C’est sous les dorures de l’Opéra de Sofia qu’a débuté, ce mardi 26 mai, le Sofia Opera Wagner Festival 2026. Chaque année, cet événement s’impose comme un pèlerinage incontournable pour les wagnérophiles venus de toute l’Europe, au point que l’institution bulgare est surnommée la « Bayreuth des Balkans ». Mais pour la première fois, le festival propose rien moins que neuf des dix opéras du Maître de Bayreuth, un défi titanesque qui couronne des années de travail acharné. Et quelle ouverture ! Ce Rheingold inaugural – premier volet d’un Ring complet programmé les 27, 29 et 31 mai -, nous offre un avant-goût de paradis musical et scénique.
Dès le lever du rideau, on comprend que Plamen Kartaloff, directeur général et artistique de la maison, signe là l’une des mises en scène les plus intelligentes et somptueuses de sa pourtant riche carrière. Son Rheingold ne cherche ni la provocation gratuite ni le psychologisme abstrait. L’homme de théâtre bulgare plonge au cœur du mythe avec une imagerie à la fois épurée et fastueuse, qui magnifie chaque tableau. Exit tout réalisme, il a conçu pour cette mise en scène du Ring – créée en 2023, et reprise en 2024, puis 2025 – un univers unifié par un symbole unique : le triskèle, ces trois cercles entrelacés ou figures géométriques radiaires. Ce motif, que Kartaloff interprète comme la « spirale de la vie », structure littéralement chaque tableau. Et le résultat est d’une cohérence et d’une beauté rares.
Dans le Premier tableau (les profondeurs du Rhin), le plateau s’ouvre sur une image inoubliable. Les trois triskèles, ici immergés dans une piscine centrale, baignent dans une lumière électrique bleutée. Ils forment un vortex liquide, un abysse tourbillonnant. C’est au cœur de cet élément que les Filles du Rhin évoluent, utilisant des trampolines dissimulés pour simuler des bonds et des glissements aquatiques d’une grâce surprenante. Les projections de reflets mouvants sur le fond de scène achèvent de créer l’illusion d’une profondeur infinie. Le Rhin, ici, n’est pas un fleuve : c’est un cosmos liquide. Dans le deuxième tableau, changement de lumière radical : une aube grise et froide. Les triskèles se sont redressés pour former un échafaudage métallique monumental, figure d’une forteresse encore en construction – le Walhalla que les Géants viennent de bâtir. Wotan et Fricka sont debout sur une passerelle. Mais c’est l’arrivée de Fasolt et Fafner qui frappe les esprits : les deux géants émergent des coulisses en arborant des marteaux piqueurs en guise de membres, tandis que leurs costumes évoquent des monstres hideux recouverts de la poussière de leurs travaux de construction. La réclamation de Freia est un moment d’une violence contenue : la déesse, toute d’or et de blanc vêtue, est saisie par les Géants. C’est alors que Loge propose le voyage au Nibelheim – et les triskèles s’inversent, leurs branches se refermant comme une cage, pour nous aspirer vers les souterrains.
Dans le troisième tableau, la transition est saisissante. Pour figurer le royaume souterrain d’Alberich, les triskèles se disloquent. Leurs courbes harmonieuses s’ouvrent pour se muer en structures métalliques anguleuses, évoquant des engrenages ou des cages de mine. Le décor se fait alors industriel et oppressant. Sous des éclairages crus, 18 enclumes retentissent : la perversion de la nature par la cupidité n’a jamais été aussi palpable. Et dans le quatrième tableau, le Walhalla n’est pas un château mais une construction de verre aux allures d’édifice asiatique, qui semble naître lentement du fond de scène. Le fameux arc-en-ciel est à peine suggéré par un jeu de lumières rasantes. Les dieux n’avancent pas en conquérants triomphants ; ils gravissent un chemin qui mène à une prison dorée. Une ambiance glorieuse teintée de vertige…
À la tête du superbe Orchestre de l’Opéra de Sofia, l’excellent chef allemand Constantin Trinks livre une lecture du Rheingold d’une clarté et d’une pulsation rares. Ce spécialiste du répertoire romantique allemand n’écrase jamais les voix, mais sculpte les motifs avec une précision de joaillier : le crescendo des ondes au début est un véritable bercement cosmique ; la marche des géants a une lourdeur de destin ; les forges de Nibelheim crépitent sans jamais devenir bruit. Et l’entrée des dieux au Walhalla, sous ses doigts, prend une majesté presque insolente de beauté. L’orchestre sonne transparent, cuivres étincelants, cordes soyeuses, bois malicieux. Un régal !
La distribution est dans son immense majorité exceptionnelle, à la hauteur de l’événement. Vesselin Mihaylov incarne un Wotan majestueux, à la voix d’airain mais jamais forcée. Son baryton-basse sonore, son autorité naturelle et sa fatigue naissante face à Loge sont saisissants. Daniel Ostretsov est un superbe Loge: ténor brillant, aigu ciselé, malice et ironie perpétuelles. Il danse sur la rampe, crache ses récitatifs comme des traits d’esprit vénéneux, et sa complicité avec Wotan est théâtrale. Vesela Yaneva campe une Fricka d’une noblesse glacée. Son mezzo est somptueux, ample, et son regard traverse la scène. Quand elle s’oppose à Wotan, on sent trembler le Walhalla. Silvana Pravcheva (Freia) possède un soprano juvénile mais déjà mordoré, des aigus qui semblent déposer des pommes d’or dans la salle. Sa détresse est très touchante. Emil Pavlov (Froh) est un ténor lyrique aux lignes parfaites, alliant aisance et élégance. Plamen Dimitrov, dans le rôle d’Alberich, offre une performance vocale et physique époustouflante. Un baryton-basse au timbre âcre, projection infernale, et sa métamorphose en dragon (voix de gorge) est un moment de pure virtuosité. Krassimir Dinev (Mime) est un ténor de caractère, nasillard et pleurnichard à souhait. Petar Buchkov (Fafner) propose une basse profonde qui fait trembler les murs, menaçante et rocailleuse. Les trois Filles du Rhin – Stanislava Momekova (Woglinde) en soprano cristallin, Ina Petrova (Wellgunde) au mezzo charnu, et Alexandrina Stoyanova-Andreeva (Flosshilde) à la voix plus revêche – sont assez bien appareillées, et leur trio final, pleurant l’or, fait sensation. De son côté, Violeta Radomirska campe un somptueuse Erda. Surgie des profondeurs de la terre (que Kartaloff figure par une trappe centrale entourée des triskèles inversés), la chanteuse impose d’emblée un contralto d’une noirceur et d’une plénitude rares. Son « Weiche, Wotan, weiche ! » n’est pas un conseil : c’est un orage tellurique. Chaque syllabe creuse le sol de la scène. Le timbre, grave et chaud à la fois, possède cette autorité surnaturelle qui rappelle les grandes Erda du passé. Las, deux réserves sont cependant à émettre, d’abord quant au Donner de Svetozar Rangelov, un artiste visiblement en difficulté ce soir : la voix sonne fatiguée, instable, avec des attaques incertaines et un médium qui craque par instants. Quant au Fasolt de Stefan Vladimirov, ce dernier manque cruellement de puissance et surtout de graves pour incarner un géant, qui perd en impact dramatique quand la voix ne descend pas dans l’abîme nécessaire. Un rôle trop lourd pour lui en l’état.
Malgré ces deux faiblesses (qui ne gâchent rien à la fête tant les autres sont de haute école), ce Rheingold est une réussite totale. La mise en scène de Kartaloff est d’une pure splendeur visuelle, et la baguette de Trinks promet un Ring absolument incontournable. Bref, Sofia mérite bel et bien sur patronyme de « Bayreuth des Balkans » !
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CRITIQUE, opéra. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 26 mai 2026. WAGNER : Das Rheingold. M. Mihaylov, P. Dimitov, D. Ostretsov, P. Buchkov… Constantin Trinks / Plamen Kartaloff. Crédit photographique (c) Droits réservés








