vendredi, décembre 9, 2022

Paris. Théâtre du Châtelet, le 25 avril 2011. Stephen Sondheim : Sweeney Todd. Rod Gilfry, Caroline O’Connor, Rebecca Bottone… David Charles Abell, direction. Lee Blakeley, mise en scène

A ne pas rater
Poursuivant sa mission de présentation au public parisien des plus belles comédies musicales américaines, le Châtelet frappe (encore) un grand coup en affichant, pour la première fois en France, celle qui est souvent considérée comme le chef-d’œuvre de Stephan Sondheim : Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Steet.


Sweeney Todd au Châtelet,


à savourer sans modération

Créée en 1979 à New-York, cette « opérette noire », comme la nomme le compositeur, peu féru d’étiquettes, a été la première à porter l’épouvante, le roman gothique et le thriller jusqu’à la comédie musicale.
La partition, riche et foisonnante, très proche d’un véritable opéra, cultive une couleur sombre et inquiétante, où le macabre côtoie le grotesque, où le rire valse avec l’horreur. Portée à l’écran par Tim Burton, cette œuvre grinçante nous conte la fable de Sweeney Todd, Benjamin Barker de son vrai nom, qui, ivre de vengeance après avoir été injustement envoyé au bagne et avoir perdu sa femme et sa fille, reprend son échoppe de barbier et s’associe avec Mrs Lovett, l’étrange pâtissière occupant l’étage du dessous, lui fournissant de la chair fraiche pour ses tourtes, gourmandises délectables attirant très vite le tout Londres.
Pour cette première française, le Châtelet a fait appel à l’Ensemble Orchestral de Paris, l’Orchestre Pasdeloup assurant la relève à partir du 11 mai. Malgré une sonorisation quelque peu agressive en début de représentation, l’orchestre assure remarquablement sa partie, dirigé de main de maître par David Charles Abell, soignant particulièrement les basses, essentielles pour cette musique et l’atmosphère qu’elle crée.
La mise en scène de Lee Blakeley étonne par son dépouillement, malgré les murs immenses et interminables qui forment le fond de scène. Un décor à deux étages, ainsi que l’intrigue le demande, quelques accessoires, de la fumée, du sang qui s’écoule en rigole jusqu’à la fosse d’orchestre dans laquelle il paraît se jeter, et tout fonctionne admirablement, dans une énergie constante et une tension permanente.
Sweeney Todd introverti, patient et méthodique dans son châtiment, Rod Gilfry effectue une superbe performance d’acteur, possédant par ailleurs le physique parfait pour ce rôle, et offre une belle prestation vocale, nuancée et percutante, cultivant de belles couleurs sombres, idéales dans cet emploi.
Mais il se fait littéralement voler la vedette par Caroline O’Connor, la plus savoureuse Mrs Lovett qui soit, simplement… à croquer. Appelée il y a un mois pour remplacer la titulaire prévue, elle qui ne connaissait pas le rôle l’a fait sien en un temps record, au point que son aisance en scène peut laisser imaginer qu’elle l’incarne depuis des années sur les planches de Broadway. Stupéfiante de naturel et visiblement totalement à son aise dans ce personnage démesuré, aussi machiavélique et monstrueux que romantique et drôle, jouant de son timbre étrange, elle compose une pâtissière diablement attachante, occupant l’espace avec jubilation et emplissant littéralement le plateau par sa présence magnétique, semblant porter le spectacle entier sur ses épaules.

Ensemble, ils forment un couple extrêmement crédible, d’une complicité à toute épreuve, et se révèlent le véritable moteur de la représentation.
Le juge Turpin trouve en Jonathan Best un interprète de choix, faisant chatoyer sa somptueuse voix de basse, et incarnant à la perfection cet homme de loi dévoré par la passion amoureuse incestueuse qui le pousse à séquestrer et épouser sa pupille. Accompagnant ses pas, le bailli Bamford se voit croqué avec humour et finesse par Johan Graham-Hall, véritable ténor de caractère.
Pirelli bonimenteur et arrogant, David Curry fait une imitation épatante de ténor italien de pacotille, plus vrai que nature.
Traversant la scène et l’histoire comme une âme en peine, tel un ange déchu, la mendiante de Rebecca de Pont Davies impressionne par sa belle voix de mezzo et son incarnation pleine de force et de désespoir.
Le Toby à la fois charmant et inquiétant de Pascal Charbonneau marque également la soirée, par son aisance vocale de ténor aigu, et par le portrait saisissant qu’il dresse de cet adolescent recherchant éperdument amour et tendresse, mais sombrant dans la folie une fois la pièce finie.
Plus conventionnels, car moins fortement caractérisés, les amoureux n’en demeurent pas moins excellents, tant la Joanna charmante et juvénile de Rebecca Bottone que l’Anthony passionné à souhait de Nicholas Garrett.
On saluera également les superbes interventions des chœurs, aussi bien passants et clients affamés que foule inquiétante d’aliénés se répandant à travers les rues londoniennes.
Conquis, le public a bruyamment manifesté son enthousiasme et offert à toute l’équipe une belle standing ovation, amplement méritée.
Un spectacle diaboliquement efficace, qui se déguste de la première image à la dernière note.

Paris. Théâtre du Châtelet, 25 avril 2011. Stephen Sondheim : Les Misérables. Livret de Hugh Wheeler. Avec Sweeney Todd : Rod Gilfry ; Mrs. Lovett : Caroline O’Connor ; Joanna : Rebecca Bottone ; Anthony Hope : Nicholas Garrett ; Le Juge Turpin : Jonathan Best ; Le Bailli Bamford : John Graham-Hall ; La mendiante : Rebecca de Pont Davies ; Pirelli : David Curry ; Toby : Pascal Charbonneau. Chœurs du Châtelet. Ensemble Orchestral de Paris. David Charles Abell, direction musicale. Mise en scène : Lee Blakeley ; Décors et costumes : Tania McCallin ; Lumières : Rick Fisher ; Chorégraphies : Lorena Randi ; Chef de chant : Stéphane Petitjean

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