Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Liceu, le 30 janvier,1er février 2016. Verdi : Otello. Carl Tanner, Philippe Auguin.

Vague verdienne en juin 2014Provenant de la Deutsche Oper de Berlin, la production d’Otello signĂ©e par Andreas Kriegenburg – actuellement Ă  l’affiche au Liceu de Barcelone – est un beau ratage auquel l’institution catalane ne nous a guère habituĂ© jusqu’Ă  prĂ©sent. Le metteur en scène allemand semble en effet se moquer complètement du drame de Shakespeare (et du livret d’Arrigo Boito), lui prĂ©fĂ©rant notre actualitĂ© la plus brĂ»lante, celle des rĂ©fugiĂ©s affluant en Europe, ici parquĂ©s dans une structure mĂ©tallique montant jusqu’aux cintres, aussi peu pratique qu’inesthĂ©tique. Les protagonistes passent ici au second plan, ce qui est une totale hĂ©rĂ©sie. Passons vite…
Contre toute attente aussi – mĂŞme si ce n’est finalement pas si inhabituel au Liceu – c’est la seconde distribution qui nous aura le plus enthousiasmĂ©e, alors que la première affichait rien moins que JosĂ© Cura (avec une voix qui a dĂ©sormais perdu toute puissance et brillance) et Ermonela Jaho (dont le timbre sonnait Ă©tonnamment mĂ©tallique le soir oĂą nous l’avons entendue…).
Cette seconde distribution, en alternance, mettait Ă  l’affiche, dans le rĂ´le-titre, le tĂ©nor amĂ©ricain Carl Tanner qui possède vĂ©ritablement une voix capable de rendre justice au personnage d’Otello : sombre, chaleureuse, sĂ»re, arrogante dans l’aigu et robuste dans le mĂ©dium, avec une diction et une tenue musicale par ailleurs probantes. ScĂ©niquement, il campe un Otello aux abois, Ă©corchĂ© vif, incapable de se maĂ®triser, dont il parvient Ă  exprimer les tourments, notamment dans un bouleversant « Dio ! Mi potevi scagliar » et un non moins Ă©mouvant « Niun mi tema ».
De son cĂ´tĂ©, la soprano mexicaine Maria Katzarava prĂŞte Ă  DesdĂ©mone son timbre dense et riche, sensuel et lumineux, qui convient parfaitement Ă  l’épouse du Maure, et qui fait merveille dans le premier duo « GiĂ  nella notte densa », qu’elle dĂ©livre avec d’infinies nuances. On mettra Ă©galement Ă  son crĂ©dit des phrasĂ©s magnifiquement diffĂ©renciĂ©s, des piani de toute beautĂ©, un « air du saule » – puis un « Ave Maria » – Ă  vous tirer les larmes.
Iago très intĂ©riorisĂ©, d’une noirceur qui sourd de chacun de ses gestes, le baryton italien Ivan Inverardi incarne de saisissante façon cette figure shakespearienne, incarnation mĂŞme du Mal. Très homogène et remarquablement puissante, sa voix impressionne par sa noirceur et son mordant, notamment dans le fameux « Credo », Ă  faire froid dans le dos. On admire Ă©galement chez l’artiste sa maĂ®trise du mot, qui flatte l’oreille dans son rĂ©cit du rĂŞve de Cassio. Ce dernier rĂ´le est tenu par le jeune tĂ©nor sibĂ©rien Alexey Dolgov Ă  la belle prestance et Ă  la voix claire mais bien projetĂ©e. Quant aux voix de la basse moldave Roman Ialcic et du baryton andalou DamiĂ n del Castillo, elles permettent aux personnages de Lodovico et de Montano de se profiler comme d’authentiques ressorts de l’intrigue. Quant Ă  Vicenç Esteve Madrid, il campe un Roderigo convaincant tandis qu’Olesya Petrova Ă©corche l’oreille des auditeurs avec un timbre dĂ©jĂ  usĂ© (l’artiste est pourtant jeune).

A la tĂŞte d’un orchestre « maison » superbement sonnant, le chef français Philippe Auguin – directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Nice – dirige un Verdi sanguin, âpre, peu enclin Ă  l’introspection: l’accompagnement soulignant les coups de théâtre et dĂ©peignant les conflits psychologiques avec une luxuriance sonore absolument jouissive. Enfin, le ChĹ“ur du Gran Teatre del Liceu – admirablement prĂ©parĂ© par Conxita Garcia – fait montre d’une virtuositĂ© impressionnante, qui lui permet d’aborder notamment le long finale du troisième acte sans baisse rythmique.

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 30 janvier (et 1er février) 2016. Verdi : Otello. Avec Carl Tanner (Otello), Maria Katzarava (Desdemona), Ivan Inverardi (Iago), Alexey Dolgov (Cassio), Vicenç Esteve Madrid (Roderigo), Roman Ialcic (Lodovico), Damiàn del Castillo (Montano), Olesya Petrova (Emilia). Andreas Kriegenburg (mise en scène). Philippe Auguin (direction musicale).