dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 60e FESTIVAL DE LA CHAISE-DIEU (Abbatiale Saint-Robert), le 19 août 2026. RACHMANINOV : Concerto pour piano n°3 (Isata Kanneh-Mason, piano) / MAHLER : Symphonie n°1 dite « Titan ». Budapest Festival Orchestra, Iván Fischer (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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C’est dans l’écrin majestueux de l’Abbatiale Saint-Robert que s’est ouvert, en grande pompe, la 60e édition du Festival de La Chaise-Dieu. Fondé sur la passion de la musique sacrée, ce festival, qui célèbre cette année six décennies d’existence, n’a cessé de marier la spiritualité des lieux à l’excellence artistique. Et pour cette édition anniversaire, son directeur, Boris Blanco, a visiblement voulu frapper un grand coup.

 

Quelques jours après leur passage au Menuhin Festival Gstaad, c’est donc en Auvergne que la célèbre et magnifique phalange du Budapest Festival Orchestra, sous la direction de son fondateur Iván Fischer, est venu enchanter un nouveau public. Considéré comme l’un des joyaux de la scène symphonique mondiale, l’orchestre répondait présent pour la première fois au Festival de La Chaise-Dieu, et ce, avec un programme taillé sur mesure pour ce lieu chargé d’histoire. La présence d’un aréopage d’élus, du président de la Région Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, aux ministres de la Culture et des Affaires Etrangères, Catherine Pégard et Jean-Noël Barrot, témoignait de l’importance de ce moment.

 

 

La soirée débuta par la Vocalise n°14 de Sergueï Rachmaninov, dans une transcription pour orchestre, où quatorze musiciens – disséminés dans la travée centrale du célèbre jubé de l’Abbatiale – dialoguaient avec l’espace sacré. La sonorité, telle une brume lumineuse, s’élevait sous les voûtes, créant une atmosphère d’une grande intimité. Les cordes, d’une transparence et d’une pureté absolues, semblaient faire corps avec les pierres centenaires. Puis vint le choc Isata Kanneh-Mason, la jeune prodige afro-britannique du piano, qui s’empara du redoutable Troisième Concerto pour piano du même Rachmaninov. Cette œuvre fleuve, véritable Everest du répertoire pianistique, coula sous ses doigts avec une virtuosité qui n’excluait jamais la poésie. Le premier mouvement déploya sa monumentalité, chaque phrasé ciselé avec une intelligence rare, tandis que l’immense cadence finale, démoniaque, fut surmontée avec une aisance confondante. Dans l’Intermezzo, l’Adagio central, Iván Fischer sut suspendre le temps, étirant les respirations avec une souplesse expressive qui faisait basculer l’auditoire dans un rêve éveillé. L’orchestre hongrois, dans un écrin de nuances, accompagnait la soliste avec une complicité fusionnelle. Le finale, nerveux et conquérant, fut une chevauchée triomphale, ponctuée d’accents brillants. La jeune pianiste répondit à l’ovation par un bis, une courte pièce du même compositeur, qui confirma un talent exceptionnel, à l’instar de la gloire déjà rencontré par son frère violoncelliste, le plus médiatique Sheku.

Après l’entracte, passée « à la fraîche » sur l’interminable volée de marches qui mène vers l’entrée du Saint des Saint (l’Abbatiale regorge de trésors, dont le gisant en marbre du Pape Clément VI, ou la Célèbre fresque de « La Danse macabre« …), Iván Fischer et ses musiciens s’attaquèrent à la Symphonie n°1 dite « Titan » de Gustav Mahler – créée à Budapest en 1889 – autant dire un ouvrage cher à toute phalange hongroise !… Et ce fut un moment de grâce et de bonheur absolus. La maîtrise des nuances par le chef hongrois, la façon dont il individualisa le relief de chaque bois, la tenue des cordes d’une volupté insolente, et les appels en coulisse des cuivres annoncèrent une interprétation d’une intensité dramatique inouïe. Dès le prélude misterioso, le public fut happé dans un cheminement irrépressible, de l’ombre à la lumière, de la nature à l’extase. Dans cette Symphonie Titan, Fischer n’a rien laissé au hasard. Il a offert une lecture qui n’était pas architecturale maisélémentaire, comme un écosystème sonore vivant et palpitant. Le geste, précis et souple, économe mais ample, a ciselé chaque nuance instrumentale, exprimant tour à tour la fureur contenue, l’inquiétude, l’exultation grandissante de l’immense finale. L’orchestre, symbiotique avec son chef de légende, a révélé toute la modernité et la fulgurance de cette symphonie-source. Le son, enveloppant, semblait résonner avec les échos du monde. À l’issue de ce périple symphonique, où l’on a réellement assisté à notre plus beau concert (à  ce jour…) sous les voûtes du somptueux édifice gothique, le public a manifesté son fol enthousiasme, debout, pour de multiples rappels. 

Mais cette soirée d’ouverture, aussi grandiose fût-elle, n’est que la promesse de ce qui attend les mélomanes pendant cette 60e édition. Car Boris Blanco a concocté une programmation prestigieuse entre toutes, faisant la part belle aux grandes phalanges internationales, aux récitals intimes et aux découvertes. Après Budapest, ce seront d’autres formations mythiques qui investiront l’abbatiale, tandis que les chapelles et les cloîtres du village résonneront au rythme des musiques anciennes et des créations contemporaines.

La Chaise-Dieu n’est pas un festival comme les autres. Ici, pas de faste superficiel ni de frénésie citadine : la musique y est vécue comme une offrande, un dialogue intime entre les pierres centenaires de l’Abbatiale Saint-Robert et des artistes qui, tous, avouent ressentir une émotion particulière sous ces voûtes. C’est un festival à part, où la ferveur du public, sa connaissance et son exigence, en font un public unique, capable de soutenir une Symphonie de Mahler dans un silence absolu comme de libérer, à la dernière mesure, une ovation torrentielle. Soixante ans déjà que cette aventure dure, soixante ans que l’on vient, de tous les horizons, s’asseoir dans la nef pour écouter l’éternité. Ce premier concert du 19 août 2026 en a offert la plus belle des preuves. La suite de la programmation s’annonce tout aussi exceptionnelle, et l’on sait déjà que cette édition anniversaire restera gravée dans les annales de la manifestation casadéenne !…

 

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CRITIQUE, festival. 60e FESTIVAL DE LA CHAISE-DIEU (Abbatiale Saint-Robert), le 19 août 2026. RACHMANINOV : Concerto pour piano n°3 (Isata Kanneh-Mason, piano) / MAHLER : Symphonie n°1 dite « Titan ». Budapest Festival Orchestra, Iván Fischer (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu

 

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