mardi 6 octobre 2026

CRITIQUE, Festival Donizetti. BERGAME, Teatro Donizetti, le 16 novembre 2025. DONIZETTI : Il Furioso all’isola di san Domingo. P. Bordogna, N. Machaidze, S. Ballerini… Manuel Renga / Alessandro Palumbo

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après les représentations de « Caterina Cornaro » et du doublé « Il Campanello » et « Deux hommes et une femme », le Festival Donizetti a présenté une quatrième rareté captivante : « Il Furioso all’isola di San Domingo ». Créé en 1833, juste après « L’Elisir d’amore », cet opéra semiseria mêle avec habileté des moments comiques à une trame dramatique profonde. Sa spécificité réside dans le fait qu’il s’agit de la première fois où Gaetano Donizetti place un baryton comme héros, confiant le rôle-titre, Cardenio, à Giorgio Ronconi, une innovation pour le compositeur.

 

L’intrigue, tirée d’un épisode du Don Quichotte de Cervantès, est poignante. Après avoir découvert son épouse, Eleonora, dans les bras d’un autre, le marchand Cardenio fuit son passé et trouve refuge sur l’île de Saint Domingue, où sa douleur le plonge dans une folie furieuse. Rongée par le remords, Eleonora part à sa recherche. Son navire fait naufrage juste devant cette même île, ce qui lui permet de retrouver son mari. Mais Cardenio, lui, ne la reconnaît pas. L’intrigue se complète d’une touchante intrigue secondaire avec la jeune Marcella et son père Bartolomeo, tandis que le serviteur Kaidamà apporte une touche de comédie. L’arrivée de Fernando, le frère de Cardenio, catalyse un dénouement où la folie, la rédemption et le pardon s’entremêlent dans un final aussi inattendu qu’émouvant.

La distribution réunie à Bergame pour cette production a offert une véritable leçon de belcanto. Dans le rôle-titre extrêmement exigeant de Cardenio, le baryton italien Paolo Bordogna, grand habitué des lieux, a livré une performance magistrale. Il a incarné la folie du personnage avec une intensité dramatique palpable, tout en faisant preuve d’une agilité vocale remarquable. Son air « Raggio d’amor parea », où il décrit la femme qu’il aimait, était d’une tristesse déchirante, son legato magnifique et son phrasé d’une grande sensibilité. Il a maîtrisé aussi bien les moments de fureur que les passages de profonde vulnérabilité, tenant la salle en haleine de bout en bout. Face à lui, la soprano géorgienne Nino Machaidze a été tout simplement sublime en Eleonora ! Dotée d’une voix à la fois lumineuse et riche en couleurs, elle a merveilleusement traduit les peines de l’épouse repentante. Son timbre séduisant et sa facilité déconcertante dans les vocalises les plus complexes ont ébloui l’auditoire. La cabalette finale, bien que potentiellement en décalage avec la mise en scène, a été un tour de force vocal, conclu par des aigus et suraigus formidablement assurés.

Superbe découverte également que le jeune ténor argentin Santiago Ballerini, dans le rôle de Fernando, qui a apporté toute la noblesse et l’énergie requises par ce personnage. Sa superbe voix claire et bien projetée s’est imposée sans difficulté, et il a fait preuve d’une présence scénique solide, qui a renforcé la dynamique dramatique. Un talent à suivre ! Dans le rôle de Marcella, Giulia Mazzola a impressionné par la fraîcheur et l’innocence de son soprano. Dès son air d’entrée, « Freme il mar lontan lontano », elle a su émouvoir en exprimant sa compassion pour le « fou », son timbre vif et pétillant apportant une touche de pureté au drame. De son côté, l’excellent baryton italien Bruno Taddia a rallié tous les suffrages dans le rôle de Kaidamà, en tirant parti de chaque instant pour créer un personnage hilarant et plein de vie. Son air « Scelsi la via brevissima », dans laquelle il exprime sa terreur panique de Cardenio, a été un moment comique d’anthologie, mêlant un chant précis à un jeu d’acteur désopilant. Enfin, en Bartolomeo, Valerio Morelli complète brillamment l’affiche. 

 

 

Si la musique et le chant ont convaincu, il faut apporter des nuances concernant la mise en scène, confiée aux soins de Manuel renga, et qui n’a pas vraiment su s’imposer face à la partition. La proposition du metteur en scène a consisté à transposer l’action de l’île exotique dans un asile psychiatrique du XXe siècle. Si l’idée de traiter la folie de front n’était pas dénuée d’intérêt, son application a généré plusieurs contradictions. Le travail avec les choristes, chacun incarnant un patient avec une maladie mentale spécifique, était indéniablement professionnel et ajoutait une texture visuelle intrigante. Cependant, cette transposition a créé un décalage persistant avec la musique et le livret. La cabalette finale joyeuse d’Eleonora, par exemple, devenait incompréhensible dans ce contexte froid et clinique. Certains partis pris, comme la réinterprétation du personnage de Fernando en méchant cynique, sont apparus comme imposés de l’extérieur, plutôt que de naître naturellement de l’œuvre.

Heureusement, la direction musicale a racheté les incertitudes scéniques. Le jeune chef italien Alessandro Palumbo, à la tête de l’Orchestre Donizetti, a fait preuve d’un professionnalisme et d’une énergie remarquables. Il a choisi des tempi toujours justes, a phrasé avec une grande sensibilité aux côtés des chanteurs et a insufflé aux cabalettes une vitalité irrésistible. Sous sa baguette, l’orchestre bergamasque s’est avéré être un partenaire familier de la musique de Donizetti, restituant avec brio les couleurs et les contrastes de cette partition ingénieuse, entre accents dramatiques et touches d’humour.

Une nouvelle fois, le Festival Donizetti a rempli son rôle avec brio : celui de célébrer le maestro bergamasque dans toute la diversité et la richesse de son génie ! Vivement l’édition 2026 qui mettra à l’affiche trois nouveaux titres déjà très attendus : « Alahor in Granata« , « Le convenienze ed inconvenienze teatrali » et « L’Esule di Roma » !…

 

 

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CRITIQUE, Festival Donizetti. BERGAME, Teatro Donizetti, le 16 novembre 2025. DONIZETTI : Il Furioso all’isola di san Domingo. P. Bordogna, N. Machaidze, S. Ballerini… Manuel Renga / Alessandro Palumbo.Crédit photographique (c) Gianfranco Rota

 

 

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