Wagner : le Vaisseau FantĂ´me (Terfel, 2013)

Télé, Arte : Le Vaisseau Fantôme de Wagner, dimanche 12 mai 2013, 22h40

arte_logo_2013A l’Ă©tĂ© 1839, en traversant la Baltique, Wagner Ă  bord du ThĂ©tys, entre Copenhague et Londres, doit vivre une sĂ©rieuse tempĂŞte qui le frappe immĂ©diatement ; l’expĂ©rience de la houle et du ressac, voire des murailles d’eau fouettĂ©es par les vents lui inspire son Ĺ“uvre Ă  venir : Le Vaisseau fantĂ´me, une lĂ©gende marine oĂą comme toujours le salut du hĂ©ros dĂ©pend de l’amour pur d’une jeune femme…  Cette Ă©preuve resssucite en fait un ancien projet inspirĂ© de Heine : le cri des matelots se heurtent Ă  l’impĂ©nĂ©trable et au mystère, surtout Ă  l’Ă©ternel recommencement d’une vie maudite…

Wagner: Le Vaisseau FantĂ´me

Opéra de Zurich, janvier 2013

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A Paris, Wagner tentera de faire crĂ©er son opĂ©ra… en vain. La capitale oĂą pourtant tout se joue et qui fait et dĂ©fait les rĂ©putation des compositeurs majeurs boude et Ă©carte ses propositions : finalement, le Wagner poète et librettiste intĂ©resse l’institution et l’OpĂ©ra lui achète les droits du livret pour en commander la musique Ă  … un certain et lĂ©gitimement mĂ©connu Dietsch, obscur scribouillard dont on veut aujourd’hui nous vendre les mĂ©rites ! Commencez donc par rĂ©habiliter sur instruments d’Ă©poque ce Wagner qui reste Ă  rĂ©Ă©couter… A Meudon, en 1841, l’auteur du futur Ring Ă©crit donc le texte pour… 500 francs de l’Ă©poque. Le pensum de Dietsch crĂ©Ă© en 1842 tomba après 12 soirĂ©es : un four notable.

Fort de son triomphe Ă  Dresde avec Rienzi, Wagner dirige Le Vaisseau FantĂ´me Ă  la Cour de Saxe le 2 janvier 1843 : c’est un terrible Ă©chec malgrĂ© la prĂ©sence de la diva Wilhelmine Schröder-Devrient dans le rĂ´le salvateur de Senta. Plus de scène grandiloquente Ă  la Meyerbeer mais un drame musical, pourtant habilement structurĂ© (les fameux leitmotive que Liszt a admirĂ© dans un texte dĂ©diĂ© Ă  la modernitĂ© de l’ouvrage…) : ici dĂ©jĂ , les mĂŞmes thèmes reviennent, Ă©voluent, se transforment tout en assurant la cohĂ©sion remarquable de l’ensemble. C’est pourquoi anticipant L’Or du Rhin, certains chefs optent pour jouer l’oeuvre oĂą rien n’est superflu, en un seul acte…

La force du Vaisseau FantĂ´me tient Ă  la prĂ©dominance du choeur d’essence populaire et non plus hĂ©roĂŻque et de propagande (louant ici un dieu ou lĂ , un prince…) : matelots et norvĂ©giens disent la destinĂ©e humaine balotĂ©e entre les Ă©preuves, selon l’humeur de l’inatteignable providence… La place de l’orchestre est tout autant première, dĂ©butant avec force flamboyance Ă©vocatrice dès l’ouverture (la fameuse tempĂŞte qui charrie avec elle la figure effrayante du Hollandais errant)… le chant des instrument assure l’enchaĂ®nement des parties. C’est aussi la figure mythique du voyageur errant que seul, l’amour d’une femme sincère peut sauver. Ayant dĂ©fier les dieux, – arrogance impardonnable-, le Hollandais volant peut cependant tous les 7 ans, accoster sur terre pour y trouver celle qui en ĂŞtre rĂ©dempteur, pourra, saura, voudra l’aimer pour le sauver. Il y a donc aussi du Parsifal chez Senta : un esprit sans ancrage matĂ©rialiste (a contrario de son père Daland, marchant scrupuleux qui n’hĂ©site pas Ă  vendre sa fille pour quelque colliers de perles ou bracelets d’or : dĂ©tails toujours clairement visibles dans nombre de mise en scène…).

En Senta, âme romantique passionnĂ©e et entière, se nourrissant plus du rĂŞve que de la rĂ©alitĂ© et qui a dĂ©jĂ  la prĂ©monition de son union avec le Hollandais, Wagner brosse une figure de nouvelle hĂ©roĂŻne romantique : non plus fille passive Ă  sacrifier mais pure angĂ©lisme, capable d’autodĂ©termination : le don de sa personne Ă  la fin de l’action rĂ©alise le salut du Maudit et assure aussi leur fĂ©licitĂ© au-delĂ  de la vie terrestre : comme Isolde puis Brunnhilde sauvent chacune leur aimĂ© par un indĂ©fectible loyautĂ© au serment premier.
Le compositeur prolonge ce fantastique germanique hĂ©ritier des Weber et Marschner : de fait l’univers poĂ©tique, flamboyant et mystĂ©rieux, doit au FreischĂĽtz et au Vampire. Tout en respectant la coupe des airs, parfaitement sĂ©quencĂ©s comme dans l’opĂ©ra italien.

A Zurich en janvier 2013, Bryn Terfel s’empare du rĂ´le titre. Son Hollandais volant a des allures de vieux corbeau dĂ©sabusĂ©, aigri (avec sa pelure Ă©paisse d’animal blessĂ©), mais fervent car il croit toujours en l’amour, par nĂ©cessitĂ© (s’il veut ĂŞtre sauvĂ©), surtout par grandeur d’âme: la rencontre, la vraie, n’est-elle pas la plus extraordinaire et miraculeuse expĂ©rience terrestre ?
La mise en scène d’Andreas Homoki, l’actuel directeur de l’OpĂ©ra de Zurich (on est jamais mieux servi que par soi-mĂŞme), concentre l’action dans les bureaux d’une compagnie maritime oĂą Daland, marchant magnifique incarne le sommet de la rĂ©ussite capitaliste et bourgeoise : ses employĂ©s, femmes et hommes, sont vĂŞtus comme les commis d’une Ă©tude notariale. Sur le mur central (un bloc unique qui peut se tourner et afficher d’autres dĂ©cor comme le tableau de la mer agitĂ©e quand Senta rĂŞve Ă©veillĂ©e de son Hollandais chĂ©ri), paraĂ®t une carte d’Afrique : normal car selon la lĂ©gende c’est au cap de Bonne EspĂ©rance que le Maudit a dĂ©fiĂ© les dieux et s’est parjurĂ©, suscitant la malĂ©diction qui le contraint…
Reste que malgrĂ© une vision claire et plutĂ´t ainsi structurĂ©e voire contingentĂ©e, le souffle fantastique n’accoste pas sur la scène zurichoise ; tout est contraint, trop expliquĂ©, bien peu suggestif : et ce n’est pas la direction d’Altinoglu qui cisèle ce qui est pourtant Ă©crit dans la partition : une vĂ©ritable symphonie instrumentale Ă  l’Ă©coulement/l’incatation magicienne (n’est pas Karajan ou Sinopoli qui veut). Le chef a une direction lourde, Ă©paisse, dĂ©monstrative, artificiellement enflĂ©e qui manque singulièrement de finesse, il accentue toujours la pompe, le cĂ´tĂ© valse romantique caricaturale : un contresens dĂ©favorable et certainement l’Ă©lĂ©ment faible de la production.
Pour autant, le Hollandais de Bryn Terfel, bien que fatiguĂ© (surtout au III) atteint une poignante sincĂ©ritĂ© (quand sur le canapĂ© il rĂ©vèle Ă  Senta le poids de son secret) et sa soif d’amour pur (fin du II) : Ă©conome, centrĂ©e sur le texte, le chanteur sait diffuser le terrible poids qui l’obsède ; sans avoir la voix ni le physique de la jeune femme romantique, Anja Kampe reste solide et assez crĂ©dible (malgrĂ© les dĂ©lires de la mise en scène comme ce moment oĂą elle Ă´te sa robe pour se retrouver une chemise de nuit… prĂŞte Ă  se donner au seul qui lui manque) : pourtant le vibrato coincĂ© de l’aigu et le manque de tenue dans la tessiture haute attĂ©nue l’enthousiasme. Matti Salminen fait un Daland très convaicant, le fier symbole d’une sociĂ©tĂ© sans rĂŞve et sans morale que fuient et le Hollandais et sa fiancĂ©e.  Le spectacle vaut surtout pour le couple Terfel/Kampe.  Reste que les partisans de vertige fantastique en auront pour leur frais : pas de suggestion, ni de fièvre romantique ; la fin dĂ©passe l’imagination en se terminant par le suicide froid, net (Ă  la carabine) de Senta : dans cette sociĂ©tĂ© marchande, pas d’avenir pour la rĂŞveuse !

Le Vaisseau fantĂ´me de Wagner Ă  l’OpĂ©ra de Zurich (janvier 2013)

Le Hollandais : Bryn Terfel, Senta : Anja Kampe, Mary : Liliana Nikiteanu, Daland : Matti Salminen, Erik Marco: Jentzsch, Le pilote : Fabio TrĂĽmpy
Chœur de l’Opéra de Zurich,  Orchestre Philharmonique de Zurich
Mise en scène : Andreas Homoki
Direction : Alain Altinoglu
Réalisation : Nele Münchmeyer  (2h25 minutes)
Opéra enregistré à l’Opéra de Zurich en janvier 2013