CD, compte rendu critique. Dauvergne : Les Troqueurs. La Double coquette (version GĂ©rard Pesson, 2014) 1cd NoMadMusic, 2011

cd amarillis dauvergne pesson troqueurs double coquette cd critique compte rendu classiquenews juin 2015 Dauvergne_Pesson_aCD, compte rendu critique. Dauvergne : Les Troqueurs. La Double coquette (version GĂ©rard Pesson, 2014) 1cd NoMadMusic, 2011. Le vrai sujet des Troqueurs (1753) est l’Ă©change par les fiancĂ©s de leurs promises respectives comme si les dulcinĂ©es pouvaient ĂȘtre gĂ©rĂ©es comme des marchandises. Pas sur cependant que les renversements de serments soient si bĂ©nĂ©fiques que cela : Lubin qu’un contrat engage Ă  Margot prĂ©fĂšre Fanchon elle-mĂȘme promise Ă  Lucas ; aussi quand ce dernier se plaint trĂšs vite de Fanchon, Lubin propose l’Ă©change qui convient Ă  son compĂšre. Ainsi le troc peut-il se rĂ©aliser. Ici en version chambriste, Les Troqueurs s’affirment tel un dĂ©licieux divertissement rustique et Ă©lĂ©gant dans lequel Dauvergne continuateur de Rameau sur le plan de l’inventivitĂ© comme de la vivacitĂ©, se pique d’italianisme car l’heure est aux Bouffons ultramontains : en pleine Querelle des Bouffons oĂč les parisiens reçoivent le choc du dĂ©lire comique alla napolitana, Dauvergne trouvant le ton parfait entre loufoque et subtilitĂ© dans le droit chemin du Pergolese de La Serva  Padrona.

HĂ©las malgrĂ© une prise de son qui soigne le thĂ©Ăątre, et la proximitĂ© avec instruments et chanteurs, nous sommes loin de la vivacitĂ© trouble et ambivalente d’un William Christie vrai dĂ©couvreur de l’oeuvre et pionnier Ă  l’intuition si dĂ©lectable (de surcroĂźt avec un orchestre plus Ă©toffĂ© non moins caractĂ©risĂ©).  Ici le dĂ©faut vient surtout d’un collectif instrumental qui ennuie Ă  force de lisser tout les accents d’une partition qui en compte  beaucoup. Les musiciens composent un continuo aigre,  terne, surtout, manque de vrai sens des nuances, d’une tension uniforme. William  Christie avait autrement compris le dĂ©lire  et la puissance politique et sociĂ©tale d’une partition profondĂ©ment sĂ©ditieuse.
La dĂ©ception vient aussi des chanteurs surtout des femmes : JaĂ«l Azzeratti n’articule pas assez et sa conception s’alourdit d’une vision schĂ©matique finalement caricaturale du personnage de Margot, quand elle devrait incarner le feu de l’intelligence pĂ©tillante, celle qui trompe celui qui croyait maĂźtriser, donannt une sĂ©vĂšre leçon Ă  son premier fiancĂ© Lubin. Restent les deux barytons : Ă©quilibrant le jeu et le chant dans une projection intelligible, Alain Buet convainc en Lubin tandis que le Lucas de BenoĂźt Arnould ne forçant jamais sa nature a l’idĂ©ale prestance d’un lettrĂ© distinguĂ© qui s’encanaille sans dĂ©raper dans un rĂŽle de garçon rustique : on l’imagine bien dans les fameuses piĂšces populeuses chantĂ©es et mises en scĂšne au thĂ©Ăątre de Trianon  par Marie-Antoinette et ses proches. Les deux chanteurs restent intelligibles, ce qui est une qualitĂ© primordiale ici.

 

 

En réagençant La Double coquette de Dauvergne, Gérard Pesson revivifie la verve parodique politiquement incorrecte donc artistiquement délectable de Dauvergne

Pesson / Dauvergne, le mariage irrésistible

 

Dans La Double Coquette d’aprĂšs Favart (autre perle française de 1753), Pesson rĂ©Ă©crit les enchaĂźnements dramatiques reconstruisant le fil original de la musique de Dauvergne dont il fait ainsi des joyaux rĂ©agencĂ©s dans un continuum contemporain passant de ses propres humeurs aux contrastes baroques. L’ovni  qui en dĂ©coule baroque/contemporain, produisant une distanciation critique parodique de la partition baroque des plus rĂ©jouissantes : le choc des deux mondes fait jaillir des Ă©tincelles et les rebonds qui naissent de cette confrontation permanente entre les conceptions thĂ©Ăątrales et les imaginaires sont particuliĂšrement dĂ©lectables ; mais hĂ©las le sens et la comprĂ©hension sont diminuĂ©s par l’intelligibilitĂ© de la soprano Isabelle Poulenard (Florise dĂšs le Prologue) dont on perd prĂšs de 60% des mots!  Un comble pour une chanteuse française dĂ©fendant dans sa langue d’origine un  drame si intense aux climats instrumentaux nuancĂ©s et tĂ©nus, ou le texte est primordial. Manque de prĂ©paration pour cette sĂ©quence d’ouverture qui est un vrai dĂ©lire Ă  la fois panique et tragique qui plonge dans le coeur de celle qui est trahie et entend se venger.

Pourtant dans ce contexte d’une Ă©poque Ă  l’autre entre deux temps d’Ă©criture,  l’engagement des instrumentistes accuse un meilleur sens agogique avec des respirations justes, dans une prise de son moins artificielle et une pulsion moins mĂ©canique.
D’ailleurs les choses s’arrangent nettement pour Florise / Isabelle Poulenard dans l’action proprement dite : l’entreprise de sĂ©duction de la nouvelle promise de son fiancĂ© Damon se pique d’une ingĂ©niositĂ© irrĂ©sistible (justesse profonde de “Flatteuse espĂ©rance”), et dĂšs lors dĂ©clamation en progrĂšs. C’est un tourbillon, manĂšge prĂȘt Ă  s’emballer qui emporte les personnages oĂč l’Ă©criture de Pesson joue de citations connues (“un jour mon prince viendra”, Carmen de Bizet et mĂȘme Rameau quand il s’agit d’Ă©voquer l’harmonie, c’est le basson de Castor et Pollux qui se profile incidemment…) ; elle dĂ©cortique la machine amoureuse du XVIIIĂš, cible dans l’arĂȘte vive des instruments souvent rugissants ou rĂ©pĂ©titifs, l’essence du marivaudage cynique propre Ă  l’Ă©poque des LumiĂšres : bientĂŽt le Cosi de Mozart paraĂźtra et Dauvergne dans la vision recomposĂ©e de Pesson, prĂ©figure ce labyrinthe des coeurs trahis ou manipulĂ©s, oĂč le jeu des sĂ©ductions fait souffrir et blesse ; au final Florise est une Ăąme qui a Ă©tĂ© trahie : elle veut faire souffrir celle et celui qui en sont les responsables car en amour, un rien peut bouleverser.
Voyez cette femme Ă©coeurĂ©e qui change de genre portant la moustache parvient Ă  sĂ©duire et troubler la nouvelle fiancĂ©e de son promis Damon, mais aussi ce dernier lui-mĂȘme piquĂ© par le trouble de son ancienne fiancĂ©e au charme imprĂ©vu, redoublĂ©. Du reste, le texte prendrait-il position aprĂšs la polĂ©mique brĂ»lante qui a sĂ©vi dans les classes Ă  propos du “genre” ? Ici, le dĂ©sir ne se soucie pas de la question des sexes car il faut libĂ©rer les corps : … ” Une moustache qui se dĂ©tache et vos dĂ©sirs changent de genre / L’identitĂ© n’est qu’un dĂ©cor, il faut affranchir les corps / On est bien bĂȘte si l’on s’arrĂȘte Ă  cet air qui nous donne un genre / Il nous (leur) fallait plus qu’un amant pour effacer tous nos (leurs) tourments / Qui se laisse part out charmer connaĂźt mieux le bonheur d’aimer “…

Pour dĂ©fendre un texte facĂ©tieux et sĂ©ditieux donc, MaĂŻlys de Villoutreys et Robert Getchell aux cĂŽtĂ©s d’Isabelle Poulenard de plus en plus juste et troublante, piaffent et caquettent, de Dauvergne Ă  Pesson, en subtiles abattages, jouant du double sens de chaque tirade, de fausses sĂ©ductions en vrais aveux. On attend presque tout du Dauvergne d’origine, comme revivifiĂ© par les ajouts d’un Pesson qui aime Ă  dĂ©faire pour mieux souligner la verve dĂ©rangeante du sujet. La surprise de cette assemblage Dauvergne / Pesson fonctionne, respectant la dĂ©licatesse du babillage amoureux et l’esprit mordant de la farce parodique. La partition de Pesson est Ă  l’affiche de plusieurs salles et festivals cet Ă©tĂ© : Ă  ne pas manquer. Cette Double Coquette plus convaincante que les Troqueurs, mĂ©rite absolument d’ĂȘtre Ă©coutĂ©e.
On reste en revanche rĂ©servĂ©s sur la lecture d’Amarillis, le soutien des instruments y paraĂźt rien que routinier et bien peu subtil.

 

 

Dauvergne : Les Troqueurs (1753). Pesson d’aprĂšs Dauvergne (2014) : La Double Coquette. Amarillis. 1 cd NoMadMusic – EnregistrĂ© Ă  Versailles en octobre 2011.