ENTRETIEN avec KAROL BEFFA, Ă  propos du cd “Talisman”

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsENTRETIEN avec Karol Beffa, compositeur. L’éditeur Klarthe records dĂ©die un nouvel album (intitulĂ© « Talisman ») aux mondes poĂ©tiques du compositeurs KAROL BEFFA, peintre et alchimiste de climats d’un rare souffle suggestif. En format orchestral ou chambriste, les 5 piĂšces rĂ©centes constituent ainsi une nouvelle anthologie majeure ; elles tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© Ă  part. Entre “Clouds” et “Clocks”, onirisme et fureur, le compositeur dĂ©voile certains secrets de fabrication, particuliĂšrement inspirĂ© par les poĂštes et les Ă©crivains dont Borges
 Aujourd’hui, Karol Beffa rĂ©flĂ©chit Ă  ce qui pourrait ĂȘtre un prochain opĂ©ra, et il compose pour l’horizon 2021, un « Tombeau » pour chƓur et orchestre, afin de cĂ©lĂ©brer le 200 Ăšme anniversaire de la mort de NapolĂ©on. Explications, Ă©claircissements Ă  propos de l’envoĂ»tement qui naĂźt Ă  l’écoute du programme « Talisman » 


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Comment choisissez vous les textes que vous mettez en musique ? Dans le cas par exemple des Ruines circulaires ou du Bateau ivre ? Qu’est-ce qui vous inspire particuliùrement dans ces deux textes ? Leur forme, leur sujet ?

Il arrive que je n’aie pas le choix et que le texte soit imposĂ© pour des raisons liĂ©es Ă  la commande. Ainsi des quatre contes musicaux dont j’ai Ă©crit la musique : L’ƒil du Loup (texte de Daniel Pennac), L’Esprit de l’érable rouge (texte de Minh Tran Huy), Le Roi qui n’aimait pas la musique (texte de Mathieu Laine), Le Roman d’Ernest et CĂ©lestine (texte de Daniel Pennac). Dans le cas du Roman d’Ernest et CĂ©lestine, France Culture dĂ©sirait produire une fiction radiophonique qui serait tirĂ©e d’une Ɠuvre de Pennac, et j’ai suggĂ©rĂ© Ă  la productrice Blandine Masson Le Roman d’Ernest et CĂ©lestine, un long texte que Daniel a Ă©crit Ă  partir de la sĂ©rie d’albums Ernest et CĂ©lestine de Gabrielle Vincent. Autre exemple : il y a quelques annĂ©es, j’ai Ă©tĂ© contactĂ© par une dame qui voulait me commander un cycle de mĂ©lodies sur des poĂšmes d’une poĂ©tesse chinoise du XIIe siĂšcle, dans leur traduction anglaise. Elle voulait que le cycle soit crĂ©Ă© par un contre-tĂ©nor de sa connaissance, un Chinois vivant Ă  Londres. Pour Fragments of China, j’ai donc retenu quatre poĂšmes de Li Qingzhao qui racontent tout un cycle amoureux, Ă  l’image des quatre saisons : rencontre, premiers Ă©mois, amour rĂ©ciproque, dĂ©samour et abandon. D’autres fois, les contraintes liĂ©es Ă  la commande sont moins rigoureuses mais existent tout de mĂȘme : « Je n’ai plus que les os  », pour chƓur mixte (ou pour quatre voix solistes) sur un Sonnet de Ronsard, m’a Ă©tĂ© commandĂ© en 2015 par Eric Rouchaud qui voulait que l’Ɠuvre soit donnĂ©e dans le cadre d’un concert mettant en valeur la France des siĂšcles passĂ©s.
Dans les cas que je viens de citer, il est question de mettre en musique un texte, qu’il s’agisse de vers (par exemple dans le cas d’une mĂ©lodie ou d’une piĂšce chorale) ou de prose (par exemple dans le cas de contes musicaux). En d’autres circonstances, j’ai pu ĂȘtre stimulĂ© par le pouvoir Ă©vocateur de certaines de mes lectures, ou plus simplement j’ai Ă©tĂ© attirĂ© par un titre, qui agit alors comme un dĂ©clencheur. Lorsque Akiko Suwanai m’a commandĂ© mon deuxiĂšme concerto pour violon, en 2014, le fait que sa crĂ©ation devait avoir lieu Ă  Yokohama m’a incitĂ© Ă  aller fouiller dans ma mĂ©moire du cĂŽtĂ© du Japon. Le roman de Kazuo Ishuguro, An Artist of the Floating World, m’avait beaucoup marquĂ© lorsque je l’avais lu quand j’avais 16 ans. Je m’en suis inspirĂ©, de  loin en loin, pour l’écriture de ce concerto que j’ai intitulĂ© A Floating World
 Je ne doutais pas Ă  ce moment-lĂ  que, deux ans plus tard, Kazuo Ishuguro obtiendrait le Prix Nobel de littĂ©rature


Pour ce qui est des Ruines circulaires, pour orchestre bois par deux, il faut savoir que je suis un fan absolu du poĂšte et Ă©crivain argentin Jorge Luis Borges, qui est par ailleurs un passionnĂ© de mathĂ©matiques, un maĂźtre du nonsense et de l’illusion. Comme ce gĂ©ant, je ressens une attirance forte pour le rĂȘve, l’absurde, la spĂ©culation intellectuelle et la logique. PlongĂ© trĂšs jeune dans son Ɠuvre foisonnante, j’ai Ă©tĂ© tout particuliĂšrement sensible Ă  la nouvelle Les Ruines circulaires. Superbement Ă©crite, c’est un condensĂ© des obsessions de Borges : le labyrinthe, le double, les mises en abyme, le vertige de l’infini. Il se peut que Borges m’influence aussi sur un plan esthĂ©tique, en ce sens que j’essaie de trouver un analogue musical Ă  son style prĂ©cis, incisif, tranchant comme un scalpel. Et sa fascination pour les illusions m’a certainement encouragĂ© Ă  en rechercher des Ă©quivalents dans le domaine des sons. Pour Les Ruines circulaires, j’ai imaginĂ© des tuilages d’objets musicaux en transformation permanente. Ailleurs, je cherche un substitut sonore aux spirales, ou encore je m’efforce de suggĂ©rer la sensation d’un vertige par des montĂ©es infinies vers l’aigu ou des descentes infinies vers le grave.
Quant au Bateau ivre, c’est un poĂšme que j’ai dĂ©couvert dans ma prime adolescence et qui m’a fascinĂ©, sans que je sois rebutĂ© par l’hermĂ©tisme de certains de ses vers. Notez que Les Ruines circulaires comme Le Bateau ivre sont des titres somptueux et puissamment Ă©vocateurs. Dans notre Anagramme Ă  quatre mains. Une histoire vagabonde des musiciens et de leurs Ɠuvres, mon ami Jacques Perry-Salkow, un gĂ©nie de la langue et des contraintes, a d’ailleurs trouvĂ© plusieurs trĂšs belles anagrammes pour Le Bateau ivre, dont celle-ci : « BeautĂ© virale ».

 
 

 

Y a-t-il des piĂšces dont vous aimeriez encore faire Ă©voluer la forme (orchestration, dĂ©veloppement, durĂ©e
) ?

C’est plutĂŽt rare. Et comme vous pouvez vous en doutez, mĂȘme si un compositeur le voulait, son Ă©diteur aurait sans doute tendance Ă  l’en dissuader pour des raisons pratiques. Si l’Ɠuvre lui a Ă©tĂ© commandĂ©e comme imposĂ© d’un concours, la partition, une fois imprimĂ©e, est achetĂ©e par les candidats et il est difficile de lui faire subir quelque modification que ce soit. Quand il s’agit de musique pour orchestre, je livre Ă  l’éditeur une partition que j’estime fin prĂȘte, et qu’il envoie telle quelle Ă  l’imprimeur. Lors des rĂ©pĂ©titions puis de la premiĂšre, les musiciens jouent ce qui est Ă©crit sur cette partition. Pendant ces rĂ©pĂ©titions, il m’arrive de demander quelques modifications. Elles sont notĂ©es par les musiciens sur leur partition et ils en tiendront compte lors de l’exĂ©cution de l’Ɠuvre. J’incorpore ces changements dans le fichier numĂ©rique de ma partition et je l’envoie Ă  l’éditeur pour qu’il en fasse tirer une seconde impression, dĂ©finitive, qui inclura les modifications. Entre l’édition de la partition pour les rĂ©pĂ©titions et l’édition dĂ©finitive, les variations ne portent que sur des dĂ©tails de nuance ou d’indication de tempo. De toute façon, j’essaie d’avoir des partitions avec notations de nuance, de tempo ou de caractĂšre les plus prĂ©cises possible pour que les musiciens ne soient pas dans l’incertitude pendant la rĂ©pĂ©tition.
Ce qui peut se produire, en revanche, c’est qu’une fois conçue, couchĂ©e sur le papier et crĂ©Ă©e, je m’aperçoive que je prĂ©fĂ©rerais qu’une piĂšce soit publiĂ©e avec d’autres au sein d’un recueil. En 2004, j’ai Ă©crit pour piano Voyelles (encore Rimbaud !). En 2010 une Toccata, et en 2011 un PrĂ©lude, les deux Ă©galement pour piano. Comme ces trois piĂšces pouvaient Ă  bon droit ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des Etudes (Ă  chaque fois, je me suis posĂ© un problĂšme compositionnel que j’ai essayĂ© de traiter sous ses diffĂ©rentes facettes), j’ai ultĂ©rieurement dĂ©cidĂ© d’intĂ©grer ces trois piĂšces dans mon deuxiĂšme cahier d’Etudes, Six Nouvelles Etudes. Elles sont finalement devenues les Etudes 11, 12 et 9, respectivement.

 
 

 

On a l’impression que les cinq piĂšces composant votre CD Talisman se succĂ©daient les unes en un enchaĂźnement quasi parfait
 Est-ce volontaire ? 

Je crois que c’est pure coĂŻncidence ! Nous nous sommes d’abord entendus, mon ami clarinettiste Julien Chabod (du label Klarthe) et moi, pour imaginer un programme de CD qui inclut seulement des piĂšces enregistrĂ©es par Radio France, que celles-ci elles relĂšvent de la musique de chambre ou de l’orchestre. Une fois la sĂ©lection effectuĂ©e, il nous a semblĂ© judicieux de dĂ©buter et de clore le CD par une piĂšce symphonique. Les Ruines circulaires figurent donc en premiĂšre position, Le Bateau ivre en derniĂšre. J’ai par ailleurs estimĂ© bienvenu d’avoir une piĂšce motorique en position centrale : Destroy, qui s’inspire des musiques actuelles (funk, pop, techno
). Ne restaient plus que les deux autres piĂšces de musique de chambre : Talisman et Tenebrae. Et Talisman Ă©tant construite en quatre mouvements, il m’a semblĂ© prĂ©fĂ©rable de la faire figurer en deuxiĂšme position.

 
 

 

Une fascination pour le sombre, l’anxiĂ©tĂ©, l’inquiĂ©tude souterraine est perceptible dans les climats que vous dĂ©veloppez. Est-ce l’une des clĂ©s de votre Ă©criture ?

A mes dĂ©buts de compositeur, je pratiquais volontiers les atmosphĂšres Ă  la sensualitĂ© alanguie, l’onirisme, les mystĂšres et les brumes
 Sans pour autant renier mes premiĂšres amours, m’est venue, vers 2005, l’envie de me lancer dans l’exploration d’un univers plus accidentĂ©, plus tumultueux, « de bruit et de fureur». Bref, sans renoncer Ă  mes tendances apolliniennes, de tenter l’aventure du dionysiaque. Dans les deux cas, qu’il s’agisse de clouds (une musique faite de couleurs, d’harmonies, de textures, qui privilĂ©gie le contemplatif) ou de clocks (une musique faite de pulsation, de rythme, de dynamisme, qui privilĂ©gie l’énergie), les climats sont effectivement assez sombres.
Les titres de mes piĂšces s’en ressentent d’ailleurs : Les Ombres qui passent, pour violon, alto ou violoncelle et piano ; CortĂšge des ombres, pour clarinette, alto (ou violon, ou violoncelle) et piano ; Les Ombres errantes, pour clarinette, cor et piano (que Julien Chabod, Pierre RĂ©mondiĂšre et Julien Gernay viennent d’enregistrer pour Klarthe). Mais aussi Éloge de l’ombre, pour harpe, ou Paysages d’ombres, pour flĂ»te, alto et harpe. A tel point que mon Ă©diteur m’a demandĂ©, Ă  moitiĂ© sĂ©rieusement, si je pourrais dĂ©sormais Ă©viter de mettre « ombres » dans mes intitulĂ©s
 Mais d’autres titres vont dans le mĂȘme sens : Tenebrae, pour flĂ»te, violon, alto et violoncelle ; Dark, concertino pour piano et orchestre Ă  cordes ; Paradise Lost, pour violoncelle et orchestre
 Cette prĂ©dilection pour le crĂ©pusculaire, les demi-teintes, les atmosphĂšres de tombĂ©e du jour viennent certainement du fait que je suis d’un naturel angoissĂ©. Et notamment que je suis hantĂ© par l’idĂ©e de la mort, la mienne ou celle de mes proches.

 
 

 

Y a-t-il d’autres Ɠuvres pour orchestre sur lesquelles vous travaillez actuellement ?

Je viens de terminer la musique du Roman d’Ernest et CĂ©lestine, pour « orchestre Mozart » et rĂ©citant (ou rĂ©citants), cette fiction radiophonique de France Culture qu’a commandĂ©e Radio France. Comme toujours chez Pennac, le texte est subtil et se prĂȘte Ă  plusieurs niveaux de lecture, selon les Ăąges des auditeurs. En raison de la pandĂ©mie due au Covid-19, Radio France ne sait pas encore si l’Ɠuvre pourra ĂȘtre enregistrĂ©e, comme prĂ©vu, en juin prochain, avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Plusieurs orchestres (dont l’Orchestre de Cannes et son directeur musical Benjamin LĂ©vy) semblent eux aussi ĂȘtre intĂ©ressĂ©s par l’Ɠuvre, ce qui me rĂ©jouit.
Dans le cadre de ma future rĂ©sidence auprĂšs du MusĂ©e de l’ArmĂ©e, en avril-juin 2021, je dois Ă©crire, pour le 200e anniversaire de la mort de NapolĂ©on, un Tombeau pour chƓur et orchestre. Il sera donnĂ© par l’Orchestre de la Garde rĂ©publicaine et le ChƓur de Paris Sciences et Lettres en mai 2021. Et enfin, pour sa 20e Ă©dition programmĂ©e en fĂ©vrier 2021, le concours Piano Campus m’a commandĂ© l’Ɠuvre imposĂ©e pour les finalistes : un bref concerto pour piano qu’ils joueront avec le Concerto en sol de Ravel : un voisinage forcĂ©ment intimidant, d’autant que Ravel est l’un des compositeurs que j’admire le plus.
J’ai par ailleurs un projet d’opĂ©ra, dont j’espĂšre vivement qu’il pourra se rĂ©aliser. Il faut pour cela que l’Ɠuvre puisse bĂ©nĂ©ficier d’une commande, et il faut aussi rĂ©unir les conditions d’une captation et d’une reprise. Plusieurs maisons d’opĂ©ra sont intĂ©ressĂ©es, mais il est encore un peu tĂŽt pour en parler. TragĂ©die ou opĂ©ra-bouffe, drame ou opĂ©rette, opĂ©ra de chambre ou trĂšs grande forme
 ce ne sont certainement pas les idĂ©es de livrets qui manquent.

 
 

 

Propos recueillis en avril 2020

 
 
 
 

 
 
CD

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LIRE aussi notre critique complĂšte du cd KAROL BEFFA Talisman, paru dĂ©but mai 2020 chez l’Ă©diteur KLARTHE records :
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ɠuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records) – C’est une maniĂšre d’anthologie dĂ©lectable, car ce remarquable programme dĂ©montre l’étendue des capacitĂ©s compositionnelles du Français (d’origine polonaise) Karol Beffa. On y relĂšve dans le mode tonal assumĂ© et rĂ©jouissant, les affinitĂ©s Ă©lectives qui nourrissent un parcours crĂ©atif singulier et personnel : Bartok, Ravel et son homologue en Pologne Karol Szymanowski et Lutoslawski. Mais aussi Berg, Dutilleux, Ligeti
 Chez Beffa, la matiĂšre sonore s’illumine de l’intĂ©rieur, dĂ©roulant une somptueuse opportunitĂ© pour les instruments de briller dans la profondeur, jamais dans l’artifice
 Ce ne sont pas les piĂšces rĂ©unies dans ce programme qui nous contrediront, tant la sensibilitĂ© poĂ©tique de Karol Beffa conduit l’orchestre Ă  explorer toujours plus loin le caractĂšre et l’atmosphĂšre de climats inĂ©dits. On y dĂ©cĂšle pour notre part le goĂ»t de la texture orchestrale apte Ă  suggĂ©rer et caractĂ©riser, cette mĂȘme fascination du sombre et du grave qui fait aussi l’inspiration majeure de Philippe Hersant. CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2020
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/