CRITIQUE, opĂ©ra. BEAUNE, le 24 juil 2021. MONTEVERDI, Il ritorno di Ulisse in patria. Les ÉpopĂ©es, StĂ©phane Fuget.

CRITIQUE, opĂ©ra. BEAUNE, le 24 juil 2021. MONTEVERDI, Il ritorno di Ulisse in patria. Les ÉpopĂ©es, StĂ©phane Fuget. Pour sa premiĂšre participation au Festival de Beaune, StĂ©phane Fuget frappe fort, trĂšs fort et renouvelle avec bonheur l’approche du dramma per musica vĂ©nitien. Une distribution Ă©tincelante et une direction au plus prĂšs des intentions du compositeur Monteverdi, comme vous ne l’avez jamais entendu.

 

 

Pleine réussite de Stéphane Fuget à Beaune : le Retour à Venise

«  un thĂ©Ăątre en musique plus qu’une musique thĂ©ĂątralisĂ©e  »

 

 

Monteverdi 2017 claudio monteverdi dossier biographie 2017 510_claudio-monteverdi-peint-par-bernardo-strozzi-vers-1640.jpg.pagespeed.ce.FhMczcVnmyMonteverdi disait volontiers qu’il fallait « vestire in musica », « habiller en musique » le texte poĂ©tique, principal vecteur des affects. Cela signifie que jamais la musique ne doit prendre le dessus ni Ă©craser le texte par un ensemble instrumental plĂ©thorique qui relĂšguerait le drame au plan secondaire. D’autant que celui-ci, comme beaucoup d’autres Ă  Venise, s’inspire de l’épopĂ©e homĂ©rique que de nombreux Ă©crivains vĂ©nitiens avaient traduite et adaptĂ©e, parfois parodiĂ©e, durant le Seicento : la haute qualitĂ© littĂ©raire du livret de Badoaro n’est plus Ă  dĂ©montrer. L’avant-dernier opĂ©ra de Monteverdi pose nĂ©anmoins quelques problĂšmes. Jamais publiĂ©, le livret de Badoaro existe en deux versions : une en cinq actes, correspondant probablement Ă  la version originale, et une en trois actes, moins Ă©quilibrĂ©e, correspondant Ă  l’unique source musicale prĂ©servĂ©e. Le propos est celui-ci : la musique doit magnifier le texte poĂ©tique, confĂ©rer Ă  chaque parole chargĂ©e du point de vue pathĂ©tique une Ă©nergie particuliĂšre sans nuire pour autant Ă  l’unitĂ© syntaxique de la phrase. De ce point de vue, la rĂ©ussite est totale. Car StĂ©phane Fuget n’oublie pas que durant les premiĂšres dĂ©cennies de l’opĂ©ra – et cela restera vrai au moins jusqu’au mitan du XVIIe siĂšcle – le recitar cantando est l’outil poĂ©tico-musical fondamental de l’opĂ©ra qui est avant tout un thĂ©Ăątre en musique plus qu’une musique thĂ©ĂątralisĂ©e.

À une exception prĂšs, la distribution rĂ©unie pour ce premier volet de la trilogie montĂ©verdienne remplit magnifiquement sa mission. Vingt personnages pour douze chanteurs, dont quatre pour le prologue allĂ©gorique caractĂ©ristique des premiers opĂ©ras vĂ©nitiens. Dans le rĂŽle de la FragilitĂ© humaine Filippo Mineccia allie, comme toujours, la grĂące diaphane et la mĂąle puissance, la suavitĂ© alliciante et la virile projection, qualitĂ©s qui synthĂ©tisent l’humaine condition. Il est Ă©galement impeccable de sĂ©duction vocale dans le rĂŽle de l’un des trois PrĂ©tendants. Dans le triple rĂŽle du Temps, de Neptune et du PrĂ©tendant Antinoo, la basse Luigi De Donato, un habituĂ© du Festival, est impĂ©rial de justesse : on est captivĂ© par ses talents d’acteur qui rend Ă  chaque mot, dans le registre mĂ©dian comme dans les graves caverneux, sa pleine et entiĂšre signification. Tout le prologue, rhĂ©toriquement bien conduit, est un pur moment de grĂące qui annonce parfaitement le drame qui va se jouer. Les quelques notes instrumentales, Ă  l’effet thĂ©Ăątral saisissant, introduisent Ă  leur tour le cĂ©lĂšbre monologue de PĂ©nĂ©lope (« Di misera regina »), un chef-d’Ɠuvre du recitar cantando, dans lequel une gamme variĂ©e des affetti rĂ©vĂšle toute la richesse pathĂ©tique du personnage. Dans ce rĂŽle dramatique magnifique, Anthea Pichanick est bouleversante de bout en bout, jusqu’au duo final oĂč, enfin, elle abandonne le rĂ©cit expressif et toujours tendu, pour un chant mĂ©lodique enfin libĂ©rĂ©, exprimant toute la joie des retrouvailles tant espĂ©rĂ©es. Mais le monologue initial dĂ©finit dĂ©jĂ  le personnage. Rarement on a entendu une telle appropriation du texte, une telle parfaite coĂŻncidence et cohĂ©rence entre le texte et la musique, celle-ci Ă©tant au service de celle-lĂ  : et dans cet Ă©quilibre paradoxalement hiĂ©rarchisĂ©, la magie opĂšre et les poils se hĂ©rissent : on est Ă©mu, au sens Ă©tymologique (« ex movere » = mettre littĂ©ralement en mouvement les passions). Du trĂšs, trĂšs grand art. Le rĂŽle-titre est superbement dĂ©fendu par Valerio Contaldo, un tĂ©nor racĂ©, qui ne sacrifie jamais l’intelligibilitĂ© du texte Ă  la puissance de sa projection remarquablement maĂźtrisĂ©e. Son rĂ©veil (« Dormo ancora »), sorte de pendant au monologue de PĂ©nĂ©lope, dit d’emblĂ©e toute l’intensitĂ© avec laquelle il accompagne toujours chacune de ses interventions. Et il rend Ă©galement crĂ©dibles, vocalement, celles oĂč il apparaĂźt travesti en mendiant vieillissant. PrĂ©sente dĂšs le Prologue, dans le rĂŽle de la Fortune, avant de chanter celui de Minerve, Claire LefilliĂątre – qui remplace au pied levĂ© la mezzo Ayako Yukawa initialement prĂ©vue – conjugue avec bonheur une certaine duretĂ© conforme aux prĂ©tentions hautaine de l’allĂ©gorie et une technique vocale hors pair sur laquelle le temps ne semble pas avoir prise. Elle incarne, comme peu, le chant du Seicento quand la rhĂ©torique du geste et de la parole finit, immanquablement, par susciter chez le spectateur l’éveil des affects.

Un rĂ©el dĂ©fi a Ă©tĂ© de rĂ©unir autant de tĂ©nors en parvenant Ă  les diffĂ©rencier vocalement. L’Eumete de Cyril Auvity Ă©meut par la suavitas de son chant, une diction impeccable, sans aucune forzatura, au service d’une parole qui trouve dans le « dolce speme » du second acte une incarnation bouleversante. Ce n’est hĂ©las pas le cas de Matthias Vidal, TĂ©lĂ©maque et Jupiter nerveux et trop souvent criards : le chant est quasi uniformĂ©ment vĂ©hĂ©ment, oubliant que mĂȘme le stile concitato doit se plier aux paroles qui le suscitent et jamais ne doit sacrifier Ă  l’intelligibilitĂ© du texte. Des moments plus Ă©lĂ©giaques, lorsque la voix rĂ©alise de subtils messe di voce, montrent tout le potentiel d’un timbre riche qu’il faudrait davantage canaliser.
Éloges en revanche pour les trois autres tĂ©nors. Dans le rĂŽle badin d’Eurimaco amoureux de Melanto, Pierre-Antoine Chaumien montre Ă  la fois ses grands talents d’acteur et une diversitĂ© des registres que rĂ©clame le texte, tour Ă  tour espiĂšgle, dĂ©licat et enflammĂ© dans ses deux duos qui apportent une respiration salutaire Ă  la tension du drame qui se joue. L’Irus de Jörg Schneider est impressionnant de justesse et de drĂŽlerie : de son physique imposant parfaitement idoine sourd une voix cristalline, aux milles variations : le bouffon n’est jamais vulgaire, il fait preuve au contraire d’une classe exigĂ©e pour un dramma per musica qui tentait de rivaliser, par son inspiration Ă©pique, avec les premiers opĂ©ras de cour. MalgrĂ© la modestie et la briĂšvetĂ© de ses interventions, l’Anfinomo de Fabien Hyon possĂšde une voix solide, superbement projetĂ©e et dont l’italien ne fait jamais dĂ©faut. DĂ©jĂ  habituĂ©e du rĂ©pertoire baroque et classique (bien que plutĂŽt français), la mezzo Ambroisine BrĂ© convainc avec bonheur dans ses deux rĂŽles de Melanto et de nourrice de PĂ©nĂ©lope. Son avant-derniĂšre intervention (« Ericlea, che vuoi far ? »), aux prises avec un dilemme qui la conduira Ă  rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© d’Ulysse, est un grand moment de thĂ©Ăątre en musique. Enfin Marie Perbost, unique soprano de la distribution, campe une Junon et un Amour efficaces (la premiĂšre parvient Ă  convaincre Jupiter d’abandonner sa vengeance), en alliant une virtuositĂ© jamais gratuite (dans la prologue allĂ©gorique) et un art consommĂ© du rĂ©cit dramatique qui toujours fait mouche.

Une mention spĂ©ciale doit ĂȘtre accordĂ©e Ă  l’ensemble Les ÉpopĂ©es, qui tout en variant les accents et les couleurs, soignent constamment les articulations au service de la situation dramatique du moment. La varietas et plus globalement l’esthĂ©tique du contraste, pierre angulaire du baroque musical, rendent justice Ă  une partition trĂšs riche – malgrĂ© de minimes lacunes dans le manuscrit –, avant-dernier opĂ©ra vĂ©nitien de Monteverdi, admirablement restituĂ© selon l’idĂ©al du maĂźtre. Cette version exceptionnelle mĂ©rite une gravure qui en immortalise les innombrables beautĂ©s. Ce sera chose faite prochainement lors de la reprise versaillaise : « Del piacer, / del goder, / venuto Ăš ’l dĂŹ ».

CRITIQUE, opĂ©ra. Beaune, Festival d’OpĂ©ra Baroque et Romantique, 24 juillet 2021. MONTEVERDI : Il ritorno di Ulisse in patria. Valerio Contaldo (Ulisse), Anthea Pichanick (Penelope), Matthias Vidal (Telemaco, Giove), Claire LefilliĂątre (Minerva, Fortuna), Jörg Schneider (Iro), Marie Perbost (Giunone, Amore), Luigi De Donato (Antinoo, Nettuno, Tempo), Ambroisine BrĂ© (Melanto, Ericlea), Cyril Auvity (Eumete), Pierre-Antoine Chaumien (Eurimaco), Fabien Hyon (Anfinomo), Filippo Mineccia (L’Umana FragilitĂ , Pisandro), Orchestre Les ÉpopĂ©es, StĂ©phane Fuget (direction).