Compte rendu, opéra. Lyon. Opéra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten : Curlew River, m.e.s. Olivier Py, dir. A.Woodbridge ; Turn of screw, m.e.s.V.Carrasco, dir. Kazushi Ono.

BrittenL’OpĂ©ra de Lyon choisit chaque saison des groupes d’Ɠuvres en thĂ©matique : au printemps 2014, ç’aura Ă©tĂ© un Trio de Britten. A cĂŽtĂ© de Peter Grimes, on aura entendu et vu Curlew River, une « parabole d’église », rareté  Ă  la scĂšne française, rigoureusement mis en scĂšne  par Olivier Py et dirigĂ© par Alan Woodbridge. Et le dĂ©sormais classique Turn of Screw, oĂč les images  accumulatives de Valentina Carrasco mĂ©ritent  le retrait relatif devant la superbe musicalitĂ© de Kazushi Ono.

Un creuset du mystĂšre dans la parabole

Et d’abord, la rituelle question : est-ce un opĂ©ra, une «parabole  d’église » qui d’un cĂŽtĂ© regarde vers « la possibilitĂ© d’une Ăźle » lyrique et de l’autre est ancrĂ©e dans le thĂ©Ăątre japonais du nΠ? Va-t-on assister Ă  quelque mise en espace mental  d’un « Orient-Occident » dont Xenakis donna  le titre sinon la substance musicale ? En rĂ©alitĂ©, si Britten fut fasciné  par l’art japonais, c’est en considĂ©rant la charge thĂ©Ăątrale dans la piĂšce Sumidagawa, non par un langage sonore et musical de l’ExtrĂȘme-Orient. L’écriture si originale et forte du compositeur anglais s’enracine dans ses propres recherches « occidentales » en mĂȘme temps –pour la part chorale – que dans le chant religieux mĂ©diĂ©val. Et ce qui  fascine en nous le spectateur – « croyant » ou non -, c’est l’obstination de Britten Ă  crĂ©er au centre de ce qui est nommĂ© parabole (chrĂ©tienne)  un creuset du mystĂšre oĂč les « terribles passions humaines » montrent « le cƓur mis Ă  nu » : primordialement l’amour maternel, et aussi l’empathie vers les souffrants , une « fureur de vivre » la religion et tous les fantasmes de symboliques qui s’y agrĂšgent, quels ques soient les lieux et les Ă©poques.

Le Styx, Erlkönig et l’Enfant-Roi

Car la campagne anglaise peut bien accueillir en ses connotations fantastiques d’autres  rĂ©sonances mythologiques : l’Antique – une Curlew River, RiviĂšre aux Courlis comme un Styx avec son Passeur qui emmĂšne les (sur)vivants en Voyage des Morts, et transpose l’Enfant en Eurydice que l’on perdra malgrĂ© tout, la Germanique de l’enfant assassinĂ© par un  Erlkönig, et alors  nulle mĂšre ne saurait sauver du pĂ©ril, la Christique  oĂč l’on couronne l’Enfant martyr mĂȘme si son « Royaume n’est pas de ce monde »  Dans le foisonnement des  possibles et des rĂȘves, Olivier Py a choisi de ne pas se laisser dĂ©border par les sĂ©duisantes tentations d’une  dramaturgie  rĂ©aliste.

En tĂ©moigne le superbe  espace, conçu et rĂ©alisĂ© avec  P.A.Weitz,  d’acier, d’argent, de noir, de blanc et ses vibrations de matiĂšres bruissantes comme rideau d’arbres, qui justement «épargne » la relation trop facile d’un paysage prĂ©cis. De toute façon, les attachements, sĂ©ductions  voire tournis du metteur en scĂšne le portent plutĂŽt vers le centre et les  marges  d’une thĂ©ologie dĂ©voreuse de gestes, signes et symboles : et bien sĂ»r ici on est  dans un  territoire du sacrĂ©, quitte Ă  ce que certains Ă©lĂ©ments virent au maniĂ©risme (la table de maquillage cĂŽtĂ© cour,  les dĂ©shabillages , les  marquages  Ă  la  peinture rouge-sang
), en une  pan-masculinitĂ© reposant sur la tradition du thĂ©Ăątre-nö-sans-(trop)- de femmes


Un Passeur brassant l’onde du Temps

Il  s’établit donc un contrepoint permanent, subtil et fort entre rudesse des adultes –sauf le Voyageur- et l’innocence que  sĂ©crĂšte l’enfant ( dĂ©guisĂ©e aux yeux du monde en folie de la mĂšre), toutes les formes, aussi,  de solitude Ă©perdue qui gouverne le destin des personnages. Le hiĂ©ratisme s’exprime  dans une  science  des mouvements : allure processionnelle du chƓur – des pĂšlerins quelque part en route entre 
  Bayreuth et Solesmes
-, gestes de beautĂ©-en-soi, tel celui, ample et harmonieux, du Passeur brassant l’onde avec sa rame Ă  tĂȘte cruciforme, ou de terrible silence, le sanglot de la mĂšre au masque rouge.  Et ces images violentes ne prolifĂšrent en rien sur le langage  de Britten, respectĂ© et sublimĂ© dans sa nouveautĂ© d’époque (nous sommes un demi-siĂšcle  aprĂšs la crĂ©ation, pourtant), dramaturgie musicale souvent bouleversante (trio  lyrique au centre de l’Ɠuvre, discours de la percussion, « souffle » – mystique ?- de la flĂ»te, nuditĂ© homophonique des chants de groupe, conception  d’un Temps massif Ă  travers  les dĂ©chirements des personnages et de leur mise en confrontation
).

La raretĂ© d’un choix

 On rĂ©alise alors mieux combien l’interprĂ©tation d’ensemble est portĂ©e par le travail en toute discrĂ©tion du chef de chƓur de l’OpĂ©ra, Alan Woodbridge, communiquant pleine Ă©motion aux  cinq solistes vocaux, aux huit pĂšlerins et aux sept instrumentistes. Six ans aprĂšs –cette version de Curlew River avait dĂ©jĂ  paru « sous les couleurs » de l’OpĂ©ra Lyonnais -, une telle vision garde  tous les prestiges  pour  ce programme en Trio d’Ɠuvres lyriques de Britten 2014, dans la raretĂ© de son choix. Les interprĂštes-solistes  sont admirables : Michael Slaterry dans sa vaillance vocale et son Ă©trangetĂ© maternelle et folle,  William Dazeley en Passeur solennel de haute noblesse intransigeante, Ivan Ludlow, Voyageur compassionnel, Lukas Jakobski, AbbĂ© incorruptible, avec  l’apparition trĂšs visionnaire  de l’enfant , ClĂ©obule Perrot.

Psychanalyse implicite et nécessaire

Tbenjamin_britten_vieuxurn of screw – comment faut-il traduire et comprendre ce « tour de vis », et non « tour d’écrou »?, interroge le livret-programme-, figure, lui, parmi les classiques de l’opĂ©ra au XXe, et comme le souligne  Dominique Jameux, n’est pas sans rĂ©pondre  en Ă©cho de solitude et de grandeur au « Wozzeck » de Berg. Son  sujet continue Ă  porter le trouble, plongeant le spectateur dans un processus fusionnel de fantastique, d’onirisme et  de doute psychanalytique obsessionnel. L’écriture du texte-support par l’anglo-amĂ©ricain Henry James est d’ailleurs tout Ă  fait contemporaine  de la dĂ©couverte freudienne du « sous-continent de l’inconscient », et on imagine que la Jeune Gouvernante (sans prĂ©nom et nom !) eĂ»t  pu figurer parmi les clients  exemplaires du bon Doktor Siegmund, en compagnie de Dora, d’Anna O, de mĂȘme d’ailleurs que Miles et Flora du cĂŽtĂ© de chez le Petit Hans. On ajoutera les sĂ©ductions vĂ©nĂ©neuses du roman noir en  demeures gothiques anglaises au XIXe, un rapport consubstantiel du Domaine  avec les lĂ©zardes scrutĂ©es par Edgar Poe dans la Maison Usher, sans oublier la terrible « Big-Mother -Queen Victoria » qui avait  eu l’Ɠil sur toutes dĂ©viances morales et sexuelles.

Deux Pervers polymorphes et  leur Gouvernante

 Bref,  univers idĂ©al pour transfĂ©rer un demi-siĂšcle plus tard les tourments et dĂ©sirs de  Britten Ă  la recherche d’un Ă©nigmatique « courant de conscience »(musical et autre) comme le frĂšre aĂźnĂ© de Henry James, William, l’illustra en philosophie
Mais alors que faut-il « montrer » en dĂ©cor et mise en scĂšne, pour souligner les profondes et foisonnantes ambiguĂŻtĂ©s qui rĂ©gissent le Tour dâ€˜Ă©crou ?  Les hallucinations (peut-ĂȘtre ?) qui emprisonnent la Gouvernante et ces deux petits « pervers polymorphes » de prĂ©-ados, l’existence (peut-ĂȘtre aussi ?) des fantĂŽmes de  Mr Quint et  de Miss Jessell, la lutte du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux en ce domaine hantĂ© de Bly ? L’ordonnatrice  Valentina Carrasco, habile illustratrice qui d’ailleurs pose de bonnes questions en dĂ©claration d’intentions (Ă  lire le livret-programme) eĂ»t pourtant mieux fait de modĂ©rer  sa tendance Ă  multiplier les images et leur symbolique, se rappelant qu’au temps des frĂšres James MallarmĂ© recommandait : « SuggĂ©rer, ne pas nommer » pour garder « la jouissance du poĂšme ».

Le pull rouge de la Parque

 SoulignĂ© par deux  vidĂ©os d’introduction, le discours spatial (dĂ©cors de Carles Berga),  plus Ă©vocateur  dans le sous-bois automnal, ne convainc guĂšre avec  le mobilier genre vide-grenier-en- lĂ©vitation du ChĂąteau  et surtout s’emmĂȘle dans les rĂ©seaux de cordes  et toiles (d’araignĂ©es ?) qui Ă©voquent  l’action sournoise de la Parque-Destin, tricoteuse d’un pull-over rouge par trop surligné Du coup n’est pas mĂȘme Ă©pargnĂ© le risque d’ accident du travail –justice immanente ? – Ă  ce (pauvre)-mĂ©chant Quint qui n’arrive plus Ă  se rĂ©tablir sur les Ă©chelles et trapĂšzes terminaux… Heureusement, la direction musicale de Kazushi Ono Ă©tablit Ă  la fois une emprise sur le dĂ©tail instrumental, ciselĂ©, scintillant ou sombre selon les scĂšnes, et  « tient » les interprĂštes dans une temporalitĂ© angoissante qui compense le relatif  Ă©parpillement de la mise en scĂšne.

La jeune Canadienne Heather Newhouse,  Lyonnaise d’adoption (CNSM, OpĂ©ra) ne dĂ©mĂ©rite pas dans un rĂŽle difficile entre tous, et  sa rĂ©serve pudique – son manque de flamboyance, diraient certains peu convaincus – ne messied pas Ă  une hypothĂšse de manipulĂ©e flottant de cauchemar en dĂ©sirs informulables. Ses partenaires – Katherine Goeldner, Andrew Tortise, Giselle Allen – manifestent dĂ©cision vocale comme mobilitĂ© thĂ©Ăątrale, et on n’oubliera pas l’ambivalente subtilitĂ© de Flora – Loleh Pottier – et de Miles – Remo Ragonese. Ainsi le  mystĂšre subsiste,  s’épaissit, laisse ouvertes  les interrogations, et  malgrĂ© les rĂ©serves qu’inspire une mise en espace trop soucieuse d’intentions dĂ©coratives  et  dispersĂ©e dans ses effets,  revit  bien ici  l’Enigme.

Lyon. OpĂ©ra, les 25 et 27 avril 2014. Benjamin Britten (1913-1976). Curlew River, mise en scĂšne Olivier Py, direction Alan Woodbridge, avec MichaĂ«l Slattery, William Dazeley, Ivan Ludlow, Lukas Jakobski, ClĂ©ambule Perrot. Turn of Screw, m.e.s. Valentina Carrasco, dir. Kazushi Ono, avec Heather Newhouse, Katharine Goeldner, Giselle Allen, Remo Ragonese, Loleh Pottier. Orchestre et MaĂźtrise de l’OpĂ©ra de Lyon.