Paris, Bastille : Karita Mattila chante Ariadne auf Naxos

strauss-hofmansthal-ariadne-auf-naxos-ariane-a-naxos-opera-bastille-paris-laurent-pelly-janvier-fevrier-2015Paris. Opéra Bastille. Strauss : Ariane à Naxos : 22 janvier>17 février 2015. Karita Mattila. Si l’on regrette le manque de poésie de la mise en scène de Laurent Pelly (l’une des moins inspirées qu’il ait faite : où se lisent ici les références si subtiles au baroque de Lully et de Molière voulues par Hofmannsthal et Strauss ?), la reprise de cette produciton déjà vue, offre des promesses séduisantes grâce à la présence de la soprano incandescente Karita Mattila dans le rôle de la primadonna au I, puis d’Ariadne au II. Aucun autre opéra, sur le mode chambrisme et parodique, n’illustre le mieux le thème de l’identité et de la métamorphose : abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos, la belle Arianne s’abandonne à la mort jusqu’à ce qu’elle croise le chemin du sensuel et hypnotique Bacchus dont la transe est gage de résurrection. Les romains avaient fait de l’ivresse bacchique la voie de l’éternité après la mort… Dans l’opéra de Hofmannsthal et de Strauss, Arianne éprouve chaque étape d’une longue quête régénératrice : depuis sa caverne solitaire, grâce à la complicité de l’insouciante mais subtile Zerbinette (pour laquelle chaque instant est une promesse amoureuse), par la rencontre finale avec le dieu de lumière, Bacchus, l’héroïne retrouve enfin l’appétit de vivre. Un miracle dramatique qui la fait renaître et s’ouvrir au monde plutôt que de s’en écarter pour mourir. Voilà une héroïne qui réaise un itinéraire contraire à celui de Daphné (pétrifiée donc absente au monde et aux autres, comme l’Empereur dans La Femme sans ombre, en fin de parcours) : âme condamnée, languissante au début, Ariane vit une renaissance : peu de cantatrices aujourd’hui peuvent offrir une telle expérience sur la scène, avec la conscience de ce qui se joue profondément. Sous l’univers déjanté de la comédie du I (où l’on assiste aux préparatifs de la troupe réunie avant l’opéra proprement dit), Strauss et son librettiste Hofmannsthal écrivent l’un des drames les plus significatifs de leur travail à quatre mains : s’y interpénètrent les notions diffuses d’art, de culture et de nature, d’Eros et de Thanatos, de désir et de mort : si Ariane est d’emblée tragique et gémissante, opposée par effet recherché des contrastes à la figure de la piquante Zerbinette (qui malgré ce qu’on lit d’elle ici et là, a mesuré toute la profondeur de l’amour), Strauss réserve à la diva ténébreuse et trahie, une rémission : la promesse et la réalisation de sa résurrection.

 

 

 

le nouveau défi de Karita Mattila à l’Opéra Bastille

Arianne à Naxos par karita

 

Il n’en faut pas moins pour inspirer la soprano Karita Mattila dans un rôle que l’on attend à Paris comme un événement : son timbre intense et introspectif devrait éclairer d’une ferveur tendre nouvelle le personnage d’Arianne, l’un des plus captivants imaginés par Strauss et Hofmannsthal.

mattila-karita-soprano-diva-ariadne-auf-Naxos-home-portrait-582-594A Paris, la cantatrice nordique, élève de la Sibelius Academy, fut Elisabeth (Don Carlo de Verdi) puis Lisa dans La Dame de Pique de Tchaikovsky : deux rôles révélant / confirmant son sens de la performance vocale autant que corporelle. Sa silhouette de star hollywoodienne (celle des films de Cukor par exemple car son blond métallique sait particulièrement bien capter la lumière… : même effet magnétique sous les feux de la rampe lyrique). Athlète autant que diva fine et véhémente (!), “La Mattila” devrait comme pour le rôle voluptueux et félin de Salomé (du même Strauss), redéfinir un standard vocal pour Ariane : blessé mais sublime amoureuse. Saluons la diva finnoise pour sa prise de position contre Gergiev et ses déclarations douteuses sur la question homosexuelle. Elle ne chantera plus sous sa direction. en plus d’être artiste admirable, Karita Mattila est une diva humaniste, aux engagements exemplaires.

 

 

 

Pourquoi ne pas manquer la reprise d’Ariane à Naxos à l’Opéra Bastille en janvier et février 2015 ?

Les 2 plus de la reprise d’Ariadne auf Naxos (1916) à l’Opéra Bastille en janvier et février 2015 :

1- Sophie Koch dans le rôle du compositeur à l’acte I (la mezzo française aura indiscutablement marqué le rôle)

2- le duo sublime et donc très prometteur de Klaus Florian Vogt  et de Karita Mattila dans les rôles respectifs de Bacchus et d’Ariane pour une rencontre… miraculeuse ?

 

 

 

Paris. Opéra Bastille. Strauss : Ariane à Naxos : 22 janvier>17 février 2015.  Avec Karita Mattila.

 

 

R. Strauss : Ariadne auf naxos. Le portrait d’Ariane

Ariane_zerbinette_bacchus_785px-Bacchus_Ariane_and_Venus-Domenico_Tintoret_mg_9990Ariane : le miracle de la renaissance. Là où Elektra incarnait la tragédie d’une âme solitaire pétrifiée par son enchaînement à l’image d’un seul être : Agamemnon, le père mort à venger, Ariane est de la même façon emprisonnée par le seul amour de sa vie (croît-elle), Thésée, qui l’obsède d’autant plus qu’il l’a abandonnée. Trahie, détruite, Ariane erre depuis la caverne des origines, régression symbolique où elle attend la mort. Sur l’île de Naxos, l’humiliée solitaire, sombre et impuissante, désespère …
C’est en croisant la figure de Bacchus que l’amoureuse tragique renaît d’elle même. Hofmannsthal exploite le symbolisme de l’ivresse bacchique comme l’énoncé et la réalisation de la métamorphose : la promesse d’une nouvelle vie. La rencontre avec le dieu juvénil du vin marque dans la vie d’Ariane un miracle salavateur.
Pour accentuer encore l’état végétatif dans lequel demeurait Ariane, Strauss et Hofmannsthal imaginent la figure opposée (jusque dans sa tessiture) de Zerbinette, âme volage et mobile de soprano coloratoura, quand Ariane, tragique et esseulée est un soprano dramatique plus sombre.
Captivant, le duo féminin agit comme la double face d’une même idéal car chacune aspire finalement à l’excellence morale : fusionner avec cet autre qui satisfasse leur attente psychique et spirituelle. Et fidèle à ses thèmes chers, Hofmannsthal n’omet pas le pouvoir rédempteur de la rencontre : en croisant le chemin de Bacchus, le destin d’Ariane est profondément modifié, comme Zerbinette elle aussi au contact du visage tragique d’Ariane se modifie : volage certes au I (face au compositeur, elle prône l’oubli, le mouvement perpétuel et l’irresponsabilité), Zerbinette gagne une profondeur nouvelle ensuite dans son grand air de plus de 10 mn de flamboyantes vocalises : elle chante l’amour le plus pur tout en espérant rencontrer elle aussi celui qui lui inspirera une fidélité totale… En définitive l’itinéraire d’Ariane prolonge le destin d’Elektra : là où la fille d’Agamemnon ne pouvait concevoir de vivre pour elle-même, Ariane apporte la preuve qu’il est possible de dépasser ce qui semblait insurmontable. L’autre est un salut. Et la rencontre, l’expérience la plus exaltante qui puisse se présenter, que l’on puisse vivre.

 

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Illustrations : Ariane et Bacchus par le Tintoret (DR). Dans le second tableau de Tintoret, le peintre à travers l’oeuvre de Bacchus, rend à Ariane blessée, sa dignité psychique, honore sa beauté et lui permet de renaître à elle même. L’épisode peint les noces des deux êtres grâce à l’entremise de Venus, volant dans le ciel, tandis que le dieu d’amour tient l’anneau de leur union.

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CHANTER ARIANE
jessye-norman-ariane-auf-naxos-diva-opera-classiquenews-critiqueFigure de la continuité, Ariane est pour Jessye Norman qui aura marqué le rôle par la finesse enivrée de son interprétation (Metropolitan opera 1984, James Levine), une amoureuse fidèle pour laquelle la mort (incarné à la fin de l’opéra, par Bacchus) n’est ni une fin ni une rupture mais un passage dans la continuité, d’une vie (celle avec Thésée) à l’autre (celle avec l’inouï de sa rencontre avec le beau et l’enivrant Bacchus). Jessye Norman a parlé de leur duo qui est un quiproquo inédit pour un couple d’amoureux : un terrible « malentendu » Ariane pense rencontré (retrouver) Thésée (celui qui l’a abandonnée), et Bacchus pense rencontré … Circé. De ce quiproquo découle un enchantement à deux voix où c’est moins la vérité de la rencontre qui compte que ce que chacun pense vivre individuellement. Qui suis je à moi-même ? Qui suis je pour l’autre ? La vérité est celle que j’incarne dans la durée malgré les doutes et les impressions de coupures. Ariane abandonnée par Thésée, se vouait à la mort par dépit, par désespoir : c’est le tableau initial d’Ariane sur son rocher à Naxos, démunie, endeuillée, détruite. Puis surgit dans la lumière d’une résurrection, la nouvelle Ariane, celle que « ressuscite » Bacchus, dieu du vin (donc de l’ivresse par laquelle la métamorphose se réalise). Personnage sincère, Ariane dans l’opéra incarne les valeurs défendues par le compositeur/Komponist (qui donc présent de cette façon, n’y apparaît pas) : du ariane-auf-naxos-jessye-norman-opera-critique-classiquenewsKomponist, Ariane prolonge les valeurs tendres d’amour et de loyauté. C’est pourquoi quand elle chantait dans la première partie, le personnage de la Prima donna, Jessye Norman veillait à caractériser différemment son interprétation de l’une à l’autre ; car ce sont bien deux personnalités qui n’ont rien à voir. La Prima Donna est une caricature parodique de la chanteuse capricieuse hystérique, égoïste ; Ariane est pur amour, pur désir, tourné vers l’autre. Rien à voir. Donc pour la diva invitée à les incarner toutes deux, un défi dramatique vertigineux.

Ariane à Naxos de Strauss à Toulon

toulon_582_ariane_toulonToulon, Opéra. Ariane à Naxos : 14, 16, 18 mars 2014. Sur son rocher (sur l’île de Naxos), la belle mais tragique Ariane, abandonnée par Thésée (qu’elle a pourtant sauvé du labyrinthe et des griffes du Minotaure) se lamente: coeur éperdu, trahi, sans espoir, sans avenir ; âme vouée à la mort.

 

 

Richard Strauss
Ariane à Naxos
Toulon, Opéra
Les 14, 16, 18 mars 2014

Direction musicale :  Rani Calderon
Mise en scène  : Mireille Larroche
Décors :  Nicolas de Lajartre
Costumes :  Danièle Barraud
Lumières :  Jean-Yves Courcoux

Ariane,  Jennifer Check
Zerbinetta,  Julia Novikova
Le compositeur,  Christina Carvin
Naïade,  Léonie Renaud
Dryade,  Charlotte Labaki
Echo,  Marion Grange
Bacchus,  Kor-Jan Dusseljee
Arlequin / Le maître de musique,  Charles Rice
Truffaldino,  Pierre Bessière
Le maître de ballet / Brighella,  Cyrille Dubois
Scaramouche,  Loïc Félix
Un laquais,  Fabien Leriche
Un perruquier,  Jacques Catalayud
Le majordome,  Martin Turba

 

 

 

 

Amour tragique, amour comique

 

 

Strauss richardA ses côtés, Zerbinette sa suivante qui ne partage pas cette vision sombre et grave de la vie et s’amuse des peines amoureuses, préférant cultiver les aventures, collectionne amants et rencontres d’un jour, avec cette légèreté, bouclier et masque contre l’angoisse et la dépression… Strauss et Hoffmansthal mêlent les genres : sérieux, héroïque et comique badin. Heureusement, Ariane rencontre Bacchus qui l’invite à une ivresse salvatrice : la princesse affligée ressuscite enfin, illuminée par l’amour du jeune dieu du vin. Saine métamorphose d’une amoureuse régénérée.

Dans l’ouvrage, Strauss et son poète librettiste Hugo von Hoffmansthal, l’un des duos opératiques les plus miraculeux de l’histoire de l’opéra, comme l’incarnent aussi Mozart et Da Ponte, ou avant au XVIIè, Monteverdi et Busenello; pour l’heure, Strauss et Hofmannsthal imaginent la représentation dans la maison du plus riche parti de Vienne : c’est la première partie de l’ouvrage, un théâtre dans l’opéra où les tréteaux sont plantés pour que, auprès des héros antiques, s’aiment et rient les acteurs italiens de la Commedia dell’arte.

Jamais opéra ne fut plus subtil, plus riche, plus subtil et poétique: hommage aux comédies-ballets de Molière et de Lully, Ariane à Naxos (Ariadne auf Naxos) est révisée après sa création, recoupée, retravaillée : au prélude, le compositeur imagine la préparation des acteurs et chanteurs pour la représentation proprement dite (agitation, heurts entre artistes, délire et angoisse mais aussi manifeste esthétique du jeune compositeur sur la scène); puis, dans l’opéra proprement dit : action mythologique à laquelle Strauss et Hoffmannsthal associent le rire réenchanteur des comédiens comiques (Arlequin, Zerbinette, Truffaldino, Scaramuccio…) autant de gentils clowns dont le chant contraste avec le lamento d’une Ariane en crise dépressive…  mais heureusement pas pour longtemps car Hofmannsthal sait cultiver un thème particulièrement cher : la salut des âmes douloureuses, la métamorphose qui peut encore sauver les hommes et le monde. Beau message humaniste. Le résultat est éclatant.

 

 

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DUKAS_charbonnet_Deneve_DVD_Opus_ARTEBarcelone, juin 2011 : le Liceu accueille la production créée en 2005 à Zurich, essentiellement fermée, en un espace sans guère de porte de secours, où chaque encadrement menace. D’ailleurs, Claus Guth refuse toute échappée, y compris l’allusion à l’aube printanière au II comme à l’irrésistible empire de la lumière dans l’antre d’un tyran geôlier, collectionneur de belles femmes (ici richement parées et habillées, telles qu’elles paraissent tout au long du I). Le regard se veut aussi pathologique, inventant pour les recluses, toute une série de convulsions nerveuses, dignes d’aliénées piégées dans un asile psychiatrique. Mais la conception est moderne et affecte sans guère de poésie (au mépris de l’esthétique surnaturelle et angoissée de Maeterlinck), la stricte froideur d’un pavillon petitbourgeois d’un réalisme glaçant.
Prometteuse sur le papier, la distribution révèle ses limites : emblématique de tous les chanteurs, Jeanne-Michèle Charbonnet malgré une évidente présence dramatique (et linguistique, car est elle parfaitement intelligible), paraît souvent à côté du personnage à cause de ses aigus vibrés incontrôlés : un défaut d’éclat pour une héroïne libératrice, habitée par l’esprit de la révolte et de l’émancipation. Une féministe ardente et argumentée même. Et José Van Dam qui a l’épaisseur émotionnelle du rôle titre (Barbe-Bleue), diffuse un chant à peine audible, brumeux, sans le mordant et le trouble vocal requis.

Denève Dukasien : le chant de l’orchestre

Reste la superbe direction du roussélien Stéphane Denève, l’enfant du Nord (né à Tourcoing et ex assistant de Ozawa ou Solti) : un travail d’orfèvre qui lui, rend justice au chef d’oeuvre de Dukas. Le compositeur traversé par une inspiration sidérante vient de terminer la partition de L’Apprenti sorcier (1897). Raffinement d’une orchestration française pour une partition orchestrale fleuve, à la fois straussienne et wagnérienne où l’on retrouve toute l’imagination mélodique du Prix de Rome, déjà superbement génial avec sa cantate récemment révélée ” Vélleda “: le scintillement d’une instrumentation à la fois onirique et tragique s’y distinguait avec brio. Toutes qualités développées ensuite dans Ariane, longue péripétie d’écritures incertaines et perfectionnistes – inaugurée dès 1905-, qui accouche du sommet lyrique en… 1907 (création à la Salle Favart) : opéra de femmes où se détachent aussi les voix enchaînées consentantes de Sélysette, Ygraine, et aussi Mélisande, Bellangère et Alladine, Ariane étire son étoffe somptueuse dont le cheminement symphonique se met déjà comme Pelléas de Debussy (1902), au diapason des sentiments ténus les moins perceptibles. A Stéphane Denève revient le mérite d’expliciter le dévoilement de la psyché, c’est à dire de suivre le labyrinthe poétique du livret inspiré par l’Ariane de… Maeterlinck (1899), venu à l’opéra grâce à sa relation avec la soprano Georgette Leblanc.

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet (Ariane), Patricia Bardon (la Nourrice), José Van Dam (Barbe-Bleue), Beatriz Jimenez (Ygraine), Elena Copons (Mélisande), Salomé Haller (Bellangère), Gemma Coma-Amabart (Sélysette), Chœur et Orchestre du Liceu de Barcelone, Stéphane Denève. 1 DVD Opus Arte OA1098. Enregistré au Liceu de Barcelone en juin 2011.