Dans la somptueuse bonbonnière du Grand-Théâtre de Bordeaux, l’emblème chorégraphique de Massimo Morricone, « Roméo et Juliette » de Sergueï Prokoviev, reprend vie – depuis le décembre et jusqu’au 31 ! – avec une force renouvelée, porté par le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux. Dans cette production historique, créée à l’origine pour le Northern Ballet en 1991 et présentée aujourd’hui en première française, Moricone et son co-concepteur Christopher Gable livrent une relecture où l’action est reine, distillant le drame shakespearien à son essence la plus expressive et haletante.
La singularité de ce « Roméo et Juliette » réside dans son audacieuse concision. Moricone choisit de s’affranchir des développements traditionnels pour privilégier un flux dramatique continu et électrique. L’action, servie par un décor unique et transformable – composé d’une arche brisée et symbolique – se déploie sans temps mort. Cette urgence narrative trouve un écho saisissant dans des choix scéniques puissants : les combats, réduits à l’essentiel, gagnent en violence viscérale avec l’usage de gourdins et de couteaux, tandis que des cris et l’apparition symbolique du sang soulignent la brutalité du conflit. L’ambiance oscille avec maestria entre la fête exubérante et la menace latente, saturant la scène de rouge passionnel lors du bal ou plongeant les rues de Vérone dans une atmosphère de rivalité palpable. La magie opère aussi grâce à l’univers visuel conçu par Lez Brotherston (qui a signé à la fois la scénographie et les costumes). Les costumes, où le blanc virginal des amants contraste avec les rouges et noirs autoritaires des Capulet, dessinent avec clarté les lignes de fracture de Vérone. Les jeux de lumières d’Alastair West, des orages initiaux à la pluie battante du final, achèvent de créer une atmosphère à la fois poétique et implacable.
Au cœur de ce tourbillon, Vanessa Feuillatte incarne une Juliette d’une profondeur psychologique remarquable. Son interprétation capture avec justesse la trajectoire de l’héroïne : de la jeune fille aux élans lyriques à peine contenus lors de la rencontre fatidique, à la femme qui émerge, meurtrie et déterminée, face à l’oppression familiale. Son solo dans la chambre, entre pleurs d’adolescente moderne et résolution tragique, est un moment d’une intensité poignante. Face à elle, Oleg Rogachev est un Roméo d’une fougue et d’une sensibilité captivantes. Son jeu traduit toute l’impétuosité du premier amour, mais aussi la détresse absolue du bannissement et du deuil. Leur pas de deux du balcon est l’un des sommets de la soirée : il ne s’agit pas d’une découverte progressive, mais d’une explosion immédiate et sauvage de passion, qui laisse les spectateurs dans un silence de stupéfaction à son issue. Les rôles secondaires, bien que parfois limités par le tempo serré du récit, sont portés par des danseurs au talent éclatant. Le Mercutio de Sachiya Takata et le Benvolio de Diego Lima apportent une vitalité et une virtuosité athlétique irrésistibles dans les scènes de taverne. Kylian Tilagone, en Tybalt, dégage une élégance menaçante parfaite, tandis que Anna Fazzi offre une Nourrice à la fois truculente et touchante.
Mais cette chorégraphie ne respirerait pas sans la partition intemporelle de Prokofiev. Pour cette série de représentations, c’est l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine qui restitue avec puissance la palette émotionnelle de la musique. Sous la direction experte d’Ermanno Florio, la fosse devient le cœur battant du spectacle, épousant chaque rebondissement dramatique avec une maestria qui transcende la simple accompagnement.
Portée par des artistes au sommet de leur art, cette production affirme que plus de trente ans après sa création, elle n’a rien perdu de sa capacité à nous saisir, à nous émouvoir et à nous rappeler la flamboyante et fragile beauté du premier amour.
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CRITIQUE, danse. BORDEAUX, Grand-Théâtre (du 5 au 31 décembre 2025). Sergueï PROKOVIEV : Roméo et Juliette. Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, Massimo MORICONE (chorégraphie). Crédit photographique (c) Agathe Poupeney





