Ils sont arrivés comme une décharge électrique sur la scène du TNP de Villeurbanne, à la 20ème Biennale de la Danse de Lyon. Avec « Age of Content », le collectif (LA)HORDE-Ballet national de Marseille (co-dirigé par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel) signe une œuvre qui agit comme un miroir tendu à notre époque, un miroir qui ne se contente pas de refléter, mais qui transforme, déconstruit et réinvente. Ce spectacle est une vraie expérience, une immersion totale dans le flux incessant de notre ère numérique.
Dès les premiers instants, le ton est donné. La scénographie, d’une esthétique industrielle et épurée, nous plonge dans un univers à la fois familier et déroutant. Au milieu de ce décor minimaliste, un objet trône : une voiture grandeur nature, télécommandée, qui devient le premier actant du spectacle. Ce n’est pas un simple accessoire, c’est un symbole de notre rapport à la technologie, une extension de nos désirs et de nos conflits. Comme le décrit une critique, ce véhicule incarne notre obsession pour les systèmes-objets qui nous dépassent tout en nous servant. Les danseurs et danseuses, vêtus de survêtements fluorescent aux reflets clinquants – une référence assumée aux icônes de la culture pop et des réseaux sociaux –, investissent l’espace avec une énergie brute. Ils se battent, s’approprient la voiture, s’y suspendent, s’y allongent dans des poses dignes des tableaux de la Renaissance, mais rejouées à l’ère des influenceurs. La chorégraphie est une logique d’optimisation corporelle où chaque geste est exécuté avec une efficacité redoutable, une précision quasi mécanique.
La structure du spectacle est conçue comme un flux de contenus, une succession de tableaux qui s’enchaînent sans transition, à l’image de notre pratique du doomscrolling. Chaque scène est un monde en soi, un fragment de notre réalité virtuelle. Le deuxième tableau est un véritable coup de génie : les danseurs deviennent des avatars, des personnages de jeux vidéo hyperréalistes comme Grand Theft Auto ou Les Sims. Leurs mouvements, saccadés, répétitifs et parfois bloqués dans des boucles (des « Glitches »), sont d’une précision et d’une justesse confondantes. On y voit une exploration fascinante de la porosité entre le corps organique et l’incarnation numérique, une réflexion sur la manière dont les machines et les interfaces modèlent nos gestes les plus intimes.
Plus tard, le spectateur est confronté à une représentation clinique et pourtant captivante de la sexualité en ligne. Ici, (La)Horde aborde le sujet sans moralisme ni vulgarité, mais avec un regard d’anthropologue. Les corps s’emmêlent, s’entrechoquent dans une symphonie de mouvements pelviens qui questionne notre rapport à l’intimité à l’ère du porno en ligne. Mais le moment qui marque véritablement les esprits, c’est l’apothéose finale. Sur la musique enivrante et hypnotique de Philip Glass, notamment « The Grid », la compagnie entière se lance dans une transe collective. C’est une explosion de couleurs, de sourires figés et de danses virales, un « TikTok Jazz » qui condense avec une intelligence jubilatoire la course à la dopamine qui caractérise notre époque. Ce final est une véritable comédie musicale de l’ère numérique, où l’on reconnaît des bribes de chorégraphies venues des quatre coins du monde, des clips de Lucinda Childs aux danses de Jerôme Robbins, en passant par les trends les plus populaires du moment Cette satire brillante est bien plus qu’une simple parodie : c’est une réflexion sur la standardisation des désirs et sur la manière dont les réseaux sociaux nous transforment en une horde, certes, mais une horde connectée par une même énergie vitale…
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CRITIQUE, festival. LYON, 20ème Biennale de la Danse (TNP), le 27 septembre 2023. « Age of Content » par (LA)HORDE-Ballet national de Marseille. Crédit photographique (c) Blandine Soulage






