Compte-rendu, opĂ©ra. Montpellier, le 24 juil 2019. D’Indy : Fervaal. Spyres, Schonwandt

montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCompte-rendu, opĂ©ra en version de concert. Montpellier, Le Corum, OpĂ©ra Berlioz, le 24 juillet 2019. D’Indy : Fervaal. Spyres, Arquel, Bou… Schonwandt (version de concert). Neuf ans après la rĂ©crĂ©ation en version de concert de L’Etranger (1903) de Vincent d’Indy (voir notre prĂ©sentation du disque Ă©ditĂ© en 2013 par Accord : https://www.classiquenews.com/dindy-letranger-foster-20101-cd-accord/), le festival de Radio France remet au gout du jour la musique du compositeur avec l’un de ses ouvrages les plus emblĂ©matiques, Fervaal (1897) – voir notre prĂ©sentation : https://www.classiquenews.com/vincent-dindy-fervaal-1897france-musique-dimanche-29-mars-2009-14h30/

Souvent qualifiĂ© de “Parsifal français”, l’ouvrage laisse transparaĂ®tre l’immense admiration pour Wagner, en choisissant tout d’abord d’ĂŞtre son propre librettiste, puis en puisant son inspiration dans la mythologique nordique, ici transposĂ©e au service de la glorification du peuple celte. Au travers du parcours initiatique de Fervaal, d’Indy met en avant ses obsessions militantes, entre patriotisme royaliste et ferveur catholique, incarnĂ©es par le mythe du sauveur, ici adoubĂ© par le double pouvoir religieux et politique contre les menaces des envahisseurs sarrasins. L’avènement d’un monde nouveau en fin d’ouvrage signe la fin des temps obscurs et du paganisme, tandis que les destins individuels sont sacrifiĂ©s au service de cette cause. La misogynie et le profond pessimisme de d’Indy suintent tout du long, rĂ©pĂ©tant Ă  l’envi combien l’amour n’enfante que douleur : la femme, dans ce contexte, ne peut reprĂ©senter que l’enchanteresse qui dĂ©tourne du devoir, rappelant en cela les sortilèges sĂ©ducteurs de la Dalila de Saint-SaĂ«ns.

dindy_etranger_foster_tezier_cd_accord_vincent_DindySi le livret tient la route jusqu’au spectaculaire conseil des chefs, et ce malgrĂ© une action volontairement statique en première partie, il se perd ensuite dans un redondant deuxième duo d’amour et un interminable finale pompeux. InitiĂ© en 1878, l’ouvrage trahit sa longue et difficile gestation par la diversitĂ© de ses influences musicales, de l’emphase savante empruntĂ©e Ă  Meyerbeer et Berlioz au II et III, au langage plus personnel avant l’entracte. D’un minimalisme aride, difficile d’accès, le prologue et le I entremĂŞlent ainsi de courts motifs aux effluves lĂ©gèrement dissonantes, rĂ©vĂ©lateurs d’ambiances fascinantes et envoĂ»tantes, au dĂ©triment de l’expression de mĂ©lodies plus franches. L’orchestration laisse les cordes au deuxième plan pour privilĂ©gier les vents, tandis que les solistes s’affrontent en des tirades dĂ©clamatoires Ă©tirĂ©es, semblant se parler davantage Ă  eux-mĂŞmes qu’Ă  leurs interlocuteurs.

On pourra Ă©videmment regretter le peu d’interaction entre les solistes rĂ©unis Ă  Montpellier, alors que d’autres versions de concert se prĂŞtent parfois au jeu d’une animation minimale du plateau, Ă  l’instar de celles proposĂ©es par RenĂ© Jacobs. Quoi qu’il en soit, on note d’emblĂ©e le trait d’humour bienvenu de Michael Spyres (Fervaal) qui arbore un kilt sombre, sans doute pour rappeler ses origines celtes, avant de s’emparer de ce rĂ´le impossible avec la vaillance et l’Ă©clat des grands jours : très Ă  l’aise tout au long de la soirĂ©e, il reçoit logiquement une ovation debout en fin de reprĂ©sentation. Ses deux principaux partenaires se montrent Ă©galement Ă  la hauteur de l’Ă©vĂ©nement, tout particulièrement GaĂ«lle Arquez (Guilhen) dont la puretĂ© du timbre et la rondeur d’Ă©mission ronde ne sacrifient jamais la comprĂ©hension du texte. On note toutefois quelques lĂ©gers problèmes de placement de voix dans les interventions brusques – qui ne gâchent pas la très bonne impression d’ensemble.
Mais c’est peut-ĂŞtre plus encore Jean-SĂ©bastien Bou (Arfagard) qui sĂ©duit par son talent dramatique et l’intensitĂ© de ses phrasĂ©s, portĂ©s par une diction minutieuse. On lui pardonnera volontiers une tessiture limite dans les graves, tout autant qu’un manque de couleurs vocales ; d’autant plus que le baryton français semble souffrir d’une toux qui lui voile lĂ©gèrement l’Ă©mission, ici et lĂ . A ses cotĂ©s, hormis un inaudible RĂ©my Mathieu, les seconds rĂ´les affichent une fort belle tenue, surtout Ă  l’oeuvre dans la scène du conseil prĂ©citĂ©e. On mentionnera encore une fois la prestation parfaite de JĂ©rome Boutillier, entre aisance vocale et interprĂ©tation de caractère, qui le distingue de ses acolytes.

On n’est guère surpris de voir Michael Schonwandt tirer le meilleur de l’Orchestre de l’OpĂ©ra national Montpellier Occitanie, en un geste classique très Ă©quilibrĂ© qui convainc tout du long, Ă  l’instar des deux choeurs très bien prĂ©parĂ©s. Outre la diffusion sur France Musique, un disque devrait parachever cette renaissance de l’un des monuments de la musique française de la fin du XIXème siècle, dans la lignĂ©e de ses contemporains Chausson et Magnard.

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Compte-rendu, opĂ©ra en version de concert. Montpellier, Le Corum, OpĂ©ra Berlioz, le 24 juillet 2019. D’Indy : Fervaal. Michael Spyres (Fervaal), GaĂ«lle Arquez (Guilhen), Jean-SĂ©bastien Bou (Arfagard), Elisabeth Jansson (Kaito), Nicolas Legoux (Grympuig), Eric Huchet (Leensmor), KaĂ«lig BochĂ© (Edwig), Camille Tresmontant (paysan, Chennos),  François Piolino (Ilbert), RĂ©my Mathieu (Ferkemnat, Moussah), Matthieu LĂ©ccroart (Geywihr, paysan), Eric Martin-Bonnet (Penwald, Buduann), Pierre Doyen (messager, paysan), JĂ©rĂ´me Boutillier (paysan, Gwelkingubar), Anas SĂ©guin (Berddret), Guilhem Worms (Helwrig), François Rougier (paysan, berger, barde). Choeur de la radio lettone, Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra national Montpellier Occitanie, Michael Schonwandt (direction).

CD critique. LEKEU : Sonate pour violon, Trio pour violon / violoncelle (Monteiro, Rocha, JP Santos (1 cd Brilliants – 2018)

lekeu guillaume violon piano monteiro miguel rocha JP santos piano cd brilliants critique review classiquenewsCD critique. LEKEU : Sonate pour violon, Trio pour violon / violoncelle (Monteiro, Rocha, JP Santos (1 cd Brilliants – 2018). Lekeu comme de nombreux gĂ©nies prĂ©coces fut fauchĂ© Ă  24 ans (mort Ă  Angers le 21 janvier 1894) par la fièvre typhoĂŻde, nous laissant orphelins d’un talent rare et dĂ©jĂ  passionnĂ© dont la très riche texture, le goĂ»t des chromatismes, une pensĂ©e manifestement wagnĂ©rienne (en cela fidèle au goĂ»t de ses mentors D’Indy et Franck) demeure la promesse Ă©ternelle d’une maturitĂ© Ă  jamais refusĂ©e. Pourtant les deux partitions abordĂ©es ici indiquent clairement l’accomplissement manifeste d’une Ă©criture aboutie, dense, intense malgrĂ© le jeune âge du compositeur romantique français. Il remporta d’ailleurs le 2ème Prix de Rome belge en 1891 (pour sa cantate Andromède Ă  rĂ©Ă©couter d’urgence). Le sens des couleurs, le flux harmonique aux modulations et passages ininterrompus façonnent un matĂ©riau particulièrement opulent et actif, jusqu’à la saturation. A leur Ă©coute, le « Rimbaud » de la musique française n’a pas usurpĂ© son surnom, ni la pertinence de ce rapprochement poĂ©tique.

220px-Guillaume_Lekeu_ca._1886Souvent présentée telle sa pièce maîtresse, la Sonate pour piano et violon en sol majeur, composée à l’été 1892, créée avec succès à Bruxelles en mars 1893 par le violoniste célèbre Eugène Ysaÿe (qui fut surtout le commanditaire de la Sonate). Il faut beaucoup d’énergie et d’engagement, mais aussi de la finesse pour assumer ce lyrisme permanent dont la suractivité peut obscurcir le sens et la clarté de l’architecture. Car influencé aussi par Beethoven, Lekeu a la passion de la forme, du développement, animé par une ambition musicale et un instinct perfectionniste, en tout point remarquable. Tout s’enchaîne parfaitement dans cette Sonates à 2 voix dont l’acuité expressive fait briller un lyrisme mélodique débordant, un sens de la structure aussi mieux équilibrée… : canalisé et construit dans le premier épisode « Très modéré » plutôt séduisant et léger ; le central « très lent » fait valoir les qualités de nuances du violon plutôt introspectif ; avant le Finale (Très animé), ouvertement passionné voire débridé mais toujours frais et printanier.

Plus attachant selon notre goût, le Trio avec piano a le charme d’une sincérité rayonnante quoiqu’encore indécise voire maladroite dans son écriture. Il est un peu plus ancien (composé en 1890) où se déploie davantage dans sa construction plus explicite, l’influence de la structure beethovénienne, quoique le premier et dernier mouvement regorgent d’idées et de réminiscences harmoniques denses et mêlées qui fondent les critiques regrettant trop de développements. Ambitieuse, la partition déploie 4 mouvements particulièrement « bavards » ou …dramatiques, diront les plus bienveillants. Âme passionnée et d’une force intranquille, Lekeu sait déployer une imagination intime sans limites comme l’atteste le premier mouvement où dialoguent deux épisodes très contrastés (lent puis allegro énergique), exprimant une palette de sentiments aussi prolixe que nuancée : de la douleur première, à la sombre rêverie, … du renoncement furtif à la dépression plus diffuse : tout ici par le filtre d’une sensibilité experte et hyperactive, dénonce et éprouve l’échec et la répétition des blessures intimes. Le très lent, puis le Scherzo, hautement syncopé, enfin le finale qui est un Lent lui aussi, peut-être trop long quoique harmoniquement passionnant, accréditent le génie bien trempé du jeune romantique; les trois interprètes malgré un piano à notre avis trop présent, au risque d’un déséquilibre sonore, restitue le jaillissement des motifs en échos ou en opposition ; que raffine aussi le violon tout en intensité maîtrisée du Bruno Monteiro. Restent la Sonate violoncelle / piano (1888), le Quatuor avec piano (1893) pour saisir le génie d’un Lekeu juvénile et passionnant. De prochains enregistrements ? A suivre.

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CD, critique. Guillaume Lekeu (1870-1894) : Sonate pour violon et piano en sol majeur – Trio pour piano, violon et violoncelle en do mineur. Bruno Monteiro, violon. Miguel Rocha, violoncelle. JoĂŁo Paulo Santos, piano. 1 CD Brilliant Classics. Enregistrement rĂ©alisĂ© au Portugal, Ă©tĂ© 2018. Livret : anglais-portugais. DurĂ©e : 1h17mn

CD, coffret : Un siècle de musique française (25 cd Sony classical)

un siecle de musique francaise berlioz saint saens sony classical 25 cd coffret review preview account of critique cd CLASSIQUENEWSCD, coffret, compte rendu critique : Un siècle de musique française (25 cd Sony classical). Sony classical rĂ©Ă©dite sous une thĂ©matique dĂ©jĂ  passionnante plusieurs de ses bandes magiques… Attention bain de symphonisme français romantique et moderne : soit un condensĂ© d’histoire musicale française en 10 cd, chacun dĂ©diĂ© Ă  un compositeur majeur, plus un recueil triple thĂ©matisĂ© “escales symphoniques” : Berlioz, Saint-SaĂ«ns, FaurĂ©, Debussy, Ravel, Poulenc (maĂ®tre de la musique par Eric Lesage et partenaires), Satie (le seul ici Ă  offrir son legs non orchestral mais pianistique sous les doigts de Philippe Entremont, Daniel Varsano, Gaby et Robert Casadesus…), Dutilleux, Boulez, Messiaen (Turangalila Symphonie par Y. Loriod et Seiji Ozawa). L’attrait du coffret de 25 cd rĂ©tablit de puissantes personnalitĂ©s servies par des chefs de première qualitĂ© par leur engagement et leur somptueuse sensibilitĂ©, chacun dans le rĂ©pertoire qu’il aima dĂ©fendre : Munch, Ozawa, Boulez, Hans Graf (chez Dutilleux)… les baguettes sont prestigieuses et leur Ă©coute confirme de saisissantes comprĂ©hensions de la musique française.

Munch-Charles-8Ici règne la nervositĂ© orfèvre de Charles Munch, directeur musical du Boston Symphony (1949-192), ici d’une vivacitĂ© fauve et d’une motricitĂ© analytique irrĂ©sistible, capable de fièvre et d’incandescente folie : remarquable interprète de la musique française romantique (ses Berlioz – premier cd de la collection, sa Fantastique, si chère Ă  son cĹ“ur, devient transe Ă©poustouflante de tension incisive), mais aussi du premier XXè : Milhaud, Honegger, surtout l’ivresse Ă©chevelĂ©e, organique et sensuelle de son Roussel (Suite 2 de Bacchus et Ariane, un coup d’essai captivant hĂ©las trop court : que n’a t il enregistrĂ© l’intĂ©grale du ballet!), sans omettre des incontournables, au chapitre romantisme français dont la trop rare Symphonie sur un chant montagnar de D’Indy, Escales d’Ibert, la Symphonie n°3 avec orgue de Saint-SaĂ«ns, et L’Apprenti sorcier de Dukas…

Pierre_BoulezDEBUSSY et RAVEL boulĂ©ziens, de rĂ©fĂ©rence. C’est aussi un fabuleux legs Pierre Boulez comme chef, interprète gĂ©nial autant analytique que prĂ©cis et dramatique, avec Ă©galement des orchestres amĂ©ricains : New York Philharmonic et surtout Cleveland orchestra pour deux recueils, joyaux incontournables :  Ravel, Debussy (3 cd pour chacun) dont les Ĺ“uvres essentielles sont ainsi rĂ©vĂ©lĂ©es sous un filtre d’une exigence sonore irrĂ©sistible (Attention le coffret ne comprend pas, hĂ©las, l’intĂ©grale du ballet Daphnis et ChloĂ© de Ravel mais heureusement ShĂ©hĂ©razade, Rapsodie Espagnole, Valses nobles et sentimentales, Ma mère l’Oye, Alborada del Gracioso, les Concertos pour la main gauche et en sol majeur par Philippe Entremont, piano,… sans omettre l’excellent Quatuor par les Juilliard). Vous l’aurez compris, nous tenons lĂ  la quasi intĂ©grale du Ravel symphonique par Boulez. C’est dire.

MĂŞme ivresse “intellectuelle”, la maĂ®trise est de mise sous la baguette boulĂ©zienne-, mais quelle transparence millimĂ©trĂ©e chez Debussy : Dans PrĂ©lude Ă  l’après-midi d’un faune, l’enchantement s’invite ; Jeux est une extase façonnĂ©e telle un scintillement permanent, un miroitement Ă  la fois introspectif et aĂ©rien ; Images pour orchestre affirme la prĂ©cision analytique d’un chef qui conçoit tout en une succession organiquement enchaĂ®nĂ©e d’admirables sĂ©quences instrumentales d’un fini Ă©poustouflant (ivresse lascive d’IbĂ©ria).Chaque Ă©pisode comme chez Ravel cultivant son propre univers. Les Danses sont des rituels d’une exquise nostalgie. Ces 2 coffrets Debussy et Ravel sont incontournables.

Ailleurs, l’amateur de raretĂ©s comme de plĂ©nitude orchestrale, Ă  la française trouvera son compte dans les volumes : celui sur Saint-SaĂ«ns comporte ainsi les trois Concertos pour piano 2,4 et 5 (l’Egyptien), avec Philippe Entremont sous la direction de Michel Plasson. Tout autant intĂ©ressant le triple volume dĂ©diĂ© Ă  FaurĂ©, comprenant en particulier le Requiem par Ozawa (Boston Symphony, Barbara Bonney, Hakan Hagegard, et le choeur du Festival de Tanglewood)…

La prĂ©sence du violoncelliste Jean-Guilhen Queyras pour Tout un monde lointain fait la haute valeur du volume simple dĂ©diĂ© Ă  Dutilleux ; et coupe Ă©tant apprĂ©ciĂ©e quand elle est dosĂ©e, le recueil dĂ©volu au compositeur Pierre Boulez, – 1 seul cd, regroupe Le Marteau sans maĂ®tre avec Yvonne Minton (au français bien peu intelligible sous la direction de Diego Masson), et plus intĂ©ressant, Livre pour cordes par Boulez le chef.

Notons l’habile programmation du triple volume intitulĂ© “Escales symphoniques françaises” qui rĂ©vèle sous le feu vif argent et d’une fantaisie jubilatoire de Charles Munch, l’Ă©clectisme de la Symphonie sur un chant montagnard de D’Indy (25mn d’Ă©criture concertante oĂą le piano discute avec l’orchestre en une forme libre entre Concerto et Symphonie), sans omettre le Rouet d’Omphale de Saint-SaĂ«ns, superbe poème symphonique d’une pensĂ©e libre et fluide (prĂ©cĂ©dĂ© par le poème symphonique pour chĹ“ur et soprano La nuit, oĂą le diamant un rien prĂ©cieux de la jeune Natalie Dessay dialogue avec la flĂ»te… Orchestre nat. d’ĂŽle de France, Jacques Mercier).

CLIC_macaron_2014Le coffret forme un cycle incontournable pour amoureux de musique symphonique et concertante française, de Berlioz Ă  Boulez et Messiaen. Par sa diversitĂ©, l’intelligence et la cohĂ©rence des volumes rĂ©unis par compositeur ou thème, la figure d’excellents chefs – de Munch Ă  Boulez, Ozawa et Ormandy (Danse macabre de Saint-SaĂ«ns), sans omettre les pianistes Philippe Entremont (Ravel, Saint-SaĂ«ns), Michel Dalberto (Debussy), JM Luisada (FaurĂ©)… , l’Ă©dition Sony classical constitue une excellente entrĂ©e en matière ou l’enrichissement d’un fonds dĂ©jĂ  existant. 25 cd Ă  possĂ©der en urgence pour Ă©tayer sa discographie de base, au registre musique française. Le volume Poulenc vient astucieusement complĂ©ter la collection en regroupant les fondamentaux de sa musique de chambre (Sonates, Concertos oĂą s’affirme le tempĂ©rament en affinitĂ© du pianiste Eric Lesage et ses nombreux partenaires)…  Seule rĂ©serve : l’Ă©diteur omet de mentionner pour chaque bande la date d’enregistrement, nous privant une juste apprĂ©ciation de l’Ă©poque concernĂ©e et de l’esthĂ©tique atteinte (malgrĂ© l’absence pour le rĂ©pertoire romantique, des instruments d’Ă©poque : or ni Boulez, ni Munch, malgrĂ© l’apport des orchestres et des chefs “historiquement informĂ©s”, ne se montrent dĂ©faillants, bien au contraire. Leur baguette enchanteresse montre aussi que la rĂ©ussite d’une lecture ne dĂ©pend pas exclusivement du choix des instruments…

CD, coffret : Un siècle de musique française (25 cd Sony classical)

CLIC de classiquenews d’avril 2016.

Guillaume Lekeu (1870-1894)

Portrait. Guillaume Lekeu (1870-1894). Ni foncièrement français, ni rĂ©solument wagnĂ©rien, Guillaume Lekeu dès avant son (court) apprentissage dans la classe parisienne de CĂ©sar Franck puis de d’Indy, sait affirmer un tempĂ©rament sensible absolument original dès ses premières partitions abouties de 1887. Le disciple de Franck, tĂ©moin de sa disparition en 1890, laisse jusqu’Ă  sa propre disparition en 1894, un catalogue de pièces raffinĂ©es et allusives d’un mĂ©tier accompli qui contredit que jeunesse rime avec maladresse. Dans le cas de Lekeu, la maturitĂ© s’est très tĂ´t manifestĂ©e de sa 21è Ă  sa 23è annĂ©es. PrĂ©cocitĂ© gĂ©niale qui ne laisse pas de nous fasciner toujours.

lekeu guillaume 2015Aperçu biographique. Le tempĂ©rament entier volontaire passionnĂ© du jeune Lekeu transparaĂ®t clairement Ă  travers sa correspondance avec son ami et aĂ®nĂ© Marcel Gimbaud, alors que la famille Lekeu s’est fixĂ© en France Ă  Poitiers dès 1879;  pour autant l’envie de crĂ©er et de produire n’empĂŞche pas un clair et profond sentiment grave comme l’atteste le texte manuscrit inscrit sur la partition de sa Sonate en rĂ© mineur pour violon et piano: Ă©tat dĂ©pressif propre aux derniers romantiques, prescience de la mort, pensĂ©e  lugubre. .. tour concourt ici Ă  nourrir le portrait d’une jeune âme dĂ©jĂ  condamnĂ©e dont le texte incriminĂ© serait comme.le signe visionnaire, annonciateur de sa.mort prĂ©maturĂ©e Ă  24 ans en 1894. ” c’est pourquoi j’appelle la mort, pourquoi je veux me replonger dans le nĂ©ant d’oĂą je suis sorti”. A 15 ans, Guillaume s’il est bien l’auteur de ce texte montre une prĂ©disposition Ă©vidente Ă  la souffrance et au spleen tristanesque. .. il est vrai que comme son maĂ®tre CĂ©sar Franck le wallon reçoit de plein fouet le choc du wagnĂ©risme Ă©perdu radical irrĂ©sistible. Mais comme Franck, il s’agit de dĂ©passer et sublimer l’exemple germanique en trouvant sa voie propre : un dĂ©fi spectaculaire d’autant plus Ă©blouissant dans le cas de Lekeu dont la carrière fut Ă©courtĂ©e (par la fièvre typhoĂŻde).
Ce qui frappe immĂ©diatement dans le cas de Lekeu c’est la puissance d’un tempĂ©rament marque par Beethoven, aux rythmes subtils, Ă  l’harmonie sĂ»re et exigeante que stimule tour Ă  tour l’influence de ses maĂ®tres Franck et D’Indy. A son seul mĂ©rite revient la volontĂ© percutante d’honorer manifestement mais intelligemment Wagner tout en tissant une Ă©criture mĂ©lodique fabuleuse que n’aurait pas reniĂ© FaurĂ©. D’autant que souvent Lekeu sait inerver la construction d’une tension harmonique subtile comme en tĂ©moigne sa MĂ©ditation pour quatuors d’instruments Ă  cordes V48.

Pour autant les partitions aujourd’hui transmises sont pour la plupart redevables Ă  une furia de la.jeunesse qui prĂ©cède l’enseignement de Franck et donc manque parfois  clairement de stabilitĂ© comme d’Ă©quilibre: ainsi les mouvements lents sont ils mieux rĂ©alisĂ©s avec cette profondeur mĂ©lancolique qui affirme la maĂ®trise musicale. Mais le jaillissement de l’inspiration dans l’Ă©noncĂ© des sentiments est dĂ©plus en plus pĂ©nible et laborieux: si la sonate pour violoncelle et piano et le seul  quatuor Ă  cordes achevĂ©, deux premiers accomplissements indiscutables de 1888  (Lekeu a alors 18 ans) indiquent un premier cap, dĂ©passĂ© encore par l’excellent Trio Ă  clavier qui lui valut des efforts amplement relatĂ©s dans la correspondance.
Ysaye eut bien raison de lui commander ce suis restĂ© son chef d’oeuvre la Sonate en rĂ© mineur V 64 synthèse parfaite des germaniques et des français sous le filtre sublimateur de CĂ©sar Franck.
Musique investie par ses propres Ă©motions les plus tĂ©nues, le corpus  laisse par Lekeu offre en miroir l’Ă©noncĂ© scrupuleux et raffinĂ© d’une sensibilitĂ© exceptionnellement inspirĂ©e;  Lekeu aimait Ă©crire en exergue de ses partitions nombre d’Ă©claircissements poĂ©tiques : indications ou citations de poèmes reflĂ©tant son ardente sensibilitĂ© et sa volonté  d’exactitude musicale.
“Joies enfantines”, mĂ©lancolie des automnes”, … pour l’inachevĂ© Quatuor à  clavier , et donc “douleur” et “malheur” pour la sublime Sonate V64. .. autant d’indications littĂ©raires d’une âme exceptionnellement affĂ»tĂ©e au goĂ»t sĂ»r. .. que la disparitĂ© des pièces inachevĂ©es, comme des fragments criant une injuste irrĂ©solution du fait de leur incomplĂ©tude, rend plus fascinante encore. Ainsi pièces abouties dans leur solitude incomplète, l’Adagio pour quatuor d’orchestre, le Larghetto pour violoncelle et orchestre et la Plainte d’Andromède resteront ils toujours perles suspendues veuves du collier qui devaient les agencer en Ă©lĂ©ments d’un tout Ă  jamais perdu.

Les institutions ne reconnurent pas immĂ©diatement la gĂ©niale prĂ©cocitĂ© du compositeur nĂ© Ă  Verviers (oĂą naquit aussi le violoniste Henri Vieuxtemps)… Ayant prĂ©sentĂ© sa cantate Andromède, pour le prix de Rome, Lekeu apprend le 15 septembre 1891 qu’il n’est que second prix : le jury dont la partialitĂ© causa pour chaque Ă©dition un rĂ©el problème, sanctionna sans ambiguĂŻtĂ© celui qui avait prĂ©fĂ©rĂ© quitter l’enseignement des conservatoires belges au profit de Paris et surtout de l’exemple distillĂ© in loco Ă  Franck. L’admiration de D’Indy et dYsaye pour cette Andromède jouĂ©e Ă  Verviers et Ă  Bruxelles des fĂ©vrier et mars 1892 apporte  une consolation apprĂ©ciĂ©e la preuve que la partition relève d’un immense talent. Un rare crĂ©ateur capable de dĂ©passer le modèle wagnĂ©rien qui est la grande affaire de l’Ă©poque.
La preuve la plus Ă©loquente en sera la Sonate pour violon et piano que commande dans la foulĂ©e d’Andromede, Ysaye particulièrement convaincu par la qualitĂ© du jeune crĂ©ateur. Le conservatoire de Verviers possède la partition autographe de la Sonate : un manuscrit prĂ©cieux qui tĂ©moigne du lien en estime unissant les deux musiciens : on y relève nombre de collettes, ajouts de papier comportant les corrections que le jeune compositeur ne cesse d’adresser au dĂ©dicataire/commanditaire pour qu’il les fixe sur le document aux endroits prĂ©cis. Puis en septembre 1892, Ysaye commande une nouvelle oeuvre : le fameux Quatuor Ă  clavier : la correspondance exprime les affres du crĂ©ateur, obligĂ© Ă  l’excellence, composant lentement et de façon plus rĂ©flĂ©chie, gagnant en profondeur et en gravitĂ©, ne cĂ©dant jamais cette âpretĂ© dont il avait un goĂ»t prĂ©coce. D’ailleurs toute la première sĂ©quence, rĂ©pond Ă  un thème cher Ă©noncĂ© depuis les dĂ©buts : la rĂ©solution de l’affliction dĂ©pressive, l’arche tendue de la rage Ă©perdue Ă  la rĂ©signation mĂ©lancolique : “le sujet du premier morceau est la douleur initialement exaspĂ©rĂ©e, convulsive, s’adoucissant parfois et se transformant en mĂ©lancolie passionnĂ©e…”, prĂ©cise Lekeu dans une lettre Ă  sa mère de fĂ©vrier 1893. Et ailleurs : “je me tue Ă  mettre dans ma musique toute mon âme”. VoilĂ  une claire confession rĂ©vĂ©lant allusivement la clĂ© autobiographique de la composition.

 

 

 

L’Ĺ“uvre

 

 

Apprentissage : les premiers essais d’Ă©criture. NĂ© Ă  Verviers mais français de sensibilitĂ©, Lekeu dĂ©montre des vellĂ©itĂ©s de composition dès 1885 (Choral pour violon et piano, puis en 887, Morceaux Ă©goĂŻstes…), soit dès ses 15 ans, en particulier pendant ses vacances familiales Ă  Verviers. L’inspiration aborde dĂ©jĂ  les poèmes de Hugo, Lamartine (La fenĂŞtre de la maison paternelle, les pavots), Shakespeare et Goethe sans omettre Baudelaire (Les deux bonnes sĹ“urs) sur le mĂ©tier desquels le jeune compositeur apprend et rĂ©ussit les noces dĂ©licates, exigeantes de la poĂ©sie et de la musique : les mĂ©lodies de Lekeu informent sur cette Ă©loquence du cĹ“ur et de l’âme qui sont la clĂ© de son Ă©criture. Postromantique, le goĂ»t de Lekeu est surtout symboliste, avec, inclination visionnaire, une sensibilitĂ© pour les Ă©vocations mortifères, lugubres, parfois glaçantes… qui en fin de cycle, inspirera ses propres textes.
Admirateur de Beethoven, Lekeu s’essaie Ă  la forme du quatuor : des nombreuses tentatives dès 1887, remonte le plus achevĂ© (MĂ©ditation en sol mineur : Ă©noncĂ© par trois reprises d’un cri de douleur apaisĂ© par une foi finalement salvatrice). Le jeune compositeur poursuit Ă©galement ses leçons de violon auprès de son professeur Octave Grisard dont le Quatuor crĂ©Ă© sa MĂ©ditation (après l’avoir dĂ©barrassĂ© de ses erreurs d’harmonie). Toujours, Lekeu pourra compter sur l’appui et la collaboration de ses proches, plus âgĂ©s et expĂ©rimentĂ©s que lui dans la maĂ®trise de l’art). A l’automne 1887, l’Ă©criture occupe dĂ©sormais toute sa pensĂ©e ; le Molto adagio complète la MĂ©ditation, exprimant les sentiments chers au caractère du jeune homme : recueillement et profondeur (avec en exergue des citations des Evangiles de Matthieu et Marc dont du Christ sur le mont des Oliviers, “mon âme est triste Ă  en mourir”…).
Les Morceaux Ă©goĂŻstes (septembre 1887-mai 1888) expriment au piano l’expĂ©rience d’une âme sensible dĂ©sireuse de communiquer sa propre aventure Ă©motionnelle dans une langue mĂ©lodique et harmonique, personnelle : en tĂ©moigne surtout le Lento doloroso, traversĂ©e hypnotique entre songe et cauchemar, d’une âpretĂ© funèbre prenante inspirĂ© d’un poème de Gustave Kahn : … les pleurs sont la langue oĂą ce sont rencontrĂ©s / les retours muets d’Ă©tranges contrĂ©es”. Un sommet de profondeur glaçante que contrepointe totalement l’esprit irrĂ©vĂ©rencieux et provoquant de la Berceuse et Valse, comportant des rĂ©fĂ©rences hommages pleins d’humour Ă  Gounod, Delibes, Chopin, etc… De 1888, annĂ©e d’approfondissement et de maturation, surgit dans sa totalitĂ© cohĂ©rente (fĂ©vrier) l’admirable Quatuor en 6 mouvements V60, dĂ©diĂ© Ă  l’ami poitevin, pilier de toujours, Marcel Guimbaud. EntitĂ© poĂ©tiquement juste, d’un caractère enjouĂ© et lumineux oĂą perce l’originalitĂ© inclassable de son Capriccio (4è mouvement et le plus court de la sĂ©rie). De mĂŞme, fascinĂ© par la fugue, Lekeu parvient Ă  sublimer dans le final, la rigiditĂ© de cette forme en un lyrisme libre et personnel. Puis se succèdent, la Sonate pour violoncelle en fa (terminĂ©e par D’Indy dans un style trop scolaire et mesurĂ© pour servir de conclusion Ă  la fougue initiale de Lekeu) : en dĂ©finitive, quatre sĂ©quences (V65) prodigieusement Ă©noncĂ©es dans leur maladresse parfois explicite mais dont la sincĂ©ritĂ© saisit : adagio malinconico puis allegro molto quasi presto, aux rĂ©fĂ©rences baudelairiennes; superbe lento assai (le plus dĂ©veloppĂ© et le plus original composĂ© selon la correspondance Ă  minuit). Enfin Ă©pilogue qui reprend le thème principal, le mĂŞme que pour son Trio Ă  clavier.

1889 : la classe de Franck
En 1889, Lekeu poursuit son exploration musicale en abordant l’Ă©criture orchestrale avec l’Introduction symphonique aux Burgraves (avril) : tentative incomplète qui dĂ©montre une connaissance très aiguĂ« des thèmes wagnĂ©riens. C’est l’Ă©tĂ© 1889, la fin du LycĂ©e et pour le jeune compositeur encore autodidacte, l’horizon d’une nouvelle carrière musicale d’emblĂ©e orientĂ©e vers la composition dont le maĂ®tre choisi est CĂ©sar Franck. Dès septembre, Lekeu se confronte donc aux exercices du Pater Seraphicus : le Première Etude Symphonique concentre les avancĂ©es du jeune Lekeu alors disciple de Franck, qui bravant l’ordre de mesure de son maĂ®tre, ose cependant l’orchestration, lui qui vient de dĂ©buter son apprentissage parisien.
La Deuxième Etude Symphonique est inspirĂ©e par le Hamlet de Shakespeare (trois parties). En aoĂ»t 1890 sont achevĂ©es les deux premières parties : dĂ©sespĂ©rance complexe du hĂ©ros, pur amour dĂ©muni impuissant d’OphĂ©lie (V19 et V22). Le 8 novembre 1890, Franck dĂ©cède Ă  la suite d’un accident de fiacre : son enseignement n’aura durĂ© qu’un an et demi.

Le Trio Ă  clavier
Sous la direction de Franck, Lekeu, douĂ© d’une fièvre souvent impulsive, apprend la discipline et le contrĂ´le : de 1891, datent des partitions mieux construites, plus profondes encore dans leurs choix dramatiques et expressifs. Trio pour piano, violon et violoncelle (Trio Ă  clavier en ut mineur V70, janvier 1891) : le solide fugato du premier mouvement rĂ©vèle l’apport du maĂ®tre Franck Ă  son jeune disciple. Douleur, espoir, rĂŞverie, mĂ©lancolie, cri et malĂ©diction… Lekeu y exprime tous ses chers thèmes empruntĂ©s aux romantiques comme aux Symbolistes dont il fait une synthèse très originale. D’autant qu’en conclusion, comme un accomplissement salvateur, le compositeur dĂ©veloppe finalement, le “lumineux dĂ©veloppement de la bontĂ©”, un parcours spirituel personnel que n’aurait pas reniĂ© son maĂ®tre Franck, lequel avant de mourir, avait tĂ©moignĂ© son enthousiasme face Ă  la partition (que Lekeu lui dĂ©diera naturellement en hommage). Solide et consciencieux, ce Trio comporte le mĂ©tier d’un Ă©lève respectueux, certainement encore choquĂ© par la perte de son maĂ®tre si vĂ©nĂ©rĂ©.
La Sonate pour piano de 1891 prolonge encore ce devoir de profondeur et de structure auquel l’a initiĂ© Franck. C’est un clair hommage aux Ĺ“uvres pour piano de Franck (PrĂ©lude, choral et fugue). MĂŞme enracinement frankiste pour le cĂ©lèbre et rĂ©gulièrement jouĂ© : Adagio pour quatuor d’orchestre (avril 1891) qui porte aussi les vers de Georges Vanor : “Les fleurs pâles du souvenir”. LibertĂ© inouĂŻe de l’Ă©criture (harmonique et mĂ©lodique), Lekeu a trouvĂ© sa voie et son langage propre dans cet Adagio, antichambre d’une carrière qui s’annonce particulièrement juste et inspirĂ©e; après la mort de Franck, Lekeu se rapproche de D’Indy, autre Ă©lève du MaĂ®tre et vĂ©ritable pilier dans la continuation de sa jeune vocation musicale.
A partir de 1891, les compositions de Lekeu sont liĂ©es Ă  des Ă©vĂ©nements vĂ©cus Ă  Verviers : Epithalame pour le mariage de son ami Antoine Grignard (avril 1891 : la seule partition composĂ©e pour l’instrument de son maĂ®tre, l’orgue dans laquelle il reprend le thème d’OphĂ©lie).

Andromède
Suivent la printanière Chanson de mai (printemps 1891) sur un texte de son oncle Jean, le Chant lyrique pour choeur et orchestre destinĂ© Ă  la SociĂ©tĂ© royale L’Emulation qui la crĂ©e le 2 dĂ©cembre 1891 : partition ambitieuse, jouant de l’Ă©clat partagĂ© dialoguĂ© entre voix et fanfare, qui prĂ©figure le grand dĂ©fi du Prix de Rome auquel Lekeu se prĂ©sente Ă  Bruxelles la mĂŞme annĂ©e. D’Indy stimule le jeune crĂ©ateur qui passe la première Ă©preuve (Ă©criture d’une fugue Ă  quatre voix et d’un choeur avec orchestre) ; A l’Ă©tĂ©, Lekeu entre en loge d’Ă©criture sur le thème d’Andromède dont l’arrogante beautĂ© insulte les NĂ©rĂ©ĂŻdes filles de Neptune lequel alors par vengeance lâche sur l’Ethiopie, un monstre affreux semant mort, destruction, dĂ©sespoir. La cantate de Lekeu – poème lyrique et symphonique pour soli, choeur et orchestre, Ă©voque la supplique des prĂŞtres afin qu’ils dĂ©signent une victime expiatoire : Andromède ; la mise Ă  mort de la jeune femme, libĂ©rĂ©e cependant par PersĂ©e… enfin, la victoire finale de l’harmonie dans un Ă©pithalame triomphal. MalgrĂ© ses espoirs, Lekeu n’obtient le 12 septembre 1891, que le 2è Prix : de fureur, il ne se prĂ©sente pas Ă  la remise. Il critique la partialitĂ© des juges : tous membres des conservatoires royaux de Gand et de Liège dont les Ă©lèves ont… naturellement obtenu le Premier Prix et le Premier second prix. Franckiste et parisien, Lekeu l’expatriĂ© a Ă©tĂ© sĂ©vèrement sanctionnĂ©. Evidemment, la prière d’Andromède est le point capital d’un drame parfaitement Ă©crit dont le thème de PersĂ©e, sĂ©quence finale, apporte un Ă©clairage apaisĂ© et salvateur. Tout Lekeu y est condensĂ© dans une science dĂ©sormais libre et originale, apportant les bĂ©nĂ©fices d’un tempĂ©rament autonome qui sait ce qu’il doit Ă  Beethoven et Wagner, surtout ses maĂ®tres d’Indy et Franck.

Ysaye entre en scène
Après la dĂ©ception du Prix de Rome 1891, Lekeu reçoit nĂ©anmoins plusieurs commandes : le Larghetto pour violoncelle et orchestre, seule oeuvre concertante aboutie et d’une sĂ©duction mĂ©lodique tenace (de Joseph Jacob, violoncelliste du Quatuor Ysaye, fĂ©vrier 1892) ; la Sonate pour violon et piano demandĂ©e par Eugène Ysaye, lequel après l’Ă©coute de la prière d’Andromède crĂ©Ă©e dans sa version de chambre au cercle des XX Ă  Bruxelles, le 18 fĂ©vrier 1892, avait Ă©tĂ© saisi par le talent du jeune compositeur. Les Trois pièces pour piano (avril 1892) sont commandĂ©es par l’Ă©diteur liĂ©geois Muraille : pleines de vie et d’entrain, elles rappellent la vivacitĂ© parfois caustique du musicien dans ses lettres. Suivent au printemps 1892, la Fantaisie sur deux airs angevins (dont la mise en forme pour orchestre est favorisĂ© par le très gaulois d’Indy, auteur de la Symphonie cĂ©venole et très soucieux d’affirmer la richesse de la musique française Ă  travers ses idiomes provinciaux : il en dĂ©coule aussi une version pour pour piano Ă  quatre mains : il en rĂ©sulte une Ă©vocation d’un couple pris entre l’ivresse d’un bal et l’abandon intime dans la nature d’une fin d’après midi sous le clair de lune. Les dernières opus de Lekeu sont des mĂ©lodies formant cycle, Trois Poèmes crĂ©Ă©s le 7 mars 1893 Ă  Bruxelles pour le Cercle des XX lors d’un concert organisĂ© autour d’Eugène Ysaye : lequel interprète en outre, la Sonate pour violon et piano dont il est le dĂ©dicataire. Dans les poèmes, la mort n’est que songe et l’ivresse amoureuse fait planer sur la nuit (Nocturne), un charme unique qui dĂ©voile une originalitĂ© totalement assumĂ©e et dĂ©veloppĂ©e. D’autant que Lekeu en une intuition de coloriste gĂ©nial ajoute ici la sonoritĂ© du quatuor Ă  cordes, bien avant FaurĂ© (la Bonne chanson) et Chausson (la Chanson perpĂ©tuelle). L’ultime pièce reste la Berceuse datĂ©e de novembre 1892. Lekeu alors sur le mĂ©tier de Quatuor Ă  clavier, dĂ©cède Ă  Angers le 21 janvier 1894, peu avant son 24è anniversaire.

 

 

 

lekeu guillaume cd ricercar presentation review compte rendu critique cd classiquenewsCD. En 1994, pour le centenaire, le label Ricercar Ă©ditait en un coffret de 8 cd l’intĂ©grale des Ĺ“uvres de Guillaume Lekeu : y figurent les premières partitions de 1885 jusqu’aux chefs d’oeuvres commandĂ©es par Ysaye en 1892 sans omettre les essais orchestraux contemporains de son apprentissage dans la classe parisienne de Franck et aussi sa cantate Andromède pour le Prix de Rome 1891, et surtout la prière d’Andromède qui en dĂ©coule… Le coffret est rĂ©Ă©ditĂ© en septembre 2015 avec une notice augmentĂ©e, complĂ©tĂ©e, dĂ©voilant par le dĂ©tail, les jalons d’un style prĂ©coce qui le temps de sa courte traversĂ©e terrestre a rĂ©ussi Ă  trouver sa voie et son originalitĂ©. Guillaume Lekeu : complete works / intĂ©grale des Ĺ“uvres 8 cd Ricercar. DurĂ©e totale : 9h44mn. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

CD. D’Indy: L’Ă©tranger. 1 cd Accord (Foster,2010)

dindy_etranger_foster_tezier_cd_accord_vincent_DindyCrĂ©Ă© en 1903 Ă  Bruxelles, L’Etranger est le troisième opĂ©ra de D’Indy (après Le chant de la cloche, 1883 et Fervaal, 1895); l’ouvrage appartiendrait comme son quasi contemporain PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy (1902) Ă  l’expĂ©rience lyrique symboliste, pour autant que D’Indy comme Debussy soient Ă©tiquettables sous cette appellation… forcĂ©ment rĂ©ductrice. Si le symphonisme ardent, fiĂ©vreux de la partition fait sa rĂ©vĂ©rence Ă  Wagner, il n’en est pas pour autant exempt d’une certaine lourdeur acadĂ©mique, descriptif ; souvent convenue en particulier dans les intermèdes avec chĹ“ur (dĂ©but du II), comme paraĂ®t fabriquĂ© et artificiel le livret, rĂ©digĂ© par le musicien (Ă  l’image de son modèle Wagner, musicien et librettiste): D’Indy, auteur du TraitĂ© de composition, sait afficher un rationalisme thĂ©orique qui hĂ©las contraint les Ă©lans autrement plus riches du compositeur. Le moralisme du livret, ses clichĂ©s sociaux ne savent pas exploiter l’amour de Vita, bien que promise au jeune douanier AndrĂ©, -comme dans Carmen MicaĂ«lla pouvait ĂŞtre promise au brigadier Don JosĂ©-, pour le sombre et mystĂ©rieux Ă©tranger. Le très catholique voire mystique D’Indy respecte Ă  la lettre les vertus prĂ´nĂ©es dans les Ecritures: Foi, EspĂ©rance, CharitĂ©, Amour. Quatre thĂ©ologales qui s’incarnent parfaitement au fur et Ă  mesure de l’action (bien statique mais intense voire extatique) dans le cĹ“ur de Vita, sorte de ThaĂŻs populaire, âme ardente prĂŞte au sacrifice, curieuse par empathie de la figure prophĂ©tique de l’Etranger.
Dans la figure du baryton maudit, solitaire mais fraternel, D’Indy, fondateur de la Schola Cantorum Ă  Paris trouve l’exact incarnation de cet ĂŞtre parfait, serviteur d’un idĂ©al qui en servant les autres, rĂ©tablit la nature sacrĂ©e de l’art. L’Etranger c’est Ă©videmment D’Indy lui-mĂŞme qui d’ailleurs retrouve une seconde adolescence grâce Ă  sa nouvelle compagne, bien plus jeune que lui, Caroline Janson (comme l’Ă©cart des âges entre Vita et l’Etranger).

En ce sens leur duo au II, oĂą Vita tentant de connaĂ®tre le nom de l’Etranger, lui fait dire ce qui l’anime avec ferveur, reste le sommet pathĂ©tique et lyrique de l’ouvrage.

Wagner en mode symboliste allégé

Reste que la musique de D’Indy attĂ©nue les faiblesses comme les composantes contradictoires du texte. L’acte I, Ă©vocation rĂ©aliste voire naturaliste (Ă  la Zola) d’un port de pĂŞche et de l’esprit obtus, mĂ©diĂ©val de ses habitants, contraste avec les aspirations mystiques et idĂ©alistes du II oĂą comme nous l’avons dit, l’Etranger, Ă  la façon de Lohengrin et de Elsa, confesse sa nature bienveillante ; sa belle compassion Ă  laquelle rĂ©pond immanquablement l’amour croissant de Vita pour son bel inconnu.

RĂ©alisme, mysticisme: Ă  l’aune de cette antagonisme structurel et esthĂ©tique, on voit bien ce qui a pu dĂ©terminer les verdicts dĂ©prĂ©ciatifs contre l’Ĺ“uvre. Pourtant la double nature de la partition fonde aujourd’hui sa richesse. Sa fĂ©conde ambivalence. Il y a du Massenet ici, en particulier du cĂ´tĂ© de la dĂ©jĂ  citĂ©e ThaĂŻs, en particulier dans cette double direction inverse: L’Etranger succombe aux charmes de la jeune Vita quand celle-ci, par sympathie, Ă©prouve un amour naissant aux couleurs mystiques et spirituelles, face Ă  la beautĂ© d’une âme traversĂ©e par l’amour de JĂ©sus : celle de l’Ă©tranger qui ne partage en rien l’Ă©troitesse d’esprit des pĂŞcheurs du village.
L’idĂ©alisme de D’Indy offre un wagnĂ©risme Ă©clairci, oĂą la recherche d’une fine texture, oĂą le souci du timbre renforce encore l’impact des suiveurs les plus originaux du maĂ®tre de Bayreuth, Ă  l’Ă©gal d’un Franck, le mentor de D’Indy.
Grand orchestrateur et peintre des climats comme des situations fortes, D’Indy fait mourir ses amants magnifiques, après l’invocation de l’Ă©meraude (gage amoureux donnĂ© par l’Etranger Ă  sa belle admiratrice), dans la mer: l’Ă©lĂ©ment marin est au cĹ“ur de l’ouvrage : dĂ©ferlement sonore, sujet de la tempĂŞte qui les emporte Ă  la fin, force active semant la catastrophe, puissance de rĂ©solution aussi, comme d’apothĂ©ose pour les deux amoureux.

Non obstant, voici bien un superbe tĂ©moignage heureusement enregistrĂ© qui dĂ©fend Ă  propos la place du compositeur ; son gĂ©nie explore le chromatisme en l’ouvrant jusqu’Ă  Schönberg, en particulier dans le dĂ©chaĂ®nement des Ă©lĂ©ments marins, suscitĂ©s pas Vita au II: comme Senta dans Le Vaisseau fantĂ´me, Vita provoque la catastrophe, affronte son destin, crĂ©Ă©e les conditions de son union finale avec l’Ă©tranger. La mer aspire deux ĂŞtres supĂ©rieurs qui ne pouvaient trouver leur place dans la sociĂ©tĂ© des hommes. Le symphonisme du gĂ©nie cĂ©vennol s’exprime ici librement et dans un souffle irrĂ©sistible et comme Debussy, adaptĂ© Ă  son sujet maritime. L’enregistrement est historique et souhaitons-le, premier, appelant bientĂ´t une version prochaine, organologiquement plus exacte, vocalement plus Ă©lectrisante.

Car cĂ´tĂ© chanteurs, le plateau reste en dĂ©sĂ©quilibre. Si Ludovic TĂ©zier offre son beau mĂ©tal vocal souvent articulĂ© au caractère de l’Etranger, aucun mystère, aucun souffle, aucun mysticisme ne semble traverser son chant; et sa compagne Ă  la ville, Cassandre Berthon est trop limitĂ©e, dĂ©passĂ©e par les brĂ»lures d’une jeune âme ardente qui dĂ©couvre l’amour vĂ©ritable, sensuel comme spirituel. Seul le tĂ©nor plein de panache et de fièvre libĂ©rĂ©e, Marius Branciu se distingue nettement. C’est la victime sacrifiĂ©e sur l’autel d’un amour digne du Vaisseau FantĂ´me (Senta/Le Hollandais maudit).

On regrette souvent la lourdeur de Lawrence Foster (cuivres mal Ă©quilibrĂ©s et surpuissants) dont pourtant les quelques excellentes idĂ©es et options interprĂ©tatives font penser qu’il n’a pas l’orchestre le plus adaptĂ© Ă  la recherche d’articulation d’un D’Indy surtout soucieux d’intelligibilitĂ© du texte sur la musique. Qu’aurait donnĂ© ici un orchestre sur instruments d’Ă©poque, comme Les Siècles ? De prodigieuses dĂ©couvertes sonores probablement que seuls dans leurs associations recouvrĂ©es, permettent les instruments historiques: la rĂ©vĂ©lation du D’Indy, subtil orchestrateur de la trempe d’un Ravel ou d’un Debussy, reste donc encore Ă  Ă©crire.

Vincent D’Indy: L’Étranger (1903). OpĂ©ra en 2 actes.
Livret de Vincent d’Indy.

Vita : Cassandre Berthon soprano
LÉtranger : Ludovic Tézier baryton
André : Marius Brenciu ténor
La Mère de Vita : Nona Javakhidze mezzo-soprano
Une femme (Madeleine) : Bénédicte Roussenq soprano
Le vieux (Pierre) – Un jeune homme : Franck Bard tĂ©nor
Une vieille – Une femme : Fabienne Werquin mezzo-soprano
Un pĂŞcheur – Un contrebandier : Pietro Palazy basse
Première jeune fille – Première ouvrière : Josiane Houpiez-Bainvel sopano
Deuxième jeune fille – Deuxième ouvrière : Marine Chaboud-Crouzaz mezzo-soprano
Une jeune femme – Troisième jeune fille : Alexandra Dauphin soprano
Un vieux pĂŞcheur – Un vieux marin : Florent Mbia basse
Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon
Chœurs de Radio France
ChĹ“urs d’enfants Opera Junior
Lawrence Foster, direction

Enregistrement en concert le 26/07/2010 rĂ©alisĂ© Ă  l’OpĂ©ra Berlioz/ Le Corum, Montpellier
2 cd Accord-Universal 481 0078