Chimère instrumentale… A partir d’un choix précis de clavier, de sa connaissance parfaite en terme de possibilités sonores et de façon de le toucher, Yoann Moulin propose dans son nouvel album tout un monde aussi musical que poétique qui produit un nouvel imaginaire… le musicien fait chanter et parler chaque instrument, il en aime même les mélanges imprévus, méconnus entre virginal, en particulier clavecin et orgue… se dévoile peu à peu dans cette vocalité subtilement révélée, « la voix du clavier »… C’est aussi allusivement un hommage aux Janequins, l’ensemble fondé par Dominique Visse qui a transmis au claviériste ce goût du chant. Explications.
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CLASSIQUENEWS : Selon quels critères avez-vous sélectionné les 2 claviers de ce programme ? Quels en sont les qualités respectives et dans quelles pièces ces qualités se révèlent-elles ?
YOANN MOULIN : Je voulais avoir la plus grande palette sonore possible, la plus grande variété possible dans les limites matérielles qu’impose un enregistrement. Mais aussi des couleurs très intenses, affirmées, contrastées. Le claviorganum est alors apparu comme idéal du fait de sa rareté et de ses nombreux registres différents ( le bourdon, le principal, la régale et le clavecin). C’est aussi un instrument qui par sa forme (il suit les courbes du clavecin) induit une spatialisation du son inédite pour un orgue de cette taille.
Enfin cet instrument convoque une façon de jouer. Il faut un geste clair et franc pour faire parler toutes ces cordes et tous ces tuyaux en même temps, c’est une forme de prononciation particulière, son accent à lui. Ce magnifique équilibre entre l’attaque du clavecin et le son de l’orgue qui la prolonge, une merveilleuse chimère. Ces qualités se retrouve dans tout le disque mais la pièce qui peut-être me tient le plus à coeur est la fantaisie de John Bull où le clavecin et l’orgue s’entremêlent plus qu’ailleurs. Ils se laissent la place, ils prennent chacun la leur avec pudeur, ils s’entraident.
Ce virginal est un instrument très singulier lui aussi. Il est presque l’opposé du claviorganum qui emmène le clavecin vers l’orgue. Ici au contraire, on plonge dans l’univers du luth. D’ailleurs la dernière pièce du disque jouée au virginal est écrite originellement pour le luth. C’est un instrument plus intérieur, moins puissant, plus intime mais dont le son est très suave, très doux, très coloré. Un seul registre ici mais chaque note à sa personnalité. Enfin pour l’anecdote, c’est un instrument qui se joue de dos, et si vous écoutez bien, avec Alban Sautour qui a fait la prise de son, on a voulu rendre ces différences entre les instruments. Et sur le disque, les aigus du clavecin sont à gauche quand ceux du virginal sont à droite, comme cela serait en concert.
CLASSIQUENEWS : Comment avez-vous associé les pièces les unes après les autres ? Quels passages sont les plus réussis dans ce sens ?
YOANN MOULIN : J’ai cherché avant tout des chansons. En voulant éviter les mêmes magnifiques pièces déjà tant enregistrées. Je voulais aussi explorer le plus possible tout le spectre que propose cette thématique, d’où par exemple la Toccata qui n’est pas à proprement parler une pièce vocale, ou du moins pas une pièce issue d’un modèle chanté (comme le choral par exemple). Mais d’une part, elle est toujours comparée aux madrigaux (Frescobaldi le dit lui-même dans sa préface), et elle donne la voix à cet art déclamatoire, cette rhétorique, cet art du récit qui apparaît au début du XVIIe siècle.
Les chansons orientent aussi vers la période du XVIe et du début du XVIIe siècle. J’ai essayé enfin de construire ce programme un peu comme une ballade, avec des moments joyeux, vifs et d’autres plus introspectifs. J’aime toutes les pièces de ce disque mais il m’est impossible de dire ce qui est réussi ou pas car j’ai trop peu de recul et j’entends trop ce que j’aurais aimé faire mieux.
CLASSIQUENEWS : Quelle est la dramaturgie, le sens général du programme ? Quel cheminement proposez vous à l’auditeur ?
YOANN MOULIN : L’objet de ce disque est d’explorer la voix du clavier. Comment ça chante. Est-ce que c’est possible? Et de donner la parole à tous ces merveilleux musiciens qui se sont inspirés de la voix pour écrire au clavier. Mais je ne voulais pas que des chansons d’amour! Il y en a bien sûr, certaines d’ailleurs plus grivoises que d’autres. J’ai voulu commencer comme lorsqu’une chanson nous vient en tête. Quelque chose d’assez « simple » quelque part, spontané. Une mélodie qui nous traverse, quelques notes qui évoquent tant de choses. Et je trouvais que cette version anonyme de Daphné correspondait un peu à ça. J’ai essayé de raconter cette histoire sans parole, où les mots sont cachés, au loin, mais néanmoins présents. Il y a la mort, la douleur, Dieu, l’humour, des moments sérieux, d’autres plus légers.
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce programme dans votre travail global ? Amorce-t-il un nouveau champs de travail, en prolonge-t-il un ?
YOANN MOULIN : J’ai appris la musique en chantant à 7 ans à la Maîtrise de Caen sous la direction de Robert Weddle. Robert Weddle est un musicien et un chef de choeur extraordinaire, qui m’a profondément marqué. Ma formation musicale est donc liée au chant. En tant que claveciniste, dans nos études, le chant est omniprésent. Il est cité comme modèle dans les traités, les préfaces des grands auteurs, dans les textes des facteurs. On est un peu « cerné » par la voix. Ce disque est une façon de se se réapproprier cet apprentissage, de le questionner, de l’explorer. J’en fait quelque part une analyse amoureuse et poétique.
CLASSIQUENEWS : Un souvenir, une anecdote vécus au moment de l’enregistrement de ce disque qui en exprime l’atmosphère, le déroulement ?
YOANN MOULIN : Ce disque est dédié aux Janequins. J’ai la chance de travailler avec l’Ensemble Clément Janequin dirigé par Dominique Visse depuis presque 15 ans. Je leur dois beaucoup et c’est grâce à Dominique Visse que j’ai découvert un autre répertoire dont certaines pièces du disque font parties. C’est aussi avec eux que j’ai appris à chanter aux claviers, les ayant littéralement « sous les doigts » car je jouais « colla parte » avec eux. C’est à dire que je jouais exactement ce qu’ils chantaient. Je devais respirer avec eux, phraser comme eux, les suivre dans leur individualité, tout en gardant la cohérence de la polyphonie. C’est un immense privilège et une expérience rare et je leur en suis extrêmement reconnaissant. Et pour l’anecdote, j’ai enregistré mon premier solo avec eux. Basé sur une chanson !
Propos recueillis en avril 2026
CD
» A keyboard song » – YOANN MOULIN, claviers (virginal, claviorganum, clavecin) – parution avril 2026
LIRE aussi notre annonce présentation du cd YOANN MOULIN : « A Keyboard Song » (1 cd Scala Music) : https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-yoann-moulin-a-keyboard-song-1-cd-scala-music/
Maître de la mécanique instrumentale, l’alchimiste inspiré fait naître une nouvelle musicalité ; son
clavier (ou plutôt ses claviers : – claviorganum et virginal) envisagent des perspectives et des architectures dont l’intimité captive. L’expérience proposée place l’instrument au premier plan, dévoilant sa capacité singulière à parler, murmurer, soupirer, chanter comme le fait la voix
A travers une collection choisie de partitions parcourant les époques et les styles (Renaissance, Baroque, Moderne…), l’interprète compose un cheminement personnel dont l’éloquence redessine le relief et l’ossature des écritures abordées ; elle revivifie tout autant la vitalité des timbres comme la dramaturgie du discours… Bull, Trabaci, Byrd, Frescobaldi, JS Bach, Obrecht, Desprez… entre autres, sont les jalons surprenants de ce jardin musical inédit.
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concert
Concert de sortie, lundi 13 avril 2026, 19h15 (Scala Paris) – Plus d’infos : https://lascala-paris.fr/?s=moulin
présentation du concert
Le programme propose de faire entendre une heure durant ce chant du clavier, mystérieuse alchimie d’une mécanique sonore, à travers différents genres, compositeurs, lieux,époques. Il s’ouvre par un effet de manche cher aux rhéteurs, et que Girolamo Frescobaldi maîtrisait parfaitement dans son art déclamatoire. Il se poursuit avec l’art de la diminution où chaque figure dans son dessin possède sa signification propre mais sert aussi à révéler la polyphonie. Le Choral, cette « prière deux fois dite » (Luther), allie la sensualité du chant à sa dimension métaphysique. Enfin, certaines pièces illustrent une virtuosité tantôt démonstrative, vitesse digitale qui veut compenser l’absence de corde vocale, tantôt discrète, invisible et néanmoins prodigieuse dans sa tentative de faire apparaître devant nous 4, 5 ou 6 voix, avec … deux mains.
vidéo
A Keyboard Song – Yoann Moulin | Bande annonce
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