luctable Ă©vidence. Voici un jalon dans la complicitĂ© du violoncelliste et de l’orchestre qu’il dirige. Sans attĂ©nuer ni diluer l’intensitĂ© schubertienne, les interprètes savent en Ă©clairer les arĂŞtes vives, souligner les points de force de la dĂ©licate structure. Une gageure scrupuleusement relevĂ©e.

Franz Schubert : Arpeggione, Quatuor La Jeune fille et la mort (transpositions pour soliste et orchestre à cordes). Orchestre à cordes de l’Accademia di Santa Cecilia. Luigi Piovano, violoncelle et direction. 1 cd Eloquentia EL 1446, enregistrement réalisé en mai 2013.