Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 26 avril 2015. Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet, Sylvie Brunet-Grupposo, GaĂ«lle Alix, Marc Barrard. Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre symphonique de Mulhouse. Daniele Callegari, direction. Olivier Py, mise en scène.

idukasp001p1Nouvelle production choc Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Olivier Py revient dans la maison alsacienne pour le seul opĂ©ra du compositeur français Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, d’après la pièce Ă©ponyme du symboliste belge Maurice Maeterlinck. La distribution et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sont dirigĂ©s par le chef Daniele Callegari, et les fabuleux choeurs de l’OpĂ©ra par Sandrine Abello. Un spectacle d’une grande richesse habitĂ© des fantasmes et des mystères, un commentaire sur l’âme et ses faiblesses atemporelles comme il est tout autant allĂ©gorie de la conjoncture mondiale actuelle.  Jamais le théâtre lyrique n’a paru mieux reflĂ©ter comme un miroir les pulsations troubles de notre temps. C’est bien ce qui fait la justesse de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Strasbourg.

Pari réussi pour cette nouvelle production de l’Ariane de Dukas

Richesse et liberté qui dérangent

Paul Dukas est connu surtout par sa musique instrumentale, et presque exclusivement grâce Ă  son poème symphonique archicĂ©lèbre l’Apprenti Sorcier d’après Goethe, en dĂ©pit de la grande valeur et de l’originalitĂ© des pièces telles que sa Sonate en mi mineur d’une difficultĂ© redoutable, sa Symphonie en do et son fabuleux ballet La PĂ©ri, vĂ©ritable chef-d’oeuvre d’orchestration française. Son seul opĂ©ra, dont la première Ă  eu lieu en 1907 Ă  l’OpĂ©ra-Comique, a divisĂ© la critique Ă  sa crĂ©ation mais est progressivement devenu cĂ©lèbre dans l’Hexagone et mĂŞme Ă  l’étranger. Or, il s’agĂ®t toujours d’un opĂ©ra rarement jouĂ© et mis en scène, qui faisait uniquement parti du rĂ©pertoire de quelques maisons d’opĂ©ra, notamment Paris. Dans sa dĂ©marche passionnante, audacieuse et sincère, Marc ClĂ©meur, directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, change la donne en le programmant et invitant nul autre qu’Olivier Py.

 

 

DUKAS opera du rhin ariane et barbe bleue critique compte rendu classiquenews mai 2015 ARIANE ET BB_photoAlainKaiser_7548L’histoire de Maeterlinck est un mĂ©lange du mythe grec antique d’Ariane (emprisonnĂ©e dans le labyrinthe du Minotaure) et du conte de Perrault Barbe-Bleue, oĂą une femme sans nom se marie au monstre, qui sera tuĂ© par ses frères, et dont elle hĂ©ritera la fortune. Une Ĺ“uvre symboliste oĂą l’on trouve MĂ©lisande parmi d’autres princesses Maeterlinckiennes (SĂ©lysette, Alladine, Bellangère et Ygraine) ; ces femmes sont prisonnières au château de Barbe-Bleue oĂą Ariane est venue vivre, avec la mission de les dĂ©livrer du monstre. Avec l’aide de sa nourrice, et après s’ĂŞtre promenĂ©e partout dans le château, ouvrant des portes interdites, elle rĂ©ussit sa tâche. Mais ces princesses prisonnières ne veulent pas la libertĂ©. OĂą comment la plupart des hommes s’attachent Ă  leurs tĂ©nèbres confortables et refusent la libertĂ© de la raison, de la lumière. Une Ĺ“uvre qui date de plus d’un siècle et qui parle subtilement, brumeusement, comme tout le théâtre symboliste d’ailleurs, d’une triste et complexe rĂ©alitĂ© toujours d’actualitĂ©. Si rien n’est jamais trop explicite dans cette Ĺ“uvre, le commentaire sur l’Ă©chec des « rĂ©volutions » rĂ©centes, la remontĂ©e des nationalismes, le retour et l’acceptation de l’obscurantisme religieux y sont implicites, Ă©vidents et surtout très justement exprimĂ©s. Il s’agirait en vĂ©ritĂ© d’un opĂ©ra rĂ©volutionnaire par son livret, mais sans l’intention de l’ĂŞtre.

Dans les mains fortes et chaudes, tenaces et habiles d’Olivier Py, nous avons le plaisir de dĂ©couvrir des couches de signification, habillĂ©es et habitĂ©es par le mysticisme et la sensualitĂ©. Mais ces plaisirs quelque peu superficiels cachent un cĹ“ur hautement inspirĂ©, une pensĂ©e profonde et complexe. Ainsi l’opĂ©ra se dĂ©roule en deux plans, fantastique travail de son scĂ©nographe fĂ©tiche Pierre-AndrĂ© Weitz ; en bas, nous sommes dans le monde rĂ©el, une prison en pierre dans un château, peut-ĂŞtre. En haut, l’imaginaire. Le royaume des bijoux, des mirages, des forĂŞts et des prisons, des fantasmes et des fantĂ´mes.

DUKAS scene double ARIANE ET BB_photo AlainKaiser_7474Ariane est omniprĂ©sente au cours des trois actes. Dans ce rĂ´le, Jeanne-Michèle Charbonnet, qu’on l’accepte ou pas les quelques aigus tremblants (mais jamais cassĂ©s!) d’un des rĂ´les les plus redoutables du rĂ©pertoire, est tout Ă  fait imposante (NDLR: la soprano avait dĂ©jĂ  chantĂ© chez Py pour sa fabuleuse Isolde, prĂ©sentĂ© en Suisse puis surtout par Angers Nantes OpĂ©ra, seule place française qui osa programmer en 2009 une production lyrique qui demeure la meilleure du metteur en scène Ă  ce jour). Son Ariane pourrait s’appeler Marianne tellement sa prĂ©sence est parfaitement adaptĂ©e au personnage qu’elle interprète, une femme rĂ©volutionnaire, en quelque sorte. Elle sortira triomphante mais sa rĂ©volution est un Ă©chec. La Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, quant Ă  elle, agite les cĹ“urs avec une prĂ©sence aussi magnĂ©tique, un art de la dĂ©clamation ravissant, un chant tout autant incarnĂ© que son jeu d’actrice. Remarquons aussi les prestations des princesses enfermĂ©es, Aline Martin en SĂ©lysette, Rocio PĂ©rez en Ygraine, GaĂ«lle Alix en MĂ©lisande ainsi que Lamia Beuque en Bellangère (Alladine, jouĂ©e par DĂ©lia Sepulcre Nativi, est un rĂ´le muet). Un travail d’acteur formidable, un chant sincère et Ă©quilibrĂ© les habite en permanence ou presque.

dukas-paul-ariane-et-barbe-bleue-opera-opera-du-rhin-avril-2015Et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sous la direction de Daniele Callegari ? Une vĂ©ritable surprise, par les couleurs et l’intensitĂ©, certes, mais surtout par la justesse, par le souci des nuances fines, par l’attention aux voix sur le plateau et Ă  l’Ă©quilibre par rapport Ă  la fosse. Une approche qui paraĂ®trait millimĂ©trique et intellectuelle mais qui se rĂ©vèle en vĂ©ritĂ© d’ĂŞtre respectueuse de la partition (les citations de Debussy sont interprĂ©tĂ©es avec grande clartĂ©, par exemple) mais surtout incarnĂ©e, sincère, appassionata et passionnante, en accord total avec tous les autres composants. Si l’impressionnisme musical de Dukas touche parfois l’expressionnisme (!), la cohĂ©sion auditive, sans la perte des contrastes, est plus que rĂ©ussie par le chef italien et l’orchestre alsacien. Une rĂ©ussite tout Ă  fait … mythique ! A voir absolument encore les 28 et 30 avril, et 4 et 6 mai Ă  Strasbourg ou encore le 15 et le 16 mai 2015 Ă  Mulhouse.

Illustrations : A.Kaiser © Opéra national du Rhin 2015