C’est dans l’écrin majestueux de l’Abbatiale Saint-Robert que s’est ouvert, en grande pompe, la 60e édition du Festival de La Chaise-Dieu. Fondé sur la passion de la musique sacrée, ce festival, qui célèbre cette année six décennies d’existence, n’a cessé de marier la spiritualité des lieux à l’excellence artistique. Et pour cette édition anniversaire, son directeur, Boris Blanco, a visiblement voulu frapper un grand coup.
Quelques jours après leur passage au Menuhin Festival Gstaad, c’est donc en Auvergne que la célèbre et magnifique phalange du Budapest Festival Orchestra, sous la direction de son fondateur Iván Fischer, est venu enchanter un nouveau public. Considéré comme l’un des joyaux de la scène symphonique mondiale, l’orchestre répondait présent pour la première fois au Festival de La Chaise-Dieu, et ce, avec un programme taillé sur mesure pour ce lieu chargé d’histoire. La présence d’un aréopage d’élus, du président de la Région Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, aux ministres de la Culture et des Affaires Etrangères, Catherine Pégard et Jean-Noël Barrot, témoignait de l’importance de ce moment.
La soirée débuta par la Vocalise n°14 de Sergueï Rachmaninov, dans une transcription pour orchestre, où quatorze musiciens – disséminés dans la travée centrale du célèbre jubé de l’Abbatiale – dialoguaient avec l’espace sacré. La sonorité, telle une brume lumineuse, s’élevait sous les voûtes, créant une atmosphère d’une grande intimité. Les cordes, d’une transparence et d’une pureté absolues, semblaient faire corps avec les pierres centenaires. Puis vint le choc Isata Kanneh-Mason, la jeune prodige afro-britannique du piano, qui s’empara du redoutable Troisième Concerto pour piano du même Rachmaninov. Cette œuvre fleuve, véritable Everest du répertoire pianistique, coula sous ses doigts avec une virtuosité qui n’excluait jamais la poésie. Le premier mouvement déploya sa monumentalité, chaque phrasé ciselé avec une intelligence rare, tandis que l’immense cadence finale, démoniaque, fut surmontée avec une aisance confondante. Dans l’Intermezzo, l’Adagio central, Iván Fischer sut suspendre le temps, étirant les respirations avec une souplesse expressive qui faisait basculer l’auditoire dans un rêve éveillé. L’orchestre hongrois, dans un écrin de nuances, accompagnait la soliste avec une complicité fusionnelle. Le finale, nerveux et conquérant, fut une chevauchée triomphale, ponctuée d’accents brillants. La jeune pianiste répondit à l’ovation par un bis, une courte pièce du même compositeur, qui confirma un talent exceptionnel, à l’instar de la gloire déjà rencontré par son frère violoncelliste, le plus médiatique Sheku.
Après l’entracte, passée « à la fraîche » sur l’interminable volée de marches qui mène vers l’entrée du Saint des Saint (l’Abbatiale regorge de trésors, dont le gisant en marbre du Pape Clément VI, ou la Célèbre fresque de « La Danse macabre« …), Iván Fischer et ses musiciens s’attaquèrent à la Symphonie n°1 dite « Titan » de Gustav Mahler – créée à Budapest en 1889 – autant dire un ouvrage cher à toute phalange hongroise !… Et ce fut un moment de grâce et de bonheur absolus. La maîtrise des nuances par le chef hongrois, la façon dont il individualisa le relief de chaque bois, la tenue des cordes d’une volupté insolente, et les appels en coulisse des cuivres annoncèrent une interprétation d’une intensité dramatique inouïe. Dès le prélude misterioso, le public fut happé dans un cheminement irrépressible, de l’ombre à la lumière, de la nature à l’extase. Dans cette Symphonie Titan, Fischer n’a rien laissé au hasard. Il a offert une lecture qui n’était pas architecturale maisélémentaire, comme un écosystème sonore vivant et palpitant. Le geste, précis et souple, économe mais ample, a ciselé chaque nuance instrumentale, exprimant tour à tour la fureur contenue, l’inquiétude, l’exultation grandissante de l’immense finale. L’orchestre, symbiotique avec son chef de légende, a révélé toute la modernité et la fulgurance de cette symphonie-source. Le son, enveloppant, semblait résonner avec les échos du monde. À l’issue de ce périple symphonique, où l’on a réellement assisté à notre plus beau concert (à ce jour…) sous les voûtes du somptueux édifice gothique, le public a manifesté son fol enthousiasme, debout, pour de multiples rappels.
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CRITIQUE, festival. 60e FESTIVAL DE LA CHAISE-DIEU (Abbatiale Saint-Robert), le 19 août 2026. RACHMANINOV : Concerto pour piano n°3 (Isata Kanneh-Mason, piano) / MAHLER : Symphonie n°1 dite « Titan ». Budapest Festival Orchestra, Iván Fischer (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu







