COMPTE RENDU, critique, opéra. Versailles, le 4 déc 2019. CARIGLIANO : Les Fantômes de Versailles. J Colaneri /J Lesenger

COMPTE-RENDU, critique, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 4 déc 2019. Les Fantômes de Versailles, John Carigliano. Yelena Dyachek, Jonathan Bryan, Kayla Siembieda, Ben Schaefer… Orchestre de l’Opéra Royal. Joseph Colaneri, direction. Jay Lesenger, mise en scène. Création française de l’opéra du compositeur américain John Corigliano (né en 1938), « Les Fantômes de Versailles » s’affichent à l’Opéra Royal du Château de Versailles! Coproduite avec le Festival de Glimmerglass aux Etats-Unis, l’ouvrage créé en 1991 au Metropolitan Opera de New York, se veut grand opéra bouffe mettant en scène les monarques guillotinés par la Révolution Française ainsi que Beaumarchais et plusieurs autres personnages phares de l’époque… L’œuvre est d’une grande modernité et complexité musicale, avec le chef Joseph Colaneri à la direction de l’orchestre de la maison.

 

 

 

A Versailles,
Carigliano expose
un post-néoclassicisme savant et assumé

 

 

 

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L’œuvre du compositeur contemporain américain est peu connue dans l’Hexagone. Nous apprenons dans le programme qu’il s’agît en effet de la première œuvre majeure de son opus à être réalisée en France. Presque 30 ans après sa création au MET, elle atterrit dans l’endroit le plus à-propos, et le plus juste au regard de son sujet, dans une fantastique production du Festival Glimmerglass. « The Ghosts of Versailles » (titre originel) raconte une histoire fictive plus ou moins inspirée de la pièce « La mère coupable » de Beaumarchais. Opéra dans l’opéra et parodie de l’opéra, l’histoire a lieu en principe dans l’au-delà : Louis XVI, Marie-Antoinette et leur cour, sont des fantômes errants dans l’enceinte du Château de Versailles. Le fantôme de Beaumarchais, amoureux de la Reine décapitée, décide d’écrire un opéra pour la rende heureuse après sa mort. Ce « nouvel » opéra voit le retour des personnages emblématiques des Noces de Figaro et du Barbier de Séville, notamment Figaro, Susanna, le Comte Almaviva et Rosina. Au cours des deux actes, nous avons droit à une comédie plus ou moins absurde mais percutante, où toute une palette de timbres et de styles musicaux se côtoient et réalisent un show idéalement divertissant.

Le beau chant vient souvent des citations et transfigurations plus ou moins savantes des morceaux conventionnels de l’art lyrique. Nous avons ainsi droit à des duos handéliens, mozartiens, rossiniens, en version parodique et parfois purement déjantée. Distinguons aussi un moment de délicieuse moquerie de l’orientalisme musical avec un final au premier acte tout à fait… ottoman ! Après diverses danses du ventre sur scène vient une Walkyrie wagnérienne déclamer que cette chose n’est surtout pas un opéra. Un très fin quatrième mur, dans un opéra sur l’opéra déjà, victime d’effondrement. Sourires et fous rires permanents face à cette confrontations de citations stylés qui s’entrechoquent.

Un tel « délire » ne peut être correctement exécuté que par un groupe d’artistes très fortement soudés et tout particulièrement investis dans le parti pris (l’opéra l’étant déjà en soi!). En ce sens, la distribution s’avère impeccable, implacable, majestueuse… et tueuse également ! Les bondissements sans fin de Ben Schaefer en Figaro, tuent l’ennui dès le début, et sa performance vocale au milieu des nombreuses pirouettes est remarquable. Il plaît aux sens malgré sa bouffonnerie parfois grotesque. La Susanna de Kayla Siembieda est un sommet de comédie physique accouplé à un chant charnu riche et une clarté expressive pleine de brio. Joanna Latini est une Rosina à la belle voix ; la maîtrise de l’instrument est excellente ; son rôle tragicomique est interprété avec une aisance confondante !

Jonathan Bryan dans le rôle de Beaumarchais paraît presque … dramatique. De grande et belle allure, et très souvent présent sur scène, il incarne un personnage touchant d’humanité la plupart du temps, mais qui ne se prive surtout pas de moquer brillamment Le Commandeur venu d’outre-tombe dans Don Giovanni de Mozart, si besoin. L’objet de son affection, Marie-Antoinette, est interprété par Yelena Dyachek, le personnage dont la musique est la plus complexe à notre avis. Elle est fait de frissons dans sa performance, par la force de son chant très souvent de facture presque expressionniste, ainsi que par son engagement scénique. Fantasmagorique à souhait.
Les nombreux rôles secondaires sont tout autant excellents. Le Louis XVI de Peter Morgan, vraie force comique ; le Bégearss de Christian Sanders, délicieusement maléfique ; Emily Misch et Spencer Britten en Florestine et Léon respectivement, à la fois mignons et toniques.

L’œuvre, qui n’est pas sans rappeler The Rake’s Progress de Stravinsky, ce chef d’œuvre néoclassique, en sa saveur parodique délirante, est savamment conçue et très intéressante dans les moyens expressifs. Les moments les plus originaux et modernes ne sont bien évidemment pas les citations et transfigurations d’airs classiques, mais plutôt dans la musique d’outre-tombe, la plus dissonante et cacophonique de l’opus. Mais il serait injuste de réduire l’originalité de l’écriture à la dissonance ponctuelle. Car la partition, tout méli-mélo qu’elle se veut, est à la fois populaire et savante. L’orchestration est d’une grande richesse au niveau des timbres et les performances des musiciens sous la direction du chef Joseph Colaneri atteignent un véritable exploit ! N’oublions pas les chœurs et les danseurs du Festival de Glimmerglass, très sollicités, et tout à fait à la même hauteur. Un spectacle rare, en langue anglaise, très heureusement accueilli par le public et qui réussit sa création française dans le palais versaillais qui rehausse sa pertinence.
 

 

  

 

 

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