dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. AVIGNON, Opéra Grand Avignon (les 10, 12 et 14 octobre 2025). MOZART : Don Giovanni. A. Noguera, T. Lavoie, G. Philiponet, A. Morel… Frédéric Roels / Déborah Waldman

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

C’est avec “L’Opéra des Opéras” (le mot est de Richard Wagner), Don Giovanni de W. A. Mozart, que l’Opéra Grand Avignon a débuté sa saison lyrique – et c’est le maître des lieux, Frédéric Roels, qui a lui-même signé la mise en scène. 

 

Sa vision pour Don Giovanni est une profonde réflexion sur notre époque, servie par une esthétique puissante et cohérente. La scénographie de Bruno de Lavenère est un personnage à part entière : elle présente un décor unique et monumental de façades classiques qui penchent dangereusement, semblant toujours sur le point de s’effondrer ou d’être reconstruites. Cette architecture instable symbolise parfaitement le chaos généré par Don Giovanni et le « changement de monde » que met en scène Roels, évoquant notre époque troublée par les bouleversements globaux. Le mélange des époques, orchestré par les costumes de Lionel Lesire, est audacieux et pertinent. Don Giovanni et la noblesse évoluent dans des tenues du XVIIIe siècle, tandis que Leporello, Zerlina et Masetto sont résolument ancrés dans la modernité. Cette fusion, qui va jusqu’à voir Leporello documenter les conquêtes de son maître avec un appareil photo, ne cherche pas à déstabiliser pour le plaisir, mais à affirmer que le mythe de Don Juan transcende les siècles. Roels dépasse la simple image du séducteur pour présenter un Don Giovanni en perpétuelle fuite, un anarchiste qui ne supporte ni les lois ni l’accomplissement de ses propres désirs. C’est un perdant magnifique, dont l’énergie destructrice est aussi une force de renouveau, faisant de lui une figure à la fois flamboyante et profondément tragique.

La distribution, portée par une excellente direction d’acteurs, a brillé par son homogénéité et son engagement. L’excellent baryton argentin Armando Noguera offre au rôle-titre une incarnation charismatique et inquiétante, portée par une voix de velours aux inflexions d’une séduction presque dangereuse. Face à lui, le Leporello du québécois Tomislav Lavoie est bien plus qu’un valet bouffon ; c’est un compagnon de route, un double lucide et désabusé, dont la vivacité comique et le jeu scénique impeccable apportent une profondeur inattendue au duo. Les dames de cette cour des miracles sont tout simplement éblouissantes. Gabrielle Philiponet incarne une Donna Anna d’une complexité fascinante, où la fureur le dispute à une fragilité ambiguë, tandis qu’Anaïk Morel donne à Donna Elvira toute la fougue et la douleur déchirante d’un amour trahi mais indéfectible, quand bien même au prix de quelques écarts de justesse. Dans un registre plus léger, mais non moins percutant, la Zerlina d’Eduarda Melo est un pur joyau de malice et de vitalité, une jeune femme qui sait parfaitement jouer de ses armes. Aimery Lefèvre en Masetto touchant, mais encore fragile, et le ténor chinois LiangHua Gong, en Don Ottavio d’une noble délicatesse, complètent avec brio ce tableau d’ensemble d’une homogénéité remarquable. Enfin, la présence solennelle et spectrale de la superbe basse russe Mischa Schelomianski en Commandeur impose une terreur salutaire, concluant le drame dans une apothéose aussi belle que fatale.

Quant à la direction musicale de Débora Waldman, directrice musicale de l’Orchestre national Avignon Provence, elle a été le pilier fondamental de cette production. Dès les sombres accords de l’ouverture, elle a imprimé une tension dramatique palpable, faisant danser la mort avec une urgence et une clarté remarquables. Son travail avec la phalange provençale a restitué tous les contrastes de la partition mozartienne, entre légèreté effervescente et effroi spectral, porté par un Chœur de l’Opéra Grand Avignon impeccablement préparé par Alan Woodbridge.

En guise de conclusion, un mot sur la belle initiative de la part de l’OGA de retransmettre gratuitement le spectacle sur écran géant (sur place Saint-Didier), aboutissement logique d’une vision centrifuge qui cherche à faire sortir l’art des murs du théâtre pour le rendre accessible au plus grand nombre. Pour inaugurer avec panache les célébrations du bicentenaire de l’Opéra Grand Avignon, pouvait-on rêver plus belle incarnation que ce mythe éternel, porté par une équipe artistique aussi inspirée ?!…

 

 

_________________________________
CRITIQUE, opéra. AVIGNON, Opéra Grand Avignon (les 10, 12 et 14 octobre 2025). MOZART : Don Giovanni. A. Noguera, T. Lavoie, G. Philiponet, A. Morel… Frédéric Roels / Déborah Waldman. Crédit photographique © Studio Delestrade

 

 

VIDEO : Les 200 ans de l’Opéra Grand Avignon !

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

ORCHESTRE SYMPHONIQUE D’ORLÉANS. Sam 10, dim 11 oct 2026. MOZART (Symphonie concertante), FARRENC (Symphonie n°2)… Marius Stieghorst, direction

Mozart, génie inspirant a démontré ses capacités exceptionnelles dans l’écriture orchestrale et concertante. En témoigne sa Symphonie concertante, joyau...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img