Mendelssohn, Haydn… Quatuor George Sand Ecully (69), Maison de la Rencontre. Jeudi 11 février 2010 à 20h30

Felix Mendelssohn

Quatuor George Sand

Ecully (69), Maison de la Rencontre
Jeudi 11 février 2010 à 20h30

Chopin et Schumann, 2010, certes. Mais Mendelssohn 2009 peut être prolongé en 2010, comme le propose la saison musicale d’Ecully qui a en a fait son thème. En 4e concert, c’est le Quatuor George Sand qui interprète le 2e Quatuor op.13, et le tragique 7e, op.80, « Requiem » pour la sœur de Félix, Fanny. L’occasion de remettre en doute certains stéréotypes sur le compositeur du « Songe d’une nuit d’été » et de la Symphonie Italienne ?


Grand-père et Père

Du temps où « beaucoup » faisaient leurs humanités latines et où l’on pouvait citer des formules ou proverbes sans recourir à autre adjuvant que les pages roses du dictionnaire Larousse, « felix qui potuit » enclenchait « rerum cognoscere causas », et bien sûr sa traduction : « heureux qui a pu connaître les causes des choses » et coetera. De nos jours, merci M.Google et Mme Wikipedia qui nous apprennent en 3 clics l’origine littéraire de la phrase, tirée des Géorgiques de Virgile. Je suis sûr que vous irez plus loin ensuite. Histoire de savoir – et c’est rechercher une « cause des choses »- qui se (pré)nommant Felix, mérite l’adjectif latin. Donc, aux Etats Unis et sur toute la planète, Félix le Chat. Et sur la planète satellite de « musique classique », Felix Mendelssohn-Bartholdy. Il fut prénommé ainsi parce qu’on le voulait heureux. Et que cela portait bonheur ? Ces mômeries, ce n’était pas le genre de la maison, ni du père Abraham le banquier, ni surtout du grand-père, Moses, un philosophe de l’Aufklärung(Les Lumières, en Allemagne), ami indéfectible de Lessing qui fit son portrait transposé –tolérance entre les trois religions du Livre- dans sa pièce Nathan le Sage. Et en effet, Félix Mendelssohn fut heureux en sa vie d’enfant-prodige devenu compositeur à un âge quasi-mozartien, de jeune homme doué pour tous les arts – écrivain de talent, mais aussi dessinateur et peintre – , de chef d’orchestre international, de conciliateur entre le classicisme dont la structure mentale l’enchante et le romantisme dont il sent la nécessité historique, de « passeur » pour son époque du message du « vieux J.S.Bach » , de rassembleur des modernes et des plus effarouchés par les musiques de l’avenir.

Le barbouilleur à petite moustache

Trois sortes de bémolisation à ce tableau presque idyllique au milieu d’un XIXe à tempêtes, comme pour nous rappeler que la belle ouverture de Félix, « Mer tranquille et voyage heureux », pouvait dissimuler des troubles. Et d’abord la brièveté du parcours vital : 1809-1847, à peine plus que Mozart. Un peu moins que Chopin (mais sans les souffrances de la phtisie, il est vrai). Mais ceci aussi : dans le souterrain – la vieille taupe avait commencé son travail, sans doute du vivant même du compositeur, et c’est à Wagner que revient le déshonneur d’avoir écrit le pamphlet nauséabond « La judéité dans la musique » – où Mendelssohn était cité en exemple du caractère dégénératif que ne peut qu’apporter un musicien juif au sain(t) art allemand. On connaît la suite, à travers les récidives de Wagner lui-même, et via une partie de la descendance familiale, jusqu’à la belle-fille Winifred, adoratrice d’Adolf et installant le barbouilleur autrichien au Walhalla de Bayreuth….Hitler dont les éructations verbales et éditoriales firent de la chasse aux Juifs musiciens (pour ne parler que de ceux-ci) un devoir allemand sacré. Ou même rétrospectivement et symboliquement exercé, puisque à Leipzig les nazis abattirent la statue de Mendelssohn, dont bien sûr ils avaient interdit l’audition dans le Reich millénaire.

Félix et Fanny

Retour à la vie même de Félix, sa part de bonheur et d’admiration devant la beauté du monde naturel et recomposé par l’art. Parmi les voyages que le jeune homme fit, il y eut celui de 1830 en Italie, dont il laissa un très vif agenda, séduisant par les qualités d’observation des paysages et des gens, d’écriture transpositrice des émotions (éd.Stock : « Voyages de jeunesse »). Les destinataires de ces Lettres, c’étaient ses parents et ses sœurs restées en Allemagne. En particulier sa chère Fanny, sœur et double, toujours consultée dans les démarches musicales – et à juste titre, car la « soeurette » était elle-même compositrice. « Chère Fanny, écrit-il en mai 1830, tu vas recevoir la copie de ma Symphonie. Faut-il l’appeler : Symphonie de la Réformation, de la Confession, Pour une fête religieuse, Symphonie d’enfants ? Au lieu de toutes ces sottes propositions, fais-m’en une sensée, et aussi que tu m’envoies les plus saugrenues ! » Et une fois à Naples, il cite une fois de plus Goethe (il a été très tôt admis dans le premier cercle de l’illustre vieillard, qui éprouvait pour lui une vive amitié) : « C’est la misère du Nord, dit Goethe, qu’on y veut toujours faire quelque chose, qu’on y poursuit toujours un but, et il donne raison à un Italien qui lui conseille de ne pas tant penser, attendu qu’on y gagne des maux de tête. » Un Goethe auquel, à Weimar, il avait voulu faire écouter du Beethoven, et le plus hard (« il ne voulait pas du mordre à cela ») : la 5e Symphonie avait donc « frappé à la porte », et le retraité-du-romantisme avait conclu : »Etonnement, grandiose, mais pas d’ émotion ! ». Puis « On dirait presque que la maison va crouler ; que serait-ce donc si les hommes ensemble se mettaient à jouer comme cela ? ». Après l’Italie – où il y a aussi la passion de la peinture et de la sculpture, d’Antiquité en Renaissance -, le chemin mène en Suisse – oh le beau récit du paysage sur le Righi ! -, et dans la vallée de « Chamounix » : autant de délicieux récits emplis de descriptions paysagères et de notations avec croquis des gens rencontrés. Heureux Félix ! Et heureuse Fanny ?

Un grand frère

Ici le tableau se fait plus nuancé, du rose-bleu-et-or au gris-ombreux. La « soeurette » – en fait son aînée de 4 ans – avait elle aussi manifesté des dons étonnants pour la musique (Moscheles, « prince des pianistes », l’avait jugée – bon prince masculin-XIXe ! – « un bon musicien »)… mais drame : elle composait, elle aussi. Elle, vouée par son père à « la seule profession d’une jeune fille, celle de maîtresse de maison », ce sur quoi le petit frère – en excellent « grand frère » au sens d’alors et même d’aujourd’hui ! – s’empressa d’obtempérer par une politique d’agent double au sein de la famille. D’un côté il publie sous son nom les lieder de Fanny (paravent pour les parents ? et appropriation ? ) puis il l’associe pleinement à la redécouverte de la Passion selon Saint Matthieu, de l’autre il semble trop… heureux de la mettre dans les bras de Wilhelm Hensel, un, excellent peintre qui d’ailleurs ne se comporta point en misogyne-esclavagiste du foyer. Le père mourant en 1835, Félix prend le relais du garde-chasse , et écrit à la mère qui voudrait davantage pour les dons de sa fille : »Elle n’aurait ni le goût, ni la mission du compositeur, elle est trop femme dans la meilleure acception du mot, elle songe à ses devoirs de mère et d’épouse avant de se préoccuper de la musique » (Tout cela est rapporté dans un livre de Françoise Tillard, éd.Belfond, relayé par des articles de Constance Muller). Voie moyenne : Fanny se contentera, en public, d’être l’âme et le cerveau de brillantissimes Sonntagsmusik, où vint l’élite de la musique européenne ( Liszt, les Schumann, Marie Pleyel, Pauline Viardot, Joachim…). Trois enfants, la vie de « maîtresse de maison », et pourtant de la composition en catimini, malgré les surmoi-paternel-fraternel. Si bien qu’à 40 ans, Fanny songe à « se démasquer », fait éditer ses lieder… Et meurt d’attaque cérébrale en mai 1847, en faisant répéter au piano « La nuit de Walpurgis » du petit-frère.

Clara, Fanny et Louise

Félix, bouleversé à jamais, meurt six mois plus tard (d’un identique foudroiement cérébral). Non sans avoir traduit dans son ultime quatuor (op.80) tout ce que la retenue « classique » comprimait en lui. Plus avant dans la connaissance de Félix, et en prolongeant en 2010 le « 200e de naissance »,« Ecully Musical » (la banlieue occidentale, et donc résidentielle, de Lyon) en a fait l’axe de sa saison de 6 concerts chambristes. On y aura entendu ou entendra 6 pièces pour piano, les 2 Trios, l’Octuor, la 2e Sonate piano-violoncelle et 2 quatuors. C’est le « George Sand » qui porte le 2e et le 7e de ces quatuors : quatre enseignants et solistes en orchestre (Montpellier, Languedoc, entre autres…), Aude Périn-Dureau, Anne-Marie Regnault, Eric Rouget, Yves Potrel. Ils y joignent le 3e de l’op.76, où Haydn médite de façon sublime sur le thème convenu de l’hymne impérial autrichien. Et un programme de conférences est joint à cet ensemble, où resteront (1er mars) la 6e d’une série « Mendelssohn » par Patrick Favre-Tissot, et (8 mars) une étude de Patrick Barbier sur « Pauline Viardot ». Retour, ainsi, au destin des femmes XIXe célèbres et/ou occultées : on ne peut que songer, dans le milieu de Sontagsmusik, à Clara (finalement moins étouffée par Robert que Fanny ne le fut par Félix), ou en France à Louise Farrenc, qui s’en tira mieux en face de ces beaux messieurs-protecteurs-tyrans. En tout cas, pour Félix la confrontation du 2e Quatuor (1827) et du 7e (1847) est passionnante. Même avant la révélation de l’ultime(surnommé « Requiem pour Fanny »), on percevra l’injustice et la stupidité d’idées fausses sur l’inspiration de Félix : ainsi qu’il n’aurait rien compris aux Quatuors de Beethoven. Alors que déjà cet op.13 entre intensité, tumulte intérieur, effusions tendres et fugatos d’Ariels en liberté rayonne de beauté « moderne-classique ». Quant au « Requiem », c’est cri de douleur, tourbillon, tremblement halluciné que calme un instant l’adagio de nostalgique méditation, avant que ne reprenne la cavale des elfes (ceux du Songe d’une nuit d’été, la géniale partition de Félix à 17 ans) devenus messagers de mort et de vide.

Voilà qui dément la rosserie debussyste sur la musique de ce « notaire élégant et facile » que n’aurait pu s’empêcher de rester… Mendelssohn. Quant à nous, sachons écouter au-delà des stéréotypes – fussent-ils simplement paresseux -, le redécouvrir, nous laisser surprendre là on ne l’attendait nécessairement pas, et dans les heures ultimes, en son tragique. Et n’oubliez pas, les George Sand, que Fanny écrivit un quatuor et un trio…

Jeudi 11 février 2010. Ecully, Maison de la Rencontre, 20h30. Quatuor George Sand. Josef Haydn (1732-1809), Quatuor op. 73/3 ; Félix Mendelssohn (1809-1847), Quatuors op.13 et 80. Conférences, Collège Mourguet, 14h15 : lundi 1er mars, Mendelssohn, par Patrick Favre-Tissot ; lundi 8 mars, Pauline Viardot, par Patrick Barbier. Concert le 11 mars, Maison de la Rencontre, 20h30 : Mendelssohn, Beethoven, par Virginie et Bruno Robilliard. Information et réservation : T.06 85 29 11 90 ; www.ecully-musical.fr

Illustrations: Félix et Fanny Mendelssohn (DR)

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