En réunissant pour la première fois en France Dancing on the Front Porch of Heaven d’Ulysses Dove et Petrichor de Pontus Lidberg, le Ballet de l’Opéra de Nice dessine un arc narratif complet, une traversée de la condition humaine qui va du plus profond recueillement à l’élan vital le plus solaire. Le résultat est une soirée d’une superbe cohérence et intensité, portée par une compagnie en pleine possession de ses moyens.
La première partie nous saisit par sa sobriété presque sacrée. Créée en 1993 sur le Cantus in Memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt, la pièce d’Ulysses Dove « Dancing on the Front Porch of Heaven » est un tombeau chorégraphique, une réponse à la disparition de proches emportés par le sida – maladie qui devait terrasser le chorégraphe lui-même trois ans plus tard. Au début du spectacle, la cloche de la partition de Pärt résonne comme un glas, et l’obscurité de la salle semble se densifier. Surgissent alors six silhouettes entièrement vêtues de blanc qui les font ressembler à des anges ou à des spectres. La chorégraphie, d’une pureté architecturale radicale, refuse tout pathos : les gestes sont précis, les lignes épurées, les alignements de bras et de jambes d’une netteté confondante. Les danseuses font un usage remarquable des pointes, tandis que les hommes, très ancrés au sol, offrent un contrepoint terrestre à cette élévation. Les solos, duos et trios s’enchaînent dans une chaîne de lumières blanches, et les étreintes, tendres puis fatalement brisées, se nouent et se dénouent au rythme des canons de Pärt qui s’effondrent dans le silence. C’est une pièce où le mouvement pur exprime une émotion pure, sans jamais forcer le trait. La performance de Luis Valle, soliste d’une magnifique élégance, dont le travail de bras – à la fois puissant dans les portés et d’une retenue infinie dans les enlacements – illumine chaque partenaire, mérite d’être soulignée. À ses côtés, les trois solistes féminines, menées par Candela Almonacid, imposent une maîtrise des pointes qui force le respect. « Dancing on the Front Porch of Heaven » n’est pas un spectacle confortable ; c’est une expérience immersive dans le deuil, mais un deuil lumineux, qui laisse le spectateur dans un état de gravité apaisée.
Et c’est précisément parce que cette première partie nous a conduits si près de l’ombre que la seconde éclate avec une force irrésistible. « Petrichor » – ce mot rare qui désigne le parfum de la terre après la pluie – est une véritable bouffée d’oxygène, une célébration du désir, de la connexion et de la renaissance. Créée par Pontus Lidberg pour le Miami City Ballet sur le Concerto pour violon n°1 de Philip Glass, l’œuvre déploie une énergie rythmique contagieuse. Ici, pas de symétrie ni d’équilibres statiques : les danseurs, telles des oiseaux de paradis, sont serpentins, animés, motorisés. Leur fluidité n’a d’égale que leur précision, et leurs silhouettes souples font surgir un monde opulent et raffiné, comme une forêt tropicale qui reprend vie après l’ondée. La partition de Glass, entre minimalisme structurel et lyrisme émotionnel, porte littéralement les interprètes, et l’on sent une compagnie qui s’amuse, qui explore, qui respire. C’est un ballet de couleurs vives, de joie presque insolente, qui tranche volontairement avec la blancheur sépulcrale de la première partie. Lidberg, dont c’est la première création pour le Ballet de l’Opéra de Nice depuis sa nomination à sa direction, signe là une pièce d’une maturité éclatante, où la technique classique la plus exigeante – puisqu’il s’agit encore d’un ballet sur pointes – se met au service d’une liberté gestuelle totale.
Ce qui frappe dans ce diptyque, c’est la manière dont les deux œuvres se répondent sans jamais se répéter. Pärt et Glass, souvent rangés sous la même étiquette commode de « minimalisme », révèlent ici des trajectoires profondément différentes : l’un vient du silence et du sacré, l’autre de la répétition et de la lumière. Et c’est précisément cette différence que le programme met en valeur. Les danseurs niçois relèvent le défi avec une incroyable aisance : ils passent de la retenue la plus extrême à l’exubérance la plus communicative, prouvant s’il en était besoin que le ballet classique n’est pas un contenant réservé à un seul type d’expression. L’Orchestre Philharmonique de Nice, sous la direction de Kyrian Friedenberg, accompagne ce voyage avec une sensibilité remarquable, faisant résonner la cloche de Pärt comme un cœur qui bat et les motifs de Glass comme une pulsation vitale.
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CRITIQUE, danse. NICE, Théâtre de l’Opéra, le 28 mars 2026. « Petrichor » de Pontus Lidberg et « Dancing on the Front Porch of Heaven » d’Ulysses Dove par le Ballet de l’Opéra de Nice. Crédit photographique (c) Grégory Batardon





