CD. Beethoven : Les Créatures de Prométhée (Armonia Atenea, George Petrou, 2013)

prometheus beethoven decca armonia Atenea George Petrou cdCD. Beethoven : Les CrĂ©atures de PromĂ©thĂ©e (Armonia Atenea, George Petrou, 2013). C’est un Beethoven dĂ©poussiĂ©rĂ©, tonique mais aussi remarquablement articulĂ© qui s’impose Ă  nous grâce Ă  la sanguinitĂ© fĂ©line et Ă©lĂ©gante de George Petrou et de son ensemble Armonia Atenea. VitalitĂ©, finesse agogique, maĂ®trise Ă©loquente des contrastes dès l’Ouverture (en son entrĂ©e … nageant dans les bĂ©atitudes, contrepointant des Ă©clats guerriers), chef et instrumentistes, d’une Ă©lĂ©gance folle et très inspirĂ©s (superbe palpitation des cordes), nous rĂ©galent grâce aux bĂ©nĂ©fices des timbres des instruments anciens : un fruitĂ© mince mais intense et mordant, des attaques plus fines, une sonoritĂ© aux dynamiques d’un format originel que la prise de son magnifie avec style et intelligence. On Ă©coute ici du Beethoven comme rarement, d’autant plus bĂ©nĂ©fique s’agissant d’une oeuvre de jeunesse (supĂ©rieure Ă  sa Symphonie n°1 en rĂ©alitĂ© : l’ouverture fait souffler un vent tragique qui annonce directement par sa nature théâtrale et son Ă©criture dramatique Leonore III, rien de moins) ; une partition si mĂ©sestimĂ©e qu’elle Ă©tait devenue “mineure”  dans l’esprit embrumĂ© de tous… Ă  torts Ă©videmment : enfin rĂ©vĂ©lĂ©e dans sa stature d’origine, Ă  la fois pĂ©taradante et d’une intensitĂ© d’un raffinement inouĂŻ, la partition du Beethoven trentenaire Ă  Vienne sort de l’ombre.
Depuis les premiers apports de la pratique historiquement informĂ©e, les orchestres sur instruments d’Ă©poque sont de plus en plus nombreux : chacun apporte sa carte sonore, celle d’Armonia Atenea regorge de nervositĂ© et de grandeur, servant un Beethoven viril, altier, mais aussi d’une hypersensiblitĂ© qui le rend humain. L’Ă©quilibre et la clartĂ© des pupitres associĂ©s (bois, cuivres…) sont jubilatoires, d’une opulence caractĂ©risĂ©e d’une superbe tenue. Armonia Atenea mĂ©rite de figurer aux cĂ´tĂ©s des meilleures phalanges maĂ®trisant et la technicitĂ© volubile et l’intelligence expressive, capable d’une nettetĂ© de trait Ă©poustouflant comme d’une ampleur de geste presque dĂ©tachĂ© et souple, un modèle dans le genre : Orchestre des Champs ElysĂ©es et son “petit frère” : le JOA, Jeune Orchestre de l’Abbaye (ex Jeune Orchestre Atlantique), Anima Eterna de Jos Van Immerseel, sans omettre le très pertinent orchestre Les Siècle de François Xavier Roth… le gain en terme d’expressivitĂ© et de subtilitĂ© sonore au registre des orchestres sur instruments d’Ă©poque dans la veine symphonique n’est plus Ă  dĂ©montrer : l’apport d’Armonia Aeterna nous le prouve ici avec une finesse fluide rarement atteinte comme c’est le cas dans ce programme.

 

 

 

Réjouissant orchestre chorégraphique

 

CLIC D'OR macaron 200La direction ne fait pas que ciseler la très fine caractĂ©risation parfois pincĂ©e de chaque Ă©pisode ; le chef George Petrou n’oublie pas pour autant la pulsion, le nerf, la tension, la lumineuse espĂ©rance d’une orchestration portĂ©e vers la lumière et la glorification du mouvement.  A Vienne fin mars 1801 (le Ballet les CrĂ©atures de PromĂ©thĂ©e est crĂ©Ă© le 28 mars 1801), Beethoven semble prolonger le meilleur Haydn,  et non des moindres : celui de son oratorio, La CrĂ©ation crĂ©Ă© quelques semaines auparavant (1801), manifeste de toute cette Ă©lĂ©gance viennoise dĂ©but de siècle ou vĂ©ritable hymne musical de la Vienne des Lumières, et que le jeune et dĂ©jĂ  gĂ©nial Ludwig dĂ©passe avec un feu rayonnant,  une claire conscience qu’il y Ă©chafaude la musique de l’avenir : pressĂ© d’ĂŞtre convaincu ? N’Ă©coutez alors que la plage 11 (Adagio – Allegro molto) : une synthèse brillantissime dans le style frĂ©nĂ©tique du premier romantisme que George Petrou porte jusqu’Ă  incandescence dramatique : fièvre orchestrale, intelligence dynamique, ciselure des instruments solistes. Du grand art ! MĂŞmes climats d’une profondeur et d’une prĂ©cision superlative dans l’Ă©pisode qui suit, l’Allegro de la Pastorale dont l’inspiration musicale (balancement rayonnant entre dignitĂ© et panache fou) montre naturellement le gĂ©nie beethovĂ©nien … donc remarquablement exprimĂ© par les musiciens d’Armonia Atenea.

Voici une nouvelle vison particulièrement convaincante d’autant plus bĂ©nĂ©fique qu’elle ne nĂ©glige ni la pĂ©tillance des timbres restituĂ©s ni l’esprit de la partition qui aux cĂ´tĂ©s de son formidable essor orchestral, est aussi surtout une action chorĂ©graphique. La ciselure des instruments solistes (harpe, bois, vent, corde dans le printanier et pastoral du Grave, plage 7) dĂ©montre la science et la sensibilitĂ© du Ludwig trentenaire (31 ans en 1801). Dans ce bouillonnant festin de timbres ciselĂ©s, goĂ»tez en effet la harpe (si rare dans l’oeuvre de Beethoven pour ĂŞtre signalĂ©e) toute en lĂ©gèretĂ© mĂ©lancolique ; c’est, s’agissant du seul usage de l’instrument, une rĂ©vĂ©lation. MĂŞme sentiment pour le cor de basset (si aimĂ© du dernier Mozart dans La ClĂ©mence de Titus) que Beethoven aime chĂ©rir dans le solo della signora Cassentini, d’une sensualitĂ© irrĂ©sistible, certainement très inspirante pour la ballerine convoquĂ© de ce solo de plus de 5mn  (plage 16).

petrou-george-armonia-atenea-beethoven-582-380Rien ne manque de ce point du vue au chef : George Petrou a le sens des infimes dĂ©tails comme de l’architecture globale du ballet : il reste constamment soucieux de l’Ă©nergie dramatique (pulsation dansante des n°8, 15 et 16, ces deux derniers Ă©pisodes semblant faire la synthèse de toutes les symphonies de Haydn dans l’abandon, l’Ă©lĂ©gance, l’humour et la facĂ©tie aussi), de l’alternance des Ă©pisodes,  du sens du parcours dramatique. L’euphorie et l’ivresse jamais creuses des instrumentistes font tous les dĂ©lices de cette lecture qui dĂ©voile en bien des points, des trouvailles rĂ©jouissantes ; ce jaillissement irrĂ©pressible du Beethoven, symphoniste gĂ©nial : l’essor du thème principal du Finale, dĂ©jĂ  esquissĂ© dans l’Ouverture- qui sera repris dans le final de la Symphonie n°3 ‘HĂ©roĂŻque” l’indique clairement : il fallait bien que l’Ă©nergie palpitante et souvent irrĂ©sistible du ballet PromĂ©thĂ©e, ainsi rĂ©vĂ©lĂ© par Armonia Atenea, soit finalement recyclĂ© dans un programme de musique pure, et non des moindres. De sorte qu’ici, en place d’un final de Ballet, n’en dĂ©plaise au chorĂ©graphe et danseur vedette, initiateur de l’ouvrage, Salvatore Vigano (qui destina le Ballet pour l’ImpĂ©ratrice si mĂ©lomane Marie-ThĂ©rèse), c’est bien le chant du seul orchestre qui se dĂ©ploie enfin dans un finale dont l’esprit symphonique est d’une irrĂ©sistible Ă©lĂ©gance. On connaissait Armonia Atenea comme complice du baroqueux et très haendĂ©lien contre tĂ©nor Max Emanuel Cencic (cf. Alessandro ou le rĂ©cent Rokoko cĂ©lĂ©brant Hasse, 2 albums Ă©ditĂ©s aussi chez Decca) : le plaisir de servir Beethoven avec autant de finesse que d’intelligence reste saisissant. Une très grande surprise et donc, un CLIC de classiquenews pour l’Ă©tĂ© 2014.

 

 

Beethoven : Les Créatures de Prométhée, ballet opus 43, Vienne, le 28 mars 1801. Armonia Atenea, George Petrou, enregistrement réalisé en juillet et septembre 2013 à Athènes). 1 cd Decca 478 6755.

 

Illustration : George Petrou © Ilias Sakalak