CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants (1 cd GALLO)

marghieri gabriel cd gallo critique classiquenewsCD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants. 1 cd. GALLO, CD1444. L’Ɠuvre avait Ă©tĂ© crĂ©Ă©e Ă  Lyon  en 2011 : « par-dessus l’abĂźme », de Gabriel Marghieri, trouve fixation dans le disque en 2015 (Gallo 1444). Cet oratorio (ou cantate ?)  de recherche spiritualiste fait s’imbriquer les textes poĂ©tiques de sept Ă©crivains (du Ve au XXe)par deux rĂ©citants,  et  une « symphonie » instrumentale et chorale (CNSMD de Lyon), dirigĂ©e par Nicole Corti.

Transiit classificando
Les musicologues (se)  posent des questions aussi lĂ©gitimes qu’excitantes pour l’esprit, en particulier quand ils se demandent dans quel casier placer telle ou telle partition.A condition,bien sĂ»r, qu’ils ne nĂ©gligent pas l’avertissement lancĂ© par Monsieur Teste (la TĂȘte ; le TĂ©moin), alias Paul ValĂ©ry, Ă  propos des nomenclatures savantissimes, « cet ordre assez ridicule,  Antirrhinim Siculum, Solanum Warscewiiezkii , jardin d’épithĂštes, dictionnaire  et cimetiĂšre
 Doctement mourir
Transiit classificando (il mourut en classifiant) ». Oui, c’est utile de classer, ensuite on s’y  retrouve mieux. Mais  on risque d’y perdre    fraĂźcheur  d’ñme ou d’écoute ?

Deus absconditus
Le lecteur attentif du petit livret prĂ©sentant – le compositeur lui-mĂȘme – « Par-dessus l’abĂźme » peut en effet se poser la question : quelle est la nature cet objet inusité ?  (Tiens, encore ValĂ©ry faisant se promener Socrate et PhĂšdre sur la plage : « de la mĂȘme matiĂšre que sa forme : matiĂšre Ă  doutes »). Surtout quand au dĂ©but du XXIe le genre musical  oratorio, ou histoire sacrĂ©e, ou cantate, issu en ses modalitĂ©s du christianisme europĂ©en, est plutĂŽt devenu raretĂ© musĂ©ale, les Eglises Ă©tant « branchĂ©es » sur d’autres formules voire sonoritĂ©s censĂ©es mieux correspondre aux goĂ»ts et pratiques de fidĂšles
  de moins en moins fidĂ©lisĂ©s. C’est dire l’intĂ©rĂȘt d’un  « parcours spirituel » auto-dĂ©fini par Gabriel Marghieri qui Ă©voque  son « itinĂ©raire qui va du doute ou de la  rĂ©volte devant un Dieu qui semblera absent, incomprĂ©hensible ou  lointain », en somme le « Deus absconditus » ( Dieu (cruellement) caché ») de Pascal.

Une intelligibilité maximale
Nous avions ici mĂȘme (classiquenews novembre 2011) annoncĂ© la crĂ©ation en cathĂ©drale (Primatiale Saint Jean,Lyon)  de cette partition importante et originale, et on est heureux  de constater que le disque permet dĂ©sormais d’en prendre connaissance, comme de
parcourir plus Ă  loisir – en flash-back ou transversalitĂ© – les Ă©tapes  du voyage . G.Marghieri  insiste  aussi, Ă  juste titre, sur ses scrupules  de compositeur qui, choisissant ses textes parmi sept poĂštes dont cinq sont du courant spiritualiste au XXe (en Ă©cho des Saints  Augustin et Jean de la Croix), mais pas tous de la mĂȘme  cathĂ©drale ou chapelle, s’est « improvisĂ© librettiste » : « l’honnĂȘtetĂ© minimale consista Ă  veiller Ă  leur intelligibilitĂ© maximale ».

Grandes machines mystiques
Gabriel Marghieri, multi-organiste Ă  l’église et enseignant son instrument (rĂ©pertoire, improvisation), notamment aux CNSM(Paris, puis Lyon), sait parfaitement  quels surmoi(s) « veillent » sur lui dans cette entreprise : « grandes machines » honeggeriennes (Roi David,Jeanne au bĂ»cher), tentatives  peu aisĂ©ment classables mais toujours Ă  haute teneur mystique de Messiaen.   Il lui faut donc inventer   pour ces 31 « épisodes » (une trentaine de secondes au plus bref  et  presque cinq minutes  au plus Ă©tendu): et c’est en fait en une grande variĂ©tĂ© dans l’alternance de la « paraphrase » instrumentale (sĂ©quences isolĂ©es), du fondu-enchaĂźnĂ© de ces instruments (ou du vocal chantĂ©) avec  la parole  des deux « rĂ©citants », voire de celle-ci  Ă  « l’état pur ».

Ma fille au grand manteau
Belle occasion de rejouer au « transiit classificando » en  dĂ©nichant des termes pour doser ces imbrications, mais il vaut sans doute mieux envisager la teneur et la tonalitĂ© des textes poĂ©tiques   retenus, dont certains ne surprendront point les « habituĂ©s »de ce haut langage, pourvu qu’on soit un peu « de la maison chrĂ©tienne, voire catholique traditionnelle » : « ma fille la nuit, nuit  au grand manteau  » de PĂ©guy, ou deux   Claudel –encore que Corona anni dei ne soit pas  de l’ultra-courant, avec ses TĂ©nĂšbres hantĂ©es de « Satan Prince du monde » et une Obsession biblique -


DĂ©couverte de von Balthazar et SuarĂšs
Mais Urs von Balthazar,  commentateur de Bernanos ,  et surtout jĂ©suite suisse mal alignĂ©, thĂ©ologien audacieux et prolifique poĂšte du quotidien transfiguré ? Supervielle est une fois prĂ©sent, et R.M.Rilke trois fois : en un Sonnet (Ă  OrphĂ©e ? d’ailleurs on s’énerve de ne pas le retrouver en cet ensemble sublime ; « offrant son silence Ă  l’autre qui parle bas », en Fontaine romaine ; et le dĂ©chirant « C’est pour t’avoir vue » oĂč justement surgit « l’abĂźme » du titre gĂ©nĂ©ral margherien. La surprise et  probablement la dĂ©couverte viendront des sept rĂ©fĂ©rences « suarĂšsiennes ». AndrĂ© SuarĂšs ( 1868 -1948 ), dont en son temps l’importance fut reconnue par les plus hautes autoritĂ©s littĂ©raires (  la bande des Quatre Ă  laquelle il participa en nrf :  ValĂ©ry, Gide, Claudel ), et dont semble surtout subsister un titre Ă  double sens (Le Voyage du Condottiere, en fait une  ambulation philosophico-esthĂ©tique devant peintures et sculptures de l’Italie Ă©ternelle). SuarĂšs fit beaucoup, par rigueur intellectuelle et provocation, pour ne pas se faire courtiser et cĂ©lĂ©brer, l’antisĂ©mitisme d’époque faisant le reste. GrĂąces soient donc rendues Ă  G.Marghieri d’inciter Ă  une recherche dans cette prose-poĂ©sie de volume et de valeur considĂ©rables !

Mais c’est de nuit
« IntelligibilitĂ© maximale » des textes, avance donc  le compositeur, qui tient sa parole, laissant « à blanc » ou bien ourlĂ© par l’instrumental tout ce qu’il cite en jalonnement de son parcours . Mais aussi pertinence des inclusions « orchestrales-chorales » : ainsi les violentes percussions qui suivent Rilke (1) et introduisent des cuivres Ă©loquents dans une polyphonie complexe, le lyrisme de la harpe, de la flĂ»te et des percussions lĂ©gĂšres entre  SuarĂšs (2) et Supervielle , les chƓurs du lointain entre Rilke(2) et Claudel (1) et sa profĂ©ration syllabique avant Claudel(2),la montĂ©e en nouvelle violence entre Rilke(2) et Claudel(1), le « piano-espace » agrandissant » Rilke(3). Parfois la voix rĂ©citante est Ă  elle-mĂȘme son propre Ă©cho-leitmotiv (« mais c’est de nuit », Jean de la Croix)


Satan théùtral
Si on admire le beau travail d’assemblement et de profĂ©ration accompli  par le « chef d’orchestre et de chƓurs », Nicole Corti(Ensemble  Vocal et instrumental et ChƓur Atelier  du CNSMD lyonnais), on est parfois plus rĂ©ticent devant certaines tentations mal surmontĂ©es d’emphase, voire de grandiloquence, chez les rĂ©citants d’impeccable diction, surtout Damien Robert (SuarĂšs 1, Rilke 2 oĂč ça « pleure » un rien, et Claudel 1, qui est dĂ©jĂ  « satan dĂ©noncé » par un « Paul » si thĂ©Ăątral), ClĂ©mentine Allain se montrant plus distanciĂ©e, donc convaincante. Ne faudrait-il pas gommer le cĂŽtĂ© rantanplan de Bossuet pour laisser mieux paraĂźtre un FĂ©nelon de douce poĂ©sie ?

La chute  de cime en abßme
Ce serait en tout cas  laisser davantage de chance Ă  une certaine laĂŻcisation d’auteurs inclus dans la dĂ©marche « entre religieux et sacré », mais qui aident le compositeur dans la dĂ©limitation de «  son intime, de son intĂ©riorité ». Et  malgrĂ© la vaste opĂ©ration de « spectacle » que constituent l’intention du rĂ©cit (toujours au risque d’une impudicitĂ© post-romantique) et sa rĂ©alisation, quelque part vers la « reprĂ©sentation du corps et de l’ñme » (Cavalli, 1600), opportunĂ©ment Ă©voquĂ©e par G .Marghieri lui-mĂȘme
 Mais s’il est vrai, comme le chantonnait l’orthographique memento de nos enfances, que le circonflexe « perd son chapeau en chutant de la cime dans l’abĂźme », ces Ă©quilibres de musique sacrĂ©e, en un temps qui ne se pose plus majoritairement ces questions, mĂ©ritent vraiment  l’attention des auditeurs,  de ceux Ă  qui s’adresse une telle parution exigeante et profondĂ©ment originale.
CD, compte rendu critique. Gabriel Marghieri, Par-dessus l’abĂźme, Ensembles du CNSMD de Lyon, dir. Nicole Corti, ClĂ©mentine Allain et Damien Robert, rĂ©citants. 1 cd. GALLO, CD1444.